Je préfère le dissensus dur au caramel mou

Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio

Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »

dimanche 16 juillet 2017

Kerylos

La villa Kerylos (mettre un accent aigu est superfétatoire) est une utopie de Théodore Reinach, l'un des trois frères érudits, passionnés de culture antique, et donc hellénistique, qui ont été actifs dans ce passage des XIXe au XXe siècle. Théodore Reinach confie à l'architecte Emmanuel Pontremoli la construction de la villa en bord de mer, à Beaulieu, sur la Côte d'Azur, lieu rêvé de ce passage où l'on s'imagine que les Grecs ont débarqué préférentiellement. Ce qui est bien sûr une erreur : les Grecs ont établi des comptoirs sur tout le pourtour de la Méditerranée septentrionale, et dans la région niçoise bien évidemment.

Il en résulte une espèce de lieu improbable, qui reste une pure construction intellectuelle telle que la modernité pensait le monde grec, mais surtout un palais tout à fait comparable à d'autres utopies : à Hauterives, le facteur Cheval pensait l'Orient, lui aussi à sa manière, et il en résulte une autre oeuvre, impressionnante, mais inhabitable. Dans le cas de Reinach, il s'agissait de produire un palais, mais avec les fonctions que le XXe siècle naissant (la villa prendra six ans, de 1902 à 1908 pour être construite) exigeait. Il s'agit davantage aujourd'hui d'un musée, qui a été confié à la mort de Théodore Reinach à l'Institut de France.


La région niçoise  a donné nombre d'aventures architecturales. Il faut mentionner à ce sujet les maisons "bulles" d'Antti Lovag. Pierre Cardin lui commanda une villa dans le massif de l'Estérel qui reste une curiosité.

La Villa Kérylos est également le titre du roman d'Adrien Goetz paru cette année, qui imagine l'influence des frères Reinach sur Achille Eiffel le fils de la cuisinière, qui deviendra également un érudit passionné d'Antiquité. Je n'ai pas encore lu le livre. C'est prévu pour cet été.





samedi 15 juillet 2017

LGBT au British Museum

Cette vidéo faite par le Bristish Museum est toute récente. J'en conclus que la «visibilité» homosexuelle fait l'objet d'un parcours dans le dédale des collections du musée. Est-ce une bonne idée ? Peut-être. Il fallait être d'un aveuglement volontaire pour ne pas voir représentée, dans les diverses collections, l'expression  de l'empreinte évidente de la sexualité dans les rites des sociétés passées, qu'elles soient exotiques ou occidentales, l'homosexualité n'étant pas différenciée du reste des pratiques sexuelles.

Ce «marquage» doit être considéré alors comme une progrès sociétal : s'il est prévu un parcours de ces items, c'est à la fois que l'on considère que le public LGBT qui visite les musées n'est pas négligeable (ah ! le sens esthétique des garçons sensibles...) et d'autre part que la visibilité queer entre progressivement dans la norme sociale. Mais foin de tout optimisme béat, prenons cette expérience muséale pour ce qu'elle est : une tentative supplémentaire de faire progresser les mentalités, quitte à avoir des retours de réactions archaïques. L'avenir le dira.

Un reproche toutefois : cette vidéo est à la visite de musées ce que le hamburger est à la gastronomie. On ne visite pas le British Museum de cette manière-là, et l'intérêt pour les différentes civilisations qui y sont représentées ne se limite pas à la seule caractéristique homosexuelle !



vendredi 14 juillet 2017

14 juillet

Cette fête ritualisée semble trouver du sens : onze mille policiers et gendarmes sont mobilisés aujourd'hui pour la sécurité dans notre belle capitale ! Il paraît que le président américain sera présent. Il paraît également qu'il faut réduire les dépenses de l'Etat...



Si le 14 juillet a encore du sens, c'est dans les combats que mènent les jeunes gens ou les moins jeunes aujourd'hui pour continuer à refuser les absurdités : ventes d'armes et autres saloperies.
Allez, je ne serai pas long : retour à notre bon vieux Georges, et une belle vidéo de HK et les Saltimbanks. Reposons-nous aujourd'hui, et prenons les plaisirs où nous les aimons !





dimanche 9 juillet 2017

Lettre à Ludo

Cher petit Ludo,
On m’annonce cette triste nouvelle, et j’ai envie de te dire tout ce que m’évoque ce que tu avais voulu rendre public. J’avais écouté, l’autre année, cette espèce de cri de détresse que tu exprimais, qui m’avais laissé pour le moins mitigé : touché par tant de souffrance dite, mal à l’aise de la manière dont tout cela était rendu public. Mais après tout, en avais-tu vraiment le choix ? Ta naissance, comme le mariage de tes parents, fut un produit marketing, rendu bankable sur la presse qui ne s’appelait pas encore people, mais « à scandale », faite pour la population de pauvre culture qui faisait la masse que l’on méprisait ainsi.
Je ne sais pas si c’est une chance d’avoir connu cette période. Elle avait ses côtés amusants. Par bonheur en tout cas, j’étais trop jeune pour être vraiment touché par les artifices utilisés pour laisser croire aux adolescents que ce système était le miroir dans lequel ils pouvaient se reconnaître. Le « temps des copains » identifié comme celui permettant, au sortir finalement récent de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre d’Indochine, mais encore celui des « événements » d’Algérie, ce temps des copains donnait l’illusion que la société sortait progressivement de son engourdissement. Le modèle américain traçait pour a France des voies à suivre. La musique française fabriquait ses ersatz : Jean-Philippe Smet devenait Johnny Hallyday, Claude Moine prenait le nom d’Eddy Mitchell et le Niçois Hervé Forneri se voulait rocker sous le nom de Dick Rivers. Une marchande de bonbons à couettes habillée de jupes écossaises se mettait à chanter également. Il fallait bien que les filles trouvent leur place : elles représentaient la moitié du marché. Ainsi Annie Chancel devint Sheila, prénom anglo-saxon comme les autres. Il n’y avait à peu près que les Italiens qui essayaient à quelque chose près, de conserver leur culture dans leur façon d’être.
Il fallait alors un peu de culot pour se produire sur scène. Le samedi, les bals populaires étaient prisés, et dès qu’on savait un peu jouer de la guitare, de la batterie, du saxo, voire de l’accordéon, ou qu’on savait chanter, chacun était tenté de créer un orchestre qui rapportait quelque argent de poche, lorsque l’argent était réinvesti le plus souvent dans le matériel de sonorisation qui restait onéreux. Annie Chancel avait du culot, et l’envie de se produire sur scène. Rapidement elle devint ce miroir dans lequel les collégiennes se reconnaissaient. Les textes des chansons parlaient de la vie quotidienne et des amourettes naissantes dans les groupes de jeunes qui se constituaient de manière grégaire. On entendit successivement L’école est finie quand, justement, la jeunesse exprimait son dégoût d’une école trop ancrée dans les représentations de l’avant-guerre, de la rigidité autoritaire, la liberté apparaissant alors dans les groupes de copains. Le terme fut utilisé ad nauseam : « Vous les copains, je ne vous oublierai jamais, et dou-a, didi, didi dom, didi dou… » C’était un retour à la période zazou, en moins bien, sans doute. Un feuilleton télévisé s’appelait même le temps des copains : le comédien Henri Tisot, provençal, fit son succès un peu plus tard en osant imiter le Général de Gaulle, ce qui était alors d’une grande audace. On oublia les autres, et Janique aimée. Sheila fit son chemin, d’autant plus que « petite fille de Français moyen », elle affirmait sa place dans cette société qui déjà s’enfonçait dans le conformisme jeune. Il n’y avait sans doute que la « Rive gauche » parisienne qui laissait encore la place à la véritable poésie, et si la voix solide de Claude Nougaro surgissait parfois sur les ondes, la « vague yé-yé », sirupeuse ou rythmée était le quotidien nourricier des oreilles adolescentes.
Aujourd’hui, c’est avec amusement que l’on regarde cette période : elle eut ses bonheurs, sans doute, de même que les événements plus dramatiques de la fin de la colonisation apportèrent leur lot de tragédies. Dans une France qui sortait de son engourdissement, on fit peu de cas de ces tragédies qui s’individualisèrent et se réfugièrent dans une grande période de latence, quitte à ressortir plus tard dans une société en doute.
L’autre regard porté par la jeunesse française sur l’étranger fut la Grande Bretagne : les magazines pour la jeunesse tarissaient d’autant moins sur les sujets de la mode et de la musique d’Outre-Manche que la créativité y fleurissait sans borne. Les Beatles, les Rolling Stones furent de ceux qui permettaient de sortir du cadre seulement français : la contre-culture, mêlant des apports américains, britanniques, allemands, africains, asiatiques devenait alors ce lieu d’explosion des esprits. On ne reprenait cependant que ce qui avait déjà été, de manière beaucoup plus timide, dans les esprits à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième : le goût pour l’errance, le changement de mode vestimentaire, l’emprunt de formes musicales modales exotiques et surtout l’idée que le monde capitaliste ne permettait qu’un consumérisme sans lendemain devenait, finalement, le fondement d’une contestation généralisée du système économique. De quoi préparer l’explosion de mai 1968 pour les jeunes.
Le monde de la variété française n’allait pas aussi loin : conformiste il était, conformiste il restait, Michel Sardou représentant le parangon d’une société rigidifiée dans ses images autoritaires, parfois homophobes de ses représentations. Les autres chanteurs n’étaient pas beaucoup plus progressistes : l’idée que l’argent, issu de leur dur labeur, n’était que la récompense sans nécessité de redistribution fiscale, était bien répandue. Et parfois d’autant plus qu’issus de milieux pas toujours favorisés, cette réussite apparaissait comme le possible merveilleux de cette société en devenir, le facteur chance favorisant, de plus, le destin d’étoile qui se profilait. Le destin en favorisa certains. D’autres sombrèrent dans un oubli terrible.
La petite fille de Français moyen fut favorisée : les hommes du marketing lui fournirent ce qu’il fallait de promotion, de répertoire à adapter, de show dancers pour animer des soirées de télévisions. Et lorsque la musique de variétés s’adaptait au disco, la petite fille fit de même.

Entretemps elle avait rencontré l’un de ces musiciens chanteurs fabriqué de toutes pièces à partir de sa seule belle gueule. Un Français de l’Occitanie profonde, au nom typiquement occitan. On imagine mal ce nom sur une affiche. Le producteur de la petite fille de Français moyen lui donne un nom typiquement anglo-saxon : Ringo. Ce n’est que quelques années plus tard que la proximité phonétique de ce nom évoquera la sémantique de ringard. Mais le mot ringard n’est pas encore popularisé. Il évoque ceux qui sont derrière le ring du combat de boxe, qui ne sont plus dans la course. Ringo n’est pas encore tout à fait ringard. Il chante Elle, je ne veux qu’elle. Elle tombe, préparée à cela, sous le charme de ce modèle de macho franco-méditerranéen : ils s’habilleront tous deux avec les caricatures de fringues britanniques. La mode est aux pantalons moulants à pattes d’eph et aux chemises à jabots. Les Britanniques les portent avec ce sens de la manière décalée. Les Français qui s’y essaient sont seulement ridicules. Sheila et Ringo se marient avec pour témoin l’autre sommité de la variété : Claude François dont une électrocution ne nous a pas vraiment définitivement délivrés de sa voix nasillarde. La France réac se réjouissait ainsi de ce mariage qui faisait la joie de la presse pour femmes frigides et garçons sensibles. Car le « milieu » homosexuel adorait Sheila. Et Dalida, entre autres. Alors Sheila et Ringo laissèrent les gondoles à Venise, faisant la joie des rimailleurs en ise. Et toi tu arrivas deux ans plus tard.
Cela, Ludo, tu ne l’as connu sans doute que par ce qu’on t’en a raconté, et le fric dont tu as profité comme Fils de ne t’a pas apporté ce dont tu avais le plus besoin. De l’amour, et au moins de l’affection. Je ne suis pas sûr que les familles sont en mesure d’apporter cela. Lisant Edouard Louis, d’une famille qui n’avait, raconte-t-il, pas beaucoup de ressources, ce n’est pas l’argent ou la pauvreté qui fait la richesse du cœur. En tout cas, j’imagine le vide qui t’a entouré, comblé de choses les plus inutiles les unes que les autres prétendant combler celui de l’affection de tes parents.
Ton géniteur fout son camp six ans après le mariage. Il était davantage porté par une contamination du succès de ta génitrice que par ses propres talents. Sans doute savait-il à peu près chanter : autrefois, même dans la France pétainiste on aimait chanter, et parce que finalement, et plus particulièrement dans le Midi, on aime chanter. Mais il en faut davantage pour mener et poursuivre une carrière. C’était Sheila qui savait mener un spectacle, même si les deux avaient le même producteur. Alors le macho en prit ombrage, et s’enfuit d’un système où il n’avait pas sa place.
Plus tard, tu racontes qu’il t’a oublié, et que tu pars à sa recherche. Quand tu es plus jeune, il t’a téléphoné quelquefois, pour les fêtes, les anniversaires. Et puis plus rien. Tu conserves l’image de ce garçon qui apparaît sur les plateaux de télévision, image typique d’un garçon viril dans lequel tu aimerais te reconnaître.
Quand tu sonnes à la porte de cette maison d’une banlieue de Toulouse, c’est un homme en tatanes, en marcel et bedonnant qui vient t’ouvrir. Il vit lui-même avec sa mère. « Oublie-moi », te dit-il, « je n’ai rien à te dire, tu ressembles trop à ta mère ». La rencontre dure à peine plus d’une minute. Tu t’enfuis. Tu t’effondres en pleurant. Tu as compris que tu n’as pas eu en face de toi l’image d’un père, mais d’un type qui a seulement lâché un peu de sperme dans le con de celle qui t’a donné naissance. Tu as à chercher ailleurs ce père improbable. Tu dis que tu as été soulagé d’avoir finalement en face de toi l’image qui faisait exploser celle d’une réalité qui n’existait plus, qui n’avait sans doute jamais existé. C’est, bien sûr, une libération, brutale, salutaire. Elle te donne toute licence pour chercher qui tu es, en dehors de cette filiation qui n’a subitement plus de sens. Mais c’est également une quête amère, difficile qui te renvoie vers toutes les opportunités.
Il faut évoquer les moments où, te cherchant, tu t’es perdu vers les expériences les plus sauvages. Il y a eu cet accident de scooter qui manque te défigurer. Il y a ces expériences où tu vends ton corps, peut-être pour savoir ce qu’il vaut aux yeux des autres, davantage que pour trouver ton plaisir. Le plaisir, tu l’auras rencontré peut-être avec quelques personnes qui t’apportent une affection, sachant celle dont tu es en déficit depuis tant de temps. Mais l’affection n’est pas de ces marchandises qui se valent toutes. Elle reste dans cette configuration qui n’a jamais existé, d’une famille perdue, d’une mère toute entière vouée à l’image de son métier qui seul l’a fait exister. Le père est l’absent, même pas parti en héros pour une guerre troyenne. Non, c’est un petit gars minable, raciste de surcroît, d’une province sans ambition, encore capable de vendre des pizzas dans un quartier sordide d’une banlieue sans rêve.
J’imagine qu’à chaque fois, chaque rencontre avec un homme t’a permis de rêver, avec ce battement de cœur qui oscille entre le désir qui monte et la possibilité de rencontrer un type différent, porteur au moins d’un peu de tendresse. Mais le désir une fois assouvi, tout redevient d’une grande banalité ; la chair est triste, et là, il n’y a pas de livre. Jusqu’à l’exploration d’un corps à démembrer, dont tu recherches l’ultime souillure pour en retrouver l’essence. Lorsqu’on n’existe plus dans la fulgurance il reste à découvrir en soi ce qui reste de l’extinction de l’être.
Il était hautement improbable que nous nous croisions. Peut-être aurais-je pu simplement te parler de patience. Que pourrait la patience à un feu inextinguible ? Les quelques années qui me séparaient de toi m’auraient permis au moins de te parler d’apaisement, de silence devant encore davantage d’injustice de ce monde. Mais ce feu qui te consumait n’avait pas la vertu de te permettre d’attendre. Ton choix final n’est sans doute pas la meilleure décision que tu aies prise. Est-ce d’ailleurs vraiment une décision ? Tu ne connais sans doute pas ce texte qu’Antonin Artaud avait écrit à propos de Vincent Van Gogh et de son suicide : « Mais, dans le cas du suicide, il faut une armée de mauvais êtres pour décider le corps au geste contre nature de se priver de sa propre vie ». Les mauvais êtres, tu les as eus contre toi, en te donnant d’abord une vie que tu n’avais pas choisie ; en te faisant vivre dans l’illusion du confort quand l’esprit même te sollicitait vers un reflet de ton image qui n’était pas le tien ; en mettant autour de toi ces regards qui t’ont définitivement réifié parce que, comme tu l’as écrit toi-même, tu étais « Fils de », t’empêchant d’être, simplement.
Cher Ludo, tu as gagné ton néant. Je n’approuve pas ce que tu as fait, mais je ne juge pas ton geste : quand il ne reste que son pauvre corps pour exister, c’est déjà une victoire sur les mauvais êtres. Je t’envoie, dans ce néant où tu te trouves, une pensée pleine d’affection pour les moments d’enfer que tu as vécus. Faisant cela, je pense également à tous ces autres garçons dont on ne parlera jamais, qui, comme toi ont vécu d’autres enfers, perdus dans la recherche d’autres garçons, et qu’un père improbable n’a jamais été en mesure de serrer dans ses bras. Il reste pour tous ces garçons perdus ces mots d’un héros en qui la fraternité s’était exprimée, et l’appel à un père qui n’est jamais venu. Lamma sabacthani ? Que ton souvenir s’apaise aujourd’hui.

 Pour toi le Requiem de Gabriel Fauré.

vendredi 7 juillet 2017

Arcadian broad - Time

Quand le corps est en devenir, qu'il donne son regard vers l'horizon....


jeudi 6 juillet 2017

Salonique

Une très courte vidéo de Maurice Amaraggi, empreinte de poésie et de nostalgie. Si Athènes possède une magie singulière, Thessalonique est pour moi la porte de l'Orient, lieu de passage où l'on ne peut s'arrêter qu'un court instant.
J'ai en mémoire ce café où je m'étais réfugié, un peu à l'écart de la place où la jeunesse dégustait des "frappés" et des colas. J'avais besoin simplement d'un moment de calme. Dans cette salle de café, ce kafeneion, où des retraités passaient l'après-midi, en silence et dans l'attente de l'éternité, je me suis posé un quart d'heure. J'ai demandé un skéto, que j'ai dégusté lentement, avec la parfaite conscience de l'instant que je vivais, entre deux temps, deux périodes qui s'entrechoquaient dans une Grèce en plein bouleversement. A cet endroit précis de Thessalonique, un instant j'ai savouré cette sensation d'être à la charnière du temps.



mercredi 5 juillet 2017

Parlare con il suo corpo

Très beau moment, très émouvant, d'une déclaration d'amour en public...


mardi 4 juillet 2017

El cielo dividido

Voici quelques scènes d'El cielo dividido, film mexicain de Julian Hernández sorti en 2006, l'histoire d'amours masculines contrariées par une relation triangulaire... Je ne l'ai pas vu, mais les acteurs semblent charmants !


lundi 3 juillet 2017

Freaks

Freaks est le titre du film de Tod Browning, l'un des plus grands chefs d'oeuvre du cinéma international, sorti en 1932.

Je parlais l'autre jour du droit du corps. Freaks interroge la réalité de ce corps, du désir, de l'amour.
Personne ne sort du visionnage de ce film avec le même regard sur le monde.

Freaks était également le titre d'une série de BD de Gilbert Shelton, à partir de 1968. La contre-culture américaine revendiquait le terme pour dire à son propre profit que le regard étranger posé sur l'autre devenait vite dérisoire : on est tous le freak de quelqu'un d'autre...


dimanche 2 juillet 2017

Célété

C'est l'été me dit-on, et la température a baissé. Beauté des paradoxes. J'avais parlé, il y a quelques mois - ici -  du film de Paolo Sorrentino Youth-La Giovinezza sorti en 2015.

En voici la musique de David Lang : Just

Passez un bon dimanche, au chaud, au frais, enfin just comme vous voudrez.



samedi 1 juillet 2017

Avoir le droit de son propre corps

Tout le monde le sait : Simone Veil vient de disparaître après une vie consacrée à sa vision de la droiture morale. Je lui rends ici hommage, comme tant d'autres, me rappelant également quelques souvenirs de l'époque où la loi sur le droit à l'avortement a été l'objet d'une lutte intense. 

Dans la France pompidolienne, héritière du vieux monde dont déjà on ne voulait pas, mais qui résiste encore aujourd'hui en 2017, la jeunesse aspirait à vivre autrement. Quelques années après mai 1968, la France reste encore cet Etat policier, pas sorti de ses deux guerres coloniales qui laissent des traces et des cicatrices profondes : l'Indochine et l'Algérie. Vivre autrement, c'est justement s'affranchir du comportement colonial en France, c'est également disposer de son corps librement : ne pas accepter d'aller combattre pour la cause coloniale, refuser toute forme d'embrigadement, et dire que son désir d'avoir des rapports sexuels ne regarde personne que soi et la personne avec laquelle on partage ce désir. On ne fait pas l'amour parce que la France a besoin de chair à canon, ni pour reproduire cette société honnie du XXe  siècle, pétrie de génocides, de guerres atroces, et qui n’a connu le plaisir que dans les salons de sa bourgeoisie ou dans les rares moments de goguettes que les classes populaires ont pu s’accorder de temps à autres : tout le cinéma français de cette période en témoigne.

La fin du pompidolisme coïncide avec ce droit fondamental de disposer de son propre corps. Michel Foucault a publié l’Histoire de la folie à l’âge classique en 1961, il publie Surveiller et punir. Histoire de la prison en 1975. Dans cette période, toute la réflexion sur le rapport entre le corps privé et la société est amorcée, de la relation entre la norme sociale — ce que la société accepte concernant ce que l’on fait de son corps — et ce que chaque individu est en mesure d’en faire et d’en dire. Peut-être a-t-on un peu oublié aujourd’hui l’importance de ce moment et la force de la pensée de Foucault. Il a des continuateurs, certes, qui n’ont pas forcément son audience : je pense précisément à Geoffroy de Lagasnerie[1]. Foucault permet ainsi de repenser le corps, et notamment le fait que cette relation passe par un arsenal juridique qui règlemente cette relation. De la folie au crime, il y a une amplitude extraordinaire qui détaille la manière dont on peut s’échapper à la norme. L’homosexualité, considérée comme une déviance pathologique en fait partie alors. L’avortement également, qui est un acte permettant de choisir ou non d’avoir un enfant, alors que la contraception et, de manière générale, l’éducation à la sexualité, font l’objet d’une obstruction de la part des institutions. Avoir échappé globalement à l’emprise de l’Église catholique ne libère pas systématiquement les esprits : encore une fois, on peut professer librement la laïcité alors que la religion se trouve encore dans les chambres à coucher. Le poids moral, le regard d’autrui dans cette France ringarde pèsent terriblement, et il faut un véritable courage pour oser refuser la fatalité qui consisterait à considérer qu’avoir un enfant hors mariage fait une vous une « fille-mère » statut qui consacre l’état de péché moral, atteinte à la famille. Tout le dix-neuvième siècle est également l’histoire de ces enfants abandonnés à des orphelinats, dont on peut lire encore le nom de manière ironique dans certains patronymes ou matronymes[2]. La société préférait de loin que l’on produire à tout va cette chair à canon, utilisable de l’usine au bagne, plutôt que d’accepter la médicalisation de l’avortement. Les « faiseuses d’anges », de l’aiguille à tricoter à la tige de persil, savaient faire ou non : les statistiques sont effrayantes qui témoignent de la cruauté de cette pratique clandestine entrainant pour les jeunes femmes, isolées, une situation de détresse absolue. Isolées, car tomber enceinte était parfois la conséquence d’un moment de plaisir d’un soir et l’amant une fois pris son plaisir, s’enfuyait sans autre forme de procès. Parfois c’étaient de jeunes couples, à peine installés dans la vie, qui voyaient avec effroi l’arrivée d’un enfant alors qu’eux-mêmes sortaient à peine de l’enfance. La réprobation parentale était terrible tant le poids du qu’en dira-t-on pouvait rejaillir sur l’ « honneur » des familles !
Alors il y eut beaucoup, énormément de « faiseuses d’anges ». Dans la période qui suivit la Seconde Guerre mondiale, les pays anglo-saxons, catholiques exceptés, donc l’Irlande, surent évoluer. Les pays méditerranéens, restés catholiques eurent davantage de difficulté. La place de la France est à cet égard significative : la bataille que mena Simone Jacob-Veil montre assez l’hypocrisie du système institutionnel. Certains députés catholiques étaient opposés à une loi autorisant l’avortement alors que les mêmes savaient trouver une adresse où faire avorter leurs maîtresses !

Dans le contexte que j’ai évoqué plus haut, il n’était pas possible de continuer plus avant cette situation : Pompidou et une partie de sa génération disparaissant, la société « libérale » de Giscard d’Estaing se devait de ne plus rester attardée dans cette France du XIXe siècle. Simone Veil s’attela au projet de loi, sans se douter, certainement, des saloperies qu’elle, déportée par le Régime de Vichy et les Nazis, aurait à endurer de manière aussi dégueulasse. Rappelons que les dernières femmes guillotinées en France le furent la dernière sous la IVe république pour avoir assassiné son mari parti vivre avec son amant ( !) et l’avant-dernière sous l’État français de Pétain pour avoir pratiqué des avortements. La résistance de ces pétainistes, auxquels s’étaient joints parfois les communistes (rappelons que c’est cette même position que prend Pier Paolo Pasolini contre l’avortement, au prétexte que le birth control est un moyen néo malthusianiste au service des capitalistes pour limiter la pression de la masse ouvrière. Communistes et capitalistes se retrouvent encore une fois dans une alliance objective. Dans cette même logique, pour les uns la masse ouvrière opprimée sert les intérêts de la cause prolétarienne contre le capitalisme, de l’autre permet, selon les besoins, de faire de bons ouvriers ou de bons soldats, soumis, de toute manière au pouvoir par la soldatesque.
Mais revenons à Simone Jacob-Veil : oui, elle dut supporter les dégueulasseries de toute la droite catho, toujours pas morte à l’heure actuelle, voir du côté des « Identitaires » avec la nièce de la fille du vieux bouledogue. Simone Jacob-Veil, encore récemment recevait des menaces de mort, des courriers d’insultes de psychopathes religieux. Pendant la défense de cette loi, ces crapules réactionnaires faisaient entendre des enregistrements de cœur de fœtus, exhibaient des bocaux contenant des fœtus pour démontrer, selon eux, qu’un fœtus était un être humain qu’on « assassinait » avant sa naissance. Les mêmes braves gens n’étaient cependant pas davantage émus lorsque les soldats français massacraient des enfants dans les pays colonisés. Eux étaient, cependant, réellement nés, et de véritables être humains. En dernière analyse, c’est bien le problème de la race qui se posait entre les blancs et les autres : la valeur des futurs enfants blancs se pouvant être comparée à la valeur des enfants des « sous-hommes », expression encore utilisée par le très socialiste Georges Frêche il y a quelques années !

Je vais rappeler un élément factuel à ce sujet concernant l’évolution sociétale et les événements de contre-évolution auxquels elle s’affronte : en Union soviétique, la liberté du divorce et de l'avortement est promue par Lénine en 1917 et 1918 ; ce droit est aboli définitivement par Staline en 1932. Philippe Camby  cite Paul Vaillant-Couturier dans l'Humanité en 1935[3] « Il faut dès à présent employer les vrais moyens de sauver la race ».  Dans ces termes d’un Français nationaliste, fût-il communiste, tout est dit.
Pour avoir enduré tout cela, Simone Jacob-Veil fut une femme d’une immense dignité. Ce billet est long : j’ai essayé de rappeler en quoi l’enjeu du droit au corps n’est pas acquis, et si la loi aujourd’hui a le mérite d’exister, elle peut être encore bien améliorée.

Je voudrais terminer par un principe qu’il n’est pas inutile de rappeler et qui, d’un point de vue philosophique et anthropologique reste essentiel des droits humains : aucun être humain ne peut s’arroger de droit sur le corps d’un autre être humain, quelle que soit son origine, quel que soit son âge, quel que soit son genre.





[1] On peut lire avec grand intérêt son Penser dans un monde mauvais paru au début de cette année aux PUF.
[2] Le cardinal Vingt-trois est un descendant de ces enfants abandonnés qui a pris comme patronyme ne numéro du berceau de la salle où étaient recueillis les enfants.
[3] Philippe Camby, L'érotisme et le sacré, Paris, Albin Michel, 1989, p. 213.