Une lecture imagée du monde des garçons avec des mots fleuris, mais aussi de celui de quelques autres femmes-fleurs…
Un blog de Celeos/Κελεός.
Une décyclopédie en mescladís : des amours, des regrets, un goût de langues et la promotion du point-virgule !
Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio
Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »
J'apprends le décès de Marc Ogeret. C'est dans son interprétation qui reprenait la musique d'Hélène Martin, que le texte de Jean Genet Le condamné à mort avait pris pour moi toute sa dimension nostalgique. Cette interprétation m'a longtemps accompagné, prêtant à Genet une voix que je ne connaissais pas encore. Mais Marc Ogeret avait donné à la chanson française, revendicative, anarchiste, toute sa force. Il avait quatre-vingt six ans. Que le temps a passé !
Je pense à lui, je pense également à Hélène Martin qui en a quatre-vingt dix. Les années vont et il semble qu'on ne gagne rien, ni en liberté, ni en partage d'humanité. Il y a ce poème de Guillevic qui me revient en mémoire :
La vie augmente
Quand on nous dit :
La vie augmente, ce n'est pas
Que le corps des femmes
Devient plus vaste, que les arbres
Se sont mis à monter
Par dessus les nuages,
Que l'on peut voyager
Dans la moindre des fleurs,
Que les amants
Peuvent des jours entiers rester à s'épouser.
Mais c'est tout simplement,
Qu'il devient difficile
De vivre simplement.
(Gagner, Gallimard, 1949)
Ce qui a augmenté, c’est le nombre des saisons, la capacité à asservir le moindre espace de terre, de mer, et court dans les esprits, déjà, la conquête de Mars. Mon cher Leonard chantait :
Oh, they’ll never, never, ever reach the moon, at least not the one that we’re after…
La seule conquête qui vaille est celle que l’on mène chaque jour vers son effacement du monde, ne laissant que les images de ceux que l’on a aimés, filles et garçons, leur regard tendre ou malicieux définitivement posé dans la mémoire des âges.
J'espère bien que jamais aucun engin spatial piloté par un Hal 9000 (2001, L'Odyssée de l'espace, c'était il y a cinquante ans !) ne laissera poser un pied sur Mars tant que la Terre n'aura pas été rendue à son état initial, sans plastique, ni glyphosate, sans nicotinoïde, sans OGM, sans avion de guerre, ni mines anti-personnel, ni militaires, ni fachos de tout poil, ni flics de toute nature...
Il y a cinq ans, Clément tombait, sous la violence d'un garçon à peine plus âgé que lui, armé, d'après l'enquête, d'un poing américain. L'émotion fut immense. Je ne la rappelle pas ici. Sa mort s'inscrit dans une frise où les mots et les actes participent de ce don prométhéen qui permet de ne pas accepter la fatalité des choses. On y tutoie les dieux, on les toise avec arrogance, et on a raison. Parfois les dieux, qui n'ont dans la cervelle pas grand chose de plus qu'un air léger, laissent s'accomplir la fatalité ourdie par de vilaines Μοιραι. Il n'a fallu que quelques secondes pour couper ce fil. Clément a acquis une gloire que je célèbre aujourd'hui, non parce qu'il est mort, mais parce que son chemin était fait de lumière. Combien eût-il été préférable qu'il ne tombât pas ! Le chagrin partagé est tissé, lui, de tous ces instants dont il a émaillé son parcours, de ses engagements sans regret, de tous les possibles dont son horizon était constellé. Je pense à toi, Clément, à ceux qui t'ont aimé, ceux dont tu étais une si belle image du miroir sans faille où se reflète parfois le ciel. Un article de Claude Askolovitch dans Vanity Fair me semble d'une belle tenue pour évoquer Clément et ses parents, mais également la beauté de cette jeunesse engagée contre les saloperies du monde. On peut le lire ici. Une Marche des solidarités avait lieu samedi 2 juin. Le Blog de Mediapart a publié cet appel, qui si l'événement s'est déjà déroulé, reste toujours d'actualité. A lire ici.
J'avais revu, il y a
quelques mois le film des frères Taviani, Padre padrone, film
important, sorti en 1977 — année marquante à bien des égards —, en
m’interrogeant sur la manière avec laquelle les jeunes générations pourraient
aujourd’hui regarder ce film, et sans doute avec beaucoup de distance. J’y
reviendrai. Le cinéma a accompagné pendant tout le XXesiècle les questionnements que le monde en
plein bouleversement a suscités, et aucun lieu de ce monde n’y a échappé.
Peut-être a-t-il fallu le regard singulièrement incisif des Italiens pour
donner à ce point ce sentiment d’une tradition de l’image qui puise ses sources
aux temps précieux de la Renaissance, où le raffinement a côtoyé sans vergogne
les barbaries, sans s’imaginer qu’on était sans doute loin des industries qui
viendraient quelques siècles plus tard. Je ne crois pas qu’on puisse en finir
de revenir sur la richesse de ce cinéma, et de la maîtrise avec laquelle les
cinéastes se sont emparés de cette matière.
D’entre eux, Vittorio et Paolo Taviani ont su particulièrement donner ce ton d’une superbe
narration de l’histoire italienne. Voici un extrait de La notte di san Lorenzo, qui raconte cette nuit du mois d’août 1944,
moment des Perséides où les étoiles viennent à la rencontre de ceux qui sont en
recherche d’espoirs divers. Il ne faut jamais rater ces moments-là qui
redonnent la dimension des hommes face à l’immensité de l’univers. C’est là que
l’on retrouve son humanité, ce que Vittorio et Paolo Taviani avaient en
partage. L’extrait donne la manière dont les combats sont vécus dans le mélange
des époques et dans cette conscience que ce que chacun peut vivre appartient
encore à une mythologie, fût-elle portée par les événements tragiques auxquels
le présent ne manque pas de pourvoir.
Vittorio est décédé ce
quinze avril dernier, le surlendemain de Milos Forman. S’il existe une grande
nostalgie à revoir ce cinéma, je reste persuadé que la manière singulière qu’ils
ont eue de filmer appartient de plein droit aux meilleurs moments du cinéma
italien dont les réalisateurs actuels seraient d’une grande vertu de s’inspirer.
On l'apprend aujourd'hui : Milos Forman est décédé. C'est un truisme de dire qu'il fut un immense cinéaste. La chaîne Arte diffusera certainement l'un de ses films les plus célèbres, Vol au-dessus d'un nid de coucou ou peut-être plus délirant, son Amadeus qui donne de cette période une approche plus romanesque que ne fut l'histoire de Mozart. Fiction également que son dernier film Les fantômes de Goya, sorti en 2006, qui rappelle certains visages de l'Espagne qui resurgissent aujourd'hui. A croire que l'Espagne n'en finira jamais de l'Inquisition créée par le moine Domenico Guzman, frère prêcheur fondateur de l'ordre des Dominicains. Il s'agit déjà, bien avant «l'Âge classique» qu'évoque Michel Foucault pour son Histoire de la folie, d'assurer l'emprise du pouvoir d'Etat monarchique sur les esprits et les corps. Comment ne pas voir dans l'obstination de Rajoy, mobilisant les institutions contre les tentatives des républicains catalans, la même volonté d'une Espagne ossifiée qui ne veut rien lâcher de ses symboles et de ses intérêts économiques, quitte à laisser démanteler, justement, l'économie catalane qui restait plutôt, même si elle était loin d'être un modèle, un exemple d'équilibre fondé sur une confiance - sans doute aveugle - envers l'Europe politique. Mal leur en a pris ! Voici la bande annonce de ce film de Milos Forman qui rappelle le rôle détestable de la France napoléonienne, et de la place de Francisco Goya dans ce regard intransigeant sur l'Espagne et sur sa culture.
Trois ans que cette folie s'est déroulée. J'ai appris cet événement dans des circonstances qui étaient elles-mêmes très éprouvantes, au retour de l'enterrement d'un ami, dans ces terres austères du Rouergue. Le soir, dans cette ville du Languedoc, vomissant sa haine des musulmans, brandissant l'étendard du catholicisme qui n'aurait «jamais commis une telle barbarie», un tribun dont l'histoire oubliera le nom associait Charlie Hebdo à un engagement xénophobe avec le soutien de quelques pseudo intellectuels prompts à défendre une vision de la laïcité normative, assimilatrice, haineuse de toute différence. J'y ai ainsi vu des gens que je connaissais pour leur racisme affirmé brandir des pancartes «Je suis Charlie», et chanter quelques instants plus tard une Marseillaise dont la nature hypernationaliste ne laissait aucun doute. J'ai quitté ce rassemblement avec un sentiment de profonde nausée. Le même tribun était présent le 11 janvier 2015 place de la République à Paris, dans cette messe d'Union nationale dans laquelle les meilleurs esprits étaient dans l'incapacité de comprendre ce qui se déroulait. La plupart ne l'ont toujours pas compris, et je lis toujours des sentiments de violence dans les propos lorsque certains essayistes ne veulent pas analyser ce que le terme de «catholiques zombies» signifie, expression utilisée par Emmanuel Todd pour définir les comportements inconscients qui se sont fait alors jour. Lorsque l'extrême droite reprend à son compte les thèmes critiques que la pensée des Lumières a élaborés pendant des décennies, sans nul doute une erreur de communication ou d'expression a été commise. C'est vraisemblablement dans cette ambiguïté que Charlie Hebdo a publié les fameuses caricatures, qui, à dire vrai, n'ont pas fait rire grand monde. Charlie Hebdo a évolué sous l'influence notamment de Philippe Val, ancien comique troupier versant dans la pensée très droitière, comme d'autres. D'anciens participants au journal des débuts étaient restés, par routine sans doute. Cabu en était. Cabu était dessinateur, non un penseur. C'était le père de Mano Solo, décédé du sida en 2010. Cabu ne fut pas un bon père, mais les deux hommes se réconcilièrent dans la tendresse dont ils étaient chacun porteurs, Mano avec la rage de dire combien la vie était putassière. J'ai retrouvé ces dessins d'après Cabu dans un vieux carton du format un-quart raisin. Ils sont datés, bien sûr, et l'on y retrouve des disparus... Mon hommage à Cabu...
Il y a cent sept ans, Jean Genet naissait à Paris. Aujourd'hui on apprend qu'un enfant de seize ans s'est pendu dans une prison pour enfants à Lavaur, dans le Tarn.
Votre monde, aurait-il peut-être écrit, finira par tomber en poussière sans qu'aucune fleur ne puisse en puiser sa substance, ni jamais y éclore.
Etienne Daho sort un nouvel album Blitz. Etienne Daho est un être lumineux environné de traînées d'obscurité, celles que le passé, que l'enfance ou que les choses indicibles ne permettent pas de montrer au grand jour. J'attends alors la sortie de cet éclair. Dans l'attente veuillez agréer ces deux clips déjà anciens : Double zéro à l'infini, de l'album Paris ailleurs, sorti en 1991 (c'était hier) et La ville, avec le très regretté Daniel Darc, un autre grand brûlé de la vie («Cherchez le garçon, trouver son nom...»).
Triste journée où l'on apprend le décès de Françoise Héritier, grand nom de l'ethnologie et de l'anthropologie. J'avais assisté plusieurs fois à ses conférences, et j'ai eu également le plaisir de m'entretenir avec elle il y a quelques années au cours d'une soirée amicale. Elle était l'intelligence incarnée des situations sociales complexes. Il fallait peut-être en effet être une femme, ou connaître des situations de domination sociales et culturelles, pour être placé dans l'obligation de saisir les logiques qui mènent l'établissement des normes culturelles. On trouvera dans tous les bons sites le parcours de cette pensée qu'elle a contribué à faire aboutir, au moment où, en France, se constituaient et se structuraient les disciplines de la pensée de la différence. Ce n'est sans doute pas un hasard si elle est parvenue à définir les termes de la parenté en Afrique, alors en Haute-Volta, en essayant de comprendre dans quels cas les interdits d'alliances existent et ressortissent alors au domaine de l'inceste, dont l'acception, en Occident paraît plus limitatif.
Son travail essentiel a été de mettre en lumière la nature féminine non seulement dans la compréhension de sa définition comme opposition binaire aux hommes, mais surtout dans la spécificité qu'ont les femmes à produire du même et du différent - une femme peut faire naître une fille comme elle-même ou un garçon, ce qu'elle n'est pas - ce que les hommes sont évidemment incapables de faire : les hommes doivent passer par les femmes pour produire des hommes. Ce pouvoir, qui apparaît magique dans les sociétés archaïques - les sociétés contemporaines sont toujours archaïques du point de vue de l'inconscient des sociétés - paraît ainsi exorbitant. Il explique la raison de la domination masculine qui reprend par son positionnement physique d'une part, institutionnel d'autre part, la capacité à décider et à agir symboliquement là où elle ne peut le faire biologiquement. Cette pensée de la différence est venue opportunément compléter le travail déjà monumental de Claude Lévi-Strauss. Ce dernier avait mis en lumière le rôle des femmes comme biens d'échanges dans les sociétés, qui ne relevait pas seulement des sociétés archaïques : à ce titre, si les femmes, en France, ne sont plus des incapables majeures, ce n'est que depuis une période relativement récente. La République espagnole avait résolu ce problème bien avant la que France retrouve sa raison républicaine. Étrangement, avec Françoise Héritier disparaît une partie visible de ce que l'ethnologie et l'anthropologie ont été en mesure de produire dans leurs rapports institutionnels aux sociétés dominées, autrefois colonisées. Dans le même temps, les institutions de la culture, des savoirs universitaires, paraissent aujourd'hui bien en panne pour apporter aux questions que le monde se pose aujourd'hui des outils de compréhension et d'action efficaces. Là est un autre débat.
Jacques Sauvageot fut l'un du triumvirat - Cohn-Bendit, Geismar et Sauvageot - qui illustra le mouvement étudiant en 1968. Il vient de disparaître des suites d'un accident de circulation - il a été renversé par un scooter - à l'âge de 74 ans. Il y a quelques jours, j'évoquais ici la période de mai 1968 dont Daniel Cohen-Bendit reste une figure marquante, pas la plus sympathique à mon sens. C'est l'occasion de dire que Jacques Sauvageot, président alors de l'Union nationale des étudiants de France (UNEF) fut un responsable discret, efficace et relativement réservé dans les périodes qui suivirent les événements de mai 1968. Je ne paraphraserai pas ce qu'on peut lire ici ou là dans la presse : Libération me semble avoir fait un bon papier, consultable ici. Incontestablement la période que nous vivons semble un peu oublieuse de la nature des engagements d'alors. C'est sans doute très normal. Il faut laisser le temps faire son travail, et la disparition de Jacques Sauvageot est un signe supplémentaire de cette poussière du temps qui s'accumule. Pensée pour lui qui, je veux le croire, fut un homme intègre. Voici néanmoins des images d'archives de mai 1968 qui vont du 6 au 13 mai. On se reportera à la chronologie des événements, par exemple sur Wikipédia ici, pour comprendre la manière dont les événements se sont enchaînés alors jusqu'au retour à l'«ordre». Jacques Sauvageot apparaît à la minute 6:00. Il demeure de cette période le sentiment d'une longue histoire du mouvement social dans lequel les engagements ouvriers et étudiants se sont brièvement rencontrés. J'ose croire qu'ils n'ont pas tout à fait disparu.
Je n'en sais pas davantage : on apprend sur la toile que le jeune chanteur tchétchène Zelim Bakaev est mort sous la torture de la police tchétchène. Il était soupçonné d'homosexualité. Les barbares continuent sous le silence feutré de l'Occident, qui poursuit lui-même ses propres turpitudes même s'il y a un degré dans les dégueulasseries. Il aurait disparu le 8 août dernier, et le site Back2stonewall.com le donne pour mort. Histoire à suivre, certainement.
Le grand et regretté Philippe Léotard fut un bel interprète de Georges Brassens. Saturne est sans doute l’une de ses plus belles chansons, à laquelle la voix pleine de relief de Philippe Léotard donne une dimension sans égale.
Une belle chanteuse disparue des ondes, Isabelle Mayereau pour les regrets habituels... et le groupe Harmonium avec un clin d’œil aux amis québécois dont la créativité avait le charme et la fraîcheur dont on avait besoin... Le morceau s'appelle Vert. Bon dimanche de cet été très indien !
Beaucoup de disparitions cette année. Il faut espérer que beaucoup de jeunes gens, de jeunes filles sont déjà là pour prendre la relève de leur engagement dans le monde, sans souci de savoir si cet engagement est ou non politique : il l'est de toute manière. Jeanne Moreau fut engagée jusqu'au dernier moment pour la défense de ceux qui osent s'élever contre les pouvoirs, totalitaires par nature. Jeanne Moreau fut belle, fut une femme d'une immense beauté dans chacune de ses manières d'être dans la vie comme dans ses prestations artistiques. Elle avait encore, je le crois, beaucoup à dire et à faire dans un métier dont elle fut l'une de ceux qui en faisaient un moyen de témoignage contre les dominations. Salut à vous, Jeanne, que j'aurais aimé croiser.
On m’annonce cette triste nouvelle, et j’ai envie de te dire tout ce que m’évoque ce que tu avais voulu rendre public. J’avais écouté, l’autre année, cette espèce de cri de détresse que tu exprimais, qui m’avais laissé pour le moins mitigé : touché par tant de souffrance dite, mal à l’aise de la manière dont tout cela était rendu public. Mais après tout, en avais-tu vraiment le choix ? Ta naissance, comme le mariage de tes parents, fut un produit marketing, rendu bankable sur la presse qui ne s’appelait pas encore people, mais « à scandale », faite pour la population de pauvre culture qui faisait la masse que l’on méprisait ainsi.
Je ne sais pas si c’est une chance d’avoir connu cette période. Elle avait ses côtés amusants. Par bonheur en tout cas, j’étais trop jeune pour être vraiment touché par les artifices utilisés pour laisser croire aux adolescents que ce système était le miroir dans lequel ils pouvaient se reconnaître. Le « temps des copains » identifié comme celui permettant, au sortir finalement récent de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre d’Indochine, mais encore celui des « événements » d’Algérie, ce temps des copains donnait l’illusion que la société sortait progressivement de son engourdissement. Le modèle américain traçait pour a France des voies à suivre. La musique française fabriquait ses ersatz : Jean-Philippe Smet devenait Johnny Hallyday, Claude Moine prenait le nom d’Eddy Mitchell et le Niçois Hervé Forneri se voulait rocker sous le nom de Dick Rivers. Une marchande de bonbons à couettes habillée de jupes écossaises se mettait à chanter également. Il fallait bien que les filles trouvent leur place : elles représentaient la moitié du marché. Ainsi Annie Chancel devint Sheila, prénom anglo-saxon comme les autres. Il n’y avait à peu près que les Italiens qui essayaient à quelque chose près, de conserver leur culture dans leur façon d’être.
Il fallait alors un peu de culot pour se produire sur scène. Le samedi, les bals populaires étaient prisés, et dès qu’on savait un peu jouer de la guitare, de la batterie, du saxo, voire de l’accordéon, ou qu’on savait chanter, chacun était tenté de créer un orchestre qui rapportait quelque argent de poche, lorsque l’argent était réinvesti le plus souvent dans le matériel de sonorisation qui restait onéreux. Annie Chancel avait du culot, et l’envie de se produire sur scène. Rapidement elle devint ce miroir dans lequel les collégiennes se reconnaissaient. Les textes des chansons parlaient de la vie quotidienne et des amourettes naissantes dans les groupes de jeunes qui se constituaient de manière grégaire. On entendit successivement L’école est finie quand, justement, la jeunesse exprimait son dégoût d’une école trop ancrée dans les représentations de l’avant-guerre, de la rigidité autoritaire, la liberté apparaissant alors dans les groupes de copains. Le terme fut utilisé ad nauseam : « Vous les copains, je ne vous oublierai jamais, et dou-a, didi, didi dom, didi dou… » C’était un retour à la période zazou, en moins bien, sans doute. Un feuilleton télévisé s’appelait même le temps des copains : le comédien Henri Tisot, provençal, fit son succès un peu plus tard en osant imiter le Général de Gaulle, ce qui était alors d’une grande audace. On oublia les autres, et Janique aimée. Sheila fit son chemin, d’autant plus que « petite fille de Français moyen », elle affirmait sa place dans cette société qui déjà s’enfonçait dans le conformisme jeune. Il n’y avait sans doute que la « Rive gauche » parisienne qui laissait encore la place à la véritable poésie, et si la voix solide de Claude Nougaro surgissait parfois sur les ondes, la « vague yé-yé », sirupeuse ou rythmée était le quotidien nourricier des oreilles adolescentes.
Aujourd’hui, c’est avec amusement que l’on regarde cette période : elle eut ses bonheurs, sans doute, de même que les événements plus dramatiques de la fin de la colonisation apportèrent leur lot de tragédies. Dans une France qui sortait de son engourdissement, on fit peu de cas de ces tragédies qui s’individualisèrent et se réfugièrent dans une grande période de latence, quitte à ressortir plus tard dans une société en doute.
L’autre regard porté par la jeunesse française sur l’étranger fut la Grande Bretagne : les magazines pour la jeunesse tarissaient d’autant moins sur les sujets de la mode et de la musique d’Outre-Manche que la créativité y fleurissait sans borne. Les Beatles, les Rolling Stones furent de ceux qui permettaient de sortir du cadre seulement français : la contre-culture, mêlant des apports américains, britanniques, allemands, africains, asiatiques devenait alors ce lieu d’explosion des esprits. On ne reprenait cependant que ce qui avait déjà été, de manière beaucoup plus timide, dans les esprits à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième : le goût pour l’errance, le changement de mode vestimentaire, l’emprunt de formes musicales modales exotiques et surtout l’idée que le monde capitaliste ne permettait qu’un consumérisme sans lendemain devenait, finalement, le fondement d’une contestation généralisée du système économique. De quoi préparer l’explosion de mai 1968 pour les jeunes.
Le monde de la variété française n’allait pas aussi loin : conformiste il était, conformiste il restait, Michel Sardou représentant le parangon d’une société rigidifiée dans ses images autoritaires, parfois homophobes de ses représentations. Les autres chanteurs n’étaient pas beaucoup plus progressistes : l’idée que l’argent, issu de leur dur labeur, n’était que la récompense sans nécessité de redistribution fiscale, était bien répandue. Et parfois d’autant plus qu’issus de milieux pas toujours favorisés, cette réussite apparaissait comme le possible merveilleux de cette société en devenir, le facteur chance favorisant, de plus, le destin d’étoile qui se profilait. Le destin en favorisa certains. D’autres sombrèrent dans un oubli terrible.
La petite fille de Français moyen fut favorisée : les hommes du marketing lui fournirent ce qu’il fallait de promotion, de répertoire à adapter, de show dancers pour animer des soirées de télévisions. Et lorsque la musique de variétés s’adaptait au disco, la petite fille fit de même.
Entretemps elle avait rencontré l’un de ces musiciens chanteurs fabriqué de toutes pièces à partir de sa seule belle gueule. Un Français de l’Occitanie profonde, au nom typiquement occitan. On imagine mal ce nom sur une affiche. Le producteur de la petite fille de Français moyen lui donne un nom typiquement anglo-saxon : Ringo. Ce n’est que quelques années plus tard que la proximité phonétique de ce nom évoquera la sémantique de ringard. Mais le mot ringard n’est pas encore popularisé. Il évoque ceux qui sont derrière le ring du combat de boxe, qui ne sont plus dans la course. Ringo n’est pas encore tout à fait ringard. Il chante Elle, je ne veux qu’elle. Elle tombe, préparée à cela, sous le charme de ce modèle de macho franco-méditerranéen : ils s’habilleront tous deux avec les caricatures de fringues britanniques. La mode est aux pantalons moulants à pattes d’eph et aux chemises à jabots. Les Britanniques les portent avec ce sens de la manière décalée. Les Français qui s’y essaient sont seulement ridicules. Sheila et Ringo se marient avec pour témoin l’autre sommité de la variété : Claude François dont une électrocution ne nous a pas vraiment définitivement délivrés de sa voix nasillarde. La France réac se réjouissait ainsi de ce mariage qui faisait la joie de la presse pour femmes frigides et garçons sensibles. Car le « milieu » homosexuel adorait Sheila. Et Dalida, entre autres. Alors Sheila et Ringo laissèrent les gondoles à Venise, faisant la joie des rimailleurs en ise. Et toi tu arrivas deux ans plus tard.
Cela, Ludo, tu ne l’as connu sans doute que par ce qu’on t’en a raconté, et le fric dont tu as profité comme Fils de ne t’a pas apporté ce dont tu avais le plus besoin. De l’amour, et au moins de l’affection. Je ne suis pas sûr que les familles sont en mesure d’apporter cela. Lisant Edouard Louis, d’une famille qui n’avait, raconte-t-il, pas beaucoup de ressources, ce n’est pas l’argent ou la pauvreté qui fait la richesse du cœur. En tout cas, j’imagine le vide qui t’a entouré, comblé de choses les plus inutiles les unes que les autres prétendant combler celui de l’affection de tes parents.
Ton géniteur fout son camp six ans après le mariage. Il était davantage porté par une contamination du succès de ta génitrice que par ses propres talents. Sans doute savait-il à peu près chanter : autrefois, même dans la France pétainiste on aimait chanter, et parce que finalement, et plus particulièrement dans le Midi, on aime chanter. Mais il en faut davantage pour mener et poursuivre une carrière. C’était Sheila qui savait mener un spectacle, même si les deux avaient le même producteur. Alors le macho en prit ombrage, et s’enfuit d’un système où il n’avait pas sa place.
Plus tard, tu racontes qu’il t’a oublié, et que tu pars à sa recherche. Quand tu es plus jeune, il t’a téléphoné quelquefois, pour les fêtes, les anniversaires. Et puis plus rien. Tu conserves l’image de ce garçon qui apparaît sur les plateaux de télévision, image typique d’un garçon viril dans lequel tu aimerais te reconnaître.
Quand tu sonnes à la porte de cette maison d’une banlieue de Toulouse, c’est un homme en tatanes, en marcel et bedonnant qui vient t’ouvrir. Il vit lui-même avec sa mère. « Oublie-moi », te dit-il, « je n’ai rien à te dire, tu ressembles trop à ta mère ». La rencontre dure à peine plus d’une minute. Tu t’enfuis. Tu t’effondres en pleurant. Tu as compris que tu n’as pas eu en face de toi l’image d’un père, mais d’un type qui a seulement lâché un peu de sperme dans le con de celle qui t’a donné naissance. Tu as à chercher ailleurs ce père improbable. Tu dis que tu as été soulagé d’avoir finalement en face de toi l’image qui faisait exploser celle d’une réalité qui n’existait plus, qui n’avait sans doute jamais existé. C’est, bien sûr, une libération, brutale, salutaire. Elle te donne toute licence pour chercher qui tu es, en dehors de cette filiation qui n’a subitement plus de sens. Mais c’est également une quête amère, difficile qui te renvoie vers toutes les opportunités.
Il faut évoquer les moments où, te cherchant, tu t’es perdu vers les expériences les plus sauvages. Il y a eu cet accident de scooter qui manque te défigurer. Il y a ces expériences où tu vends ton corps, peut-être pour savoir ce qu’il vaut aux yeux des autres, davantage que pour trouver ton plaisir. Le plaisir, tu l’auras rencontré peut-être avec quelques personnes qui t’apportent une affection, sachant celle dont tu es en déficit depuis tant de temps. Mais l’affection n’est pas de ces marchandises qui se valent toutes. Elle reste dans cette configuration qui n’a jamais existé, d’une famille perdue, d’une mère toute entière vouée à l’image de son métier qui seul l’a fait exister. Le père est l’absent, même pas parti en héros pour une guerre troyenne. Non, c’est un petit gars minable, raciste de surcroît, d’une province sans ambition, encore capable de vendre des pizzas dans un quartier sordide d’une banlieue sans rêve.
J’imagine qu’à chaque fois, chaque rencontre avec un homme t’a permis de rêver, avec ce battement de cœur qui oscille entre le désir qui monte et la possibilité de rencontrer un type différent, porteur au moins d’un peu de tendresse. Mais le désir une fois assouvi, tout redevient d’une grande banalité ; la chair est triste, et là, il n’y a pas de livre. Jusqu’à l’exploration d’un corps à démembrer, dont tu recherches l’ultime souillure pour en retrouver l’essence. Lorsqu’on n’existe plus dans la fulgurance il reste à découvrir en soi ce qui reste de l’extinction de l’être.
Il était hautement improbable que nous nous croisions. Peut-être aurais-je pu simplement te parler de patience. Que pourrait la patience à un feu inextinguible ? Les quelques années qui me séparaient de toi m’auraient permis au moins de te parler d’apaisement, de silence devant encore davantage d’injustice de ce monde. Mais ce feu qui te consumait n’avait pas la vertu de te permettre d’attendre. Ton choix final n’est sans doute pas la meilleure décision que tu aies prise. Est-ce d’ailleurs vraiment une décision ? Tu ne connais sans doute pas ce texte qu’Antonin Artaud avait écrit à propos de Vincent Van Gogh et de son suicide : « Mais, dans le cas du suicide, il faut une armée de mauvais êtres pour décider le corps au geste contre nature de se priver de sa propre vie ». Les mauvais êtres, tu les as eus contre toi, en te donnant d’abord une vie que tu n’avais pas choisie ; en te faisant vivre dans l’illusion du confort quand l’esprit même te sollicitait vers un reflet de ton image qui n’était pas le tien ; en mettant autour de toi ces regards qui t’ont définitivement réifié parce que, comme tu l’as écrit toi-même, tu étais « Fils de », t’empêchant d’être, simplement.
Cher Ludo, tu as gagné ton néant. Je n’approuve pas ce que tu as fait, mais je ne juge pas ton geste : quand il ne reste que son pauvre corps pour exister, c’est déjà une victoire sur les mauvais êtres. Je t’envoie, dans ce néant où tu te trouves, une pensée pleine d’affection pour les moments d’enfer que tu as vécus. Faisant cela, je pense également à tous ces autres garçons dont on ne parlera jamais, qui, comme toi ont vécu d’autres enfers, perdus dans la recherche d’autres garçons, et qu’un père improbable n’a jamais été en mesure de serrer dans ses bras. Il reste pour tous ces garçons perdus ces mots d’un héros en qui la fraternité s’était exprimée, et l’appel à un père qui n’est jamais venu. Lamma sabacthani ? Que ton souvenir s’apaise aujourd’hui.
Tout le monde le sait : Simone Veil vient de disparaître après une
vie consacrée à sa vision de la droiture morale. Je lui rends ici hommage,
comme tant d'autres, me rappelant également quelques souvenirs de l'époque où
la loi sur le droit à l'avortement a été l'objet d'une lutte intense.
Dans la France pompidolienne, héritière du vieux monde dont déjà
on ne voulait pas, mais qui résiste encore aujourd'hui en 2017, la jeunesse
aspirait à vivre autrement. Quelques années après mai 1968, la France reste
encore cet Etat policier, pas sorti de ses deux guerres coloniales qui laissent
des traces et des cicatrices profondes : l'Indochine et l'Algérie. Vivre
autrement, c'est justement s'affranchir du comportement colonial en France,
c'est également disposer de son corps librement : ne pas accepter d'aller
combattre pour la cause coloniale, refuser toute forme d'embrigadement, et dire
que son désir d'avoir des rapports sexuels ne regarde personne que soi et la
personne avec laquelle on partage ce désir. On ne fait pas l'amour parce que la
France a besoin de chair à canon, ni pour reproduire cette société honnie du XXesiècle, pétrie de génocides, de guerres
atroces, et qui n’a connu le plaisir que dans les salons de sa bourgeoisie ou
dans les rares moments de goguettes que les classes populaires ont pu
s’accorder de temps à autres : tout le cinéma français de cette période en
témoigne.
La fin du pompidolisme coïncide avec ce droit fondamental de
disposer de son propre corps. Michel Foucault a publié l’Histoire de la folie à l’âge classique en 1961, il publie Surveiller et punir. Histoire de la prison
en 1975. Dans cette période, toute la réflexion sur le rapport entre le corps
privé et la société est amorcée, de la relation entre la norme sociale — ce que
la société accepte concernant ce que l’on fait de son corps — et ce que chaque
individu est en mesure d’en faire et d’en dire. Peut-être a-t-on un peu oublié
aujourd’hui l’importance de ce moment et la force de la pensée de Foucault. Il
a des continuateurs, certes, qui n’ont pas forcément son audience : je
pense précisément à Geoffroy de Lagasnerie[1]. Foucault permet ainsi de
repenser le corps, et notamment le fait que cette relation passe par un arsenal
juridique qui règlemente cette relation. De la folie au crime, il y a une
amplitude extraordinaire qui détaille la manière dont on peut s’échapper à la
norme. L’homosexualité, considérée comme une déviance pathologique en fait
partie alors. L’avortement également, qui est un acte permettant de choisir ou
non d’avoir un enfant, alors que la contraception et, de manière générale,
l’éducation à la sexualité, font l’objet d’une obstruction de la part des
institutions. Avoir échappé globalement à l’emprise de l’Église catholique ne
libère pas systématiquement les esprits : encore une fois, on peut
professer librement la laïcité alors que la religion se trouve encore dans les
chambres à coucher. Le poids moral, le regard d’autrui dans cette France
ringarde pèsent terriblement, et il faut un véritable courage pour oser refuser
la fatalité qui consisterait à considérer qu’avoir un enfant hors mariage fait
une vous une « fille-mère » statut qui consacre l’état de péché
moral, atteinte à la famille. Tout le dix-neuvième siècle est également
l’histoire de ces enfants abandonnés à des orphelinats, dont on peut lire
encore le nom de manière ironique dans certains patronymes ou matronymes[2]. La société préférait de
loin que l’on produire à tout va cette chair à canon, utilisable de l’usine au
bagne, plutôt que d’accepter la médicalisation de l’avortement. Les
« faiseuses d’anges », de l’aiguille à tricoter à la tige de persil,
savaient faire ou non : les statistiques sont effrayantes qui témoignent
de la cruauté de cette pratique clandestine entrainant pour les jeunes femmes,
isolées, une situation de détresse absolue. Isolées, car tomber enceinte était
parfois la conséquence d’un moment de plaisir d’un soir et l’amant une fois
pris son plaisir, s’enfuyait sans autre forme de procès. Parfois c’étaient de
jeunes couples, à peine installés dans la vie, qui voyaient avec effroi
l’arrivée d’un enfant alors qu’eux-mêmes sortaient à peine de l’enfance. La
réprobation parentale était terrible tant le poids du qu’en dira-t-on pouvait
rejaillir sur l’ « honneur » des familles !
Alors il y eut beaucoup, énormément de « faiseuses
d’anges ». Dans la période qui suivit la Seconde Guerre mondiale, les pays
anglo-saxons, catholiques exceptés, donc l’Irlande, surent évoluer. Les pays
méditerranéens, restés catholiques eurent davantage de difficulté. La place de
la France est à cet égard significative : la bataille que mena Simone
Jacob-Veil montre assez l’hypocrisie du système institutionnel. Certains
députés catholiques étaient opposés à une loi autorisant l’avortement alors que
les mêmes savaient trouver une adresse où faire avorter leurs maîtresses !
Dans le contexte que j’ai évoqué plus haut, il n’était pas
possible de continuer plus avant cette situation : Pompidou et une partie
de sa génération disparaissant, la société « libérale » de Giscard
d’Estaing se devait de ne plus rester attardée dans cette France du XIXe
siècle. Simone Veil s’attela au projet de loi, sans se douter, certainement,
des saloperies qu’elle, déportée par le Régime de Vichy et les Nazis, aurait à
endurer de manière aussi dégueulasse. Rappelons que les dernières femmes
guillotinées en France le furent la dernière sous la IVe république
pour avoir assassiné son mari parti vivre avec son amant ( !) et
l’avant-dernière sous l’État français de Pétain pour avoir pratiqué des
avortements. La résistance de ces pétainistes, auxquels s’étaient joints
parfois les communistes (rappelons que c’est cette même position que prend Pier
Paolo Pasolini contre l’avortement, au prétexte que le birth control est un moyen néo malthusianiste au service des capitalistes
pour limiter la pression de la masse ouvrière. Communistes et capitalistes se
retrouvent encore une fois dans une alliance objective. Dans cette même
logique, pour les uns la masse ouvrière opprimée sert les intérêts de la cause
prolétarienne contre le capitalisme, de l’autre permet, selon les
besoins, de faire de bons ouvriers ou de bons soldats, soumis, de toute manière
au pouvoir par la soldatesque.
Mais revenons à Simone Jacob-Veil : oui, elle dut supporter
les dégueulasseries de toute la droite catho, toujours pas morte à l’heure
actuelle, voir du côté des « Identitaires » avec la nièce de la fille
du vieux bouledogue. Simone Jacob-Veil, encore récemment recevait des menaces
de mort, des courriers d’insultes de psychopathes religieux. Pendant la défense
de cette loi, ces crapules réactionnaires faisaient entendre des
enregistrements de cœur de fœtus, exhibaient des bocaux contenant des fœtus
pour démontrer, selon eux, qu’un fœtus était un être humain qu’on
« assassinait » avant sa naissance. Les mêmes braves gens n’étaient
cependant pas davantage émus lorsque les soldats français massacraient des
enfants dans les pays colonisés. Eux étaient, cependant, réellement nés, et de
véritables être humains. En dernière analyse, c’est bien le problème de la race
qui se posait entre les blancs et les autres : la valeur des futurs
enfants blancs se pouvant être comparée à la valeur des enfants des
« sous-hommes », expression encore utilisée par le très socialiste
Georges Frêche il y a quelques années !
Je vais rappeler un élément factuel à ce sujet concernant
l’évolution sociétale et les événements de contre-évolution auxquels elle
s’affronte : en Union soviétique, la liberté du divorce et de l'avortement
est promue par Lénine en 1917 et 1918 ; ce droit est aboli définitivement par Staline en 1932. Philippe Camby cite Paul Vaillant-Couturier dans l'Humanité
en 1935[3] « Il faut dès à
présent employer les vrais moyens de sauver la race ». Dans ces termes d’un Français nationaliste,
fût-il communiste, tout est dit.
Pour avoir enduré tout cela, Simone Jacob-Veil fut une femme d’une
immense dignité. Ce billet est long : j’ai essayé de rappeler en quoi
l’enjeu du droit au corps n’est pas acquis, et si la loi aujourd’hui a le mérite
d’exister, elle peut être encore bien améliorée.
Je voudrais terminer par un principe qu’il n’est pas inutile de
rappeler et qui, d’un point de vue philosophique et anthropologique reste
essentiel des droits humains : aucun
être humain ne peut s’arroger de droit sur le corps d’un autre être humain,
quelle que soit son origine, quel que
soit son âge, quel que soit son genre.
[1] On peut lire avec grand
intérêt son Penser dans un monde mauvais
paru au début de cette année aux PUF.
[2] Le cardinal
Vingt-trois est un descendant de ces enfants abandonnés qui a pris comme
patronyme ne numéro du berceau de la salle où étaient recueillis les enfants.
[3]Philippe Camby, L'érotisme et le sacré, Paris, Albin
Michel, 1989, p. 213.
Jeff Buckley est parti dans l'onde sauvage du Mississipi voici vingt ans. Peut-être avait-il voulu suivre la chanson de la sirène que chantait son père Tim "Swim to me". Pensées attristées. Je ne peux écouter Jeff sans entendre ce mal de vivre, comme le manque d'un père-enfant qui lui-même n'a jamais été raccord avec la vie. Regrets.
Steven Isserlis au violoncelle interprète le Kaddich (prière des morts) de Maurice Ravel. Kaddish pour Leonard (2016), Jean (1986), Gino (1993) Thérèse (1995) Barbara (1996) Annie (2000) Nicole (2008), et quelques autres....
Temps chagrin.
Un fracas en tambour de
peau crevée
frappe sans prévenance.
Il me laisse dans la faim
du petit matin,
langue asséchée
aux lueurs confuses de
l’esprit
blafardes, noyées dans le
souffle des derniers mots
aux sons qui résonnent
du
battement de l’acier explosé.
Éclats d’obus dans mes
yeux ;
Les larmes s’écoulent
maintenant dans mes veines.
Elles se mêlent au
dénuement des horizons :
les déserts ont rejoint le
vide qui les guettait.
Ils se sont bâti des
temples avec les os indéterminés
de squelettes dévertébrés.
Les mots se sont enfuis.