Je préfère le dissensus dur au caramel mou

Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio

Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »

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dimanche 15 avril 2018

Hommage à Milos Forman

On l'apprend aujourd'hui : Milos Forman est décédé. C'est un truisme de dire qu'il fut un immense cinéaste. La chaîne Arte diffusera certainement l'un de ses films les plus célèbres, Vol au-dessus d'un nid de coucou ou peut-être plus délirant, son Amadeus qui donne de cette période une approche plus romanesque que ne fut l'histoire de Mozart.

Fiction également que son dernier film Les fantômes de Goya, sorti en 2006, qui rappelle certains visages de l'Espagne qui resurgissent aujourd'hui. A croire que l'Espagne n'en finira jamais de l'Inquisition créée par le moine Domenico Guzman, frère prêcheur fondateur de l'ordre des Dominicains. Il s'agit déjà, bien avant «l'Âge classique» qu'évoque Michel Foucault pour son Histoire de la folie, d'assurer l'emprise du pouvoir d'Etat monarchique sur les esprits et les corps. Comment ne pas voir dans l'obstination de Rajoy, mobilisant les institutions contre les tentatives des républicains catalans, la même volonté d'une Espagne ossifiée qui ne veut rien lâcher de ses symboles et de ses intérêts économiques, quitte à laisser démanteler, justement, l'économie catalane qui restait plutôt, même si elle était loin d'être un modèle, un exemple d'équilibre fondé sur une confiance - sans doute aveugle - envers l'Europe politique. Mal leur en a pris !

Voici la bande annonce de ce film de Milos Forman qui rappelle le rôle détestable de la France napoléonienne, et de la place de Francisco Goya dans ce regard intransigeant sur l'Espagne et sur sa culture.


samedi 23 décembre 2017

Recordaras nuestros dias felices

On ne peut que se féliciter des résultats des élections en Catalogne qui infligent un camouflet à l'affreux Rajoy et à son comportement néofranquiste qui n'a pas beaucoup ému les Européens (courage, fuyons !...).



Je l'ai déjà dit dans ce blog, la situation en Catalogne est complexe, et l'indépendance n'est pas forcément une bonne solution. Pour autant, si cette démarche permet de remettre en cause la manière dont fonctionnent les institutions espagnoles, alors pourquoi ne pas prendre cette voie : l'idéal, à terme, étant l'organisation au niveau européen d'une grande fédération qui pourrait mieux organiser les solidarités, mais avec une réappropriation localement des décisions, des aménagements des territoires. Un exemple ? La ligne TAV entre la France et l'Italie, qui n'a aucun sens économique autre que de financer les bétonneurs de la mafia italienne, et qui met en danger les populations et les écosystèmes de la Val Susa. Pour l'instant, la décision est encore en suspens, et comme le financement n'est pas clairement défini, le projet tarde à voir le jour, fort heureusement. Mais la population de l'Italie du Nord n'est pas favorable, loin de là à ce projet.

L'exemple de la Catalogne, qui apparaît comme une rupture avec le système centralisé espagnol, permet de reposer les conditions d'exercice de la démocratie, le nationalisme catalan, bien réel par ailleurs, mais déjà dépassé, se situant dans un autre champ de la problématique posée. Il est vrai que le poids de l'histoire joue à plein dans l'affaire : les Catalans ont encore en mémoire la déclaration d'indépendance de Lluís Companys de 1934, qui lui valut d'être fusillé par les franquistes en 1940. C'est que, effectivement, le système espagnol ne fonctionne pas bien, et pas mieux que le système des institutions françaises, qui étouffe sous un centralisme archaïque, héritage de l'Ancien régime. Lorsque l'Europe s'est constituée dans la dernière partie du XXe siècle, elle pensait au système des régions, étayé par l'économie nord-européenne, mais dont le modèle était fourni par ce que le géographe Roger Brunel avait appelé «la banane bleue», c'est à dire la forme que constitue le croissant alpin vu du ciel la nuit, qui montre, par la lumière des conurbations, où se situe le centre névralgique industriel de cette Europe. Parallèlement, la faillite institutionnelle de l'Europe, mis à mal par le lobbying de certains groupes industriels,  a mis en panne la réflexion sur l'évolution démocratique dans l'ensemble de l'Europe. Le résultat ? La Pologne est vérolée par le nationalisme catholique et antisémite, la Hongrie développe tous les thèmes de la xénophobie, et sans être exhaustif, l'Autriche vient d'élire une formation dans laquelle les néonazis ont les ministères régaliens. Sans que personne ne s'émeuve dans les pays membres de l'Europe.

La Catalogne, présente, au contraire, des gages d'une véritable réflexion sur une refondation de la démocratie : la gauche favorable à l'indépendance est majoritaire à 44 % (j'exclus le parti de Puigdemont, qui est de centre droit), dont font partie la CUP, l'ERC, et Podemos. Les socialistes, en Espagne comme en France sont toujours du mauvais côté. Ce ne sont pas des national-socialistes, mais des socialistes nationaux. Ils prêteront donc main forte à Ciudadanos, qui restent le visage présentable de l'Espagne de droite. Le Parti populaire culmine à 3 %, ce qui traduit l'appréciation sur le comportement détestable de Rajoy, qui fait emprisonner  pour raisons politiques ses opposants, alors que lui-même est compromis dans des affaires plus que douteuses !



©Infographie journal Le Monde

Malheureusement, tout cela ne résout pas le problème institutionnel de la Catalogne. Encore une fois, cette situation a la vertu de poser la question de la démocratie dans une Europe en crise de son économie générale et de ses institutions. Je fais confiance en la maturité des Catalans, de ses jeunes générations qui restent prévenues des méfaits de l'histoire espagnole: encore une fois, on n'est pas vraiment sorti des scories des Rois catholiques, de la chasse des juifs, de la colonisation et de l'extermination des Indiens d'Amérique latine, de la chasse aux Maures, ensemble sur lequel s'est construit le pouvoir mortifère et, par voie de conséquence, doloriste de l'Espagne. C'est là-dessus que le conservatisme et l'archaïsme de ses institutions se sont appuyés. Lorsque Franco fait son pronunciamiento en 1936 contre la République espagnole régulièrement élue, c'est contre tous les droits établis. A l'époque, au moment où le nazisme était en plein essor en Allemagne, où l'Italie professait un fascisme retentissant, où la France était en plein repli déjà identitaire, catholique et antisémite, les pays européens se soucièrent comme d'une guigne de cette violation de tous les droits en Espagne, droits des institutions comme de tous les droits humains.

Aussi c'est avec un peu d'ironie que je lis parfois le rappel au droit international pour déclarer de manière inconséquente que la déclaration de Puigdemont serait en infraction avec la constitution espagnole ! Sachant que cette constitution s'appuie sur une monarchie parlementaire mise en place par Franco, tout cela relativise le droit international et la reconnaissance de son fait générateur.

Je n'ai pas voulu être méchant avec le camarade TTO, qui a écrit quelques belles conneries dans son billet du 13 octobre dernier (cliquer là : uneviedetto), dans lequel, sous prétexte de parler de droit international (comme si ce dernier tombait du ciel !), il néglige totalement l'histoire de l'Espagne et celle de la Catalogne, qui n'ont jamais été une histoire d'amour. Pas plus, me direz-vous, que celles des autres régions en France qui sont réunies depuis toujours dans la douleur à l'Île de France... Certains signes me font dire que cela risque d'être abordé l'un de ces moments...


jeudi 21 décembre 2017

Piensa en mi

Finalement, je suis allé voir Marvin dimanche ; le temps était morose. Je regrette un peu l'époque où j'allais au cinéma aussi facilement qu'on fume une cigarette. Même ça, ça n'existe plus. Le monde est vraiment devenu compliqué.

Je n'attendais surtout pas une adaptation du roman d'autofiction d'Edouard Louis, roman que je n'ai pas spécialement apprécié par ailleurs. Son écriture est affectée. On y cherche une sincérité, et je m'interroge sur la souffrance réelle qu'il a dû éprouver pour construire autrement son identité. Je me réserve pour plus tard la lecture d' Histoire de la violence. Le titre est ambigu, nécessairement hypersubjectif. On comprend bien que la violence est celle de son viol.

Marvin, j'en avais vu les extraits de la bande-annonce. Les comédiens me paraissaient magnifiques. Je n'ai pas été déçu. Finnegan Oldfield est superbe, encore porteur d'une sorte de rudesse dont l'émotion rejaillit en même temps qu'il trouve les mots pour dire ce qu'il est, qu'il explore le nouveau monde dont il construit les recoins. Magnifique également le jeune Jules Porier, tout en nuances et en retenue. Les autres comédiens ne sont pas en reste, et le film donne à voir le jeu d'une très belle palette.

Curieusement, il y a eu des mauvais coucheurs, Louis Guichard dans Télérama  : «On comprend qu’Anne Fontaine ait renoncé à une adaptation au sens strict d’En finir avec Eddy Bellegueule : sa représentation du prolétariat, seule classe sociale décrite dans le roman, est catastrophique.» Elle est bien bonne ! Louis Guichard qui n'a jamais dû dépasser le périphérique parisien, vient donner des éléments de réalité de ce qu'est le prolétariat ! Deux choses : les scènes représentées dans le film ne sont pas caricaturales. Oui, ce qui est montré existe, sans que l'on soit forcément dans l'outrance. Et ensuite les gens représentés ne paraissent pas odieux ni méprisables, seulement désemparés par rapport à une vie dont ils ne maîtrisent pas les contingences, soumis eux aussi à penser ce que peut être une norme dont ils ne sont pas, dont ils refusent ce qui peut leur apparaître en miroir.

Et puis Marcos Uzal, dans Libération : «Volant de stéréotype en cliché, Anne Fontaine se fourvoie complètement dans l’adaptation du roman d’Edouard Louis.» Marcos Uzal est mal comprenant : Anne Fontaine s'est défendue d'avoir fait une adaptation du roman d'Edouard Louis. Son approche est sensible, et la manière dont le personnage se construit, manière singulière, n'est jamais dans la caricature. Mais pour des critiques, qui, apparemment, sont éloignés du monde gay ou queer, montrer une scène de bar gay serait ainsi une caricature. 
L'affaire est entendue, le regard de Marcos Uzal, qui semble avoir fait un peu de cinéma, n'a pas beaucoup plus de pertinence que celui de Louis Guichard. Sans avoir réalisé un chef d'oeuvre, Anne Fontaine a donné à voir la chronique d'une entrée dans la vie, illustration d'une résilience, faite de la matière de moments douloureux, instants sublimés dans la dramaturgie où Isabelle Huppert et Finnegan Oldfield se retrouvent dans une sorte de renaissance au monde. Marvin ou la belle éducation est un beau film.

Le pauvre Marcos Uzal, qu'a-t-il écrit sur le grand Pedro ?  La question n'a aucun intérêt, pas plus que le critique. Allez, un extrait de Talons aiguilles. Du grand cinéma là encore.



vendredi 17 novembre 2017

Nilda

Daniel Fernández, dit Nilda, que deviens-tu ? Sorti un peu des horizons médiatiques, on ne saurait t'en vouloir... Sans doute passes-tu sur des scènes un peu confidentielles.

La invitación a Venecia en version espagnole date de 1991. On se passerait volontiers de la présentation de la vidéo ci-dessous par le garçon un peu niais qui s'obstine, comme beaucoup de gens, à parler du passé en utilisant le futur, au prétexte qu'un moment de ce passé se déroule dans une séquence ultérieure du même passé. Au moment où les académiciens fébriles s'émeuvent de manière gériatrique de l'utilisation de l'écriture inclusive - qui n'est qu'une blague à la mode comme d'autres ; commençons par accorder les participes passés correctement au féminin ! - tout cela paraît bien dérisoire...

Enfin, Nilda, si tu reviens nous voir, sache qu'on apprécie toujours ta douceur, ta tendresse, ta sensibilité et ton beau sourire, même si tu as vieilli, comme nous tous...

samedi 14 octobre 2017

Dernières nouvelles de la domination

Deux thèmes actuellement m'occupent l'esprit en matière de domination, la Grèce et la Catalogne. Je crois que leurs deux situations sont très liées, du seul fait de cette volonté de résistance à la domination des pouvoirs des Etats, et des forces réactionnaires qui s'opposent à cette soif d'émancipation.

Je ne serai pas très long : concernant la Grèce, on a appris dans le journal Les Echos, que la dette grecque avait permis de générer quasiment 8 milliards d'euros (7,8 M€) d'intérêts à la Banque Centrale Européenne (BCE). On y apprend que les profits générés sont redistribués aux banques des 19 pays qui ont participé au rachat de cette dette proportionnellement à leur participation au capital de la BCE. Sachant que la dette grecque ne sera jamais remboursable, on peut donc en conclure sans exagération que l'Europe et en particulier l'Allemagne dans cette opération ont rétabli la mainmorte sur la Grèce. Si certains pouvaient encore croire que l'Europe jouait un jeu de solidarité politique entre ses membres, cette mise au jour de la grande profitabilité de la dette grecque vient mettre à mal cette croyance. C'en est au point que croire à l'Europe est devenu un élément de superstition comme autrefois on accrochait du buis bénit au-dessus des cheminées pour écarter le mauvais œil ! 

Concernant la Grèce, le service public étant en grande partie démantelé, les biens publics étant privatisés (on se rappelle qu'Emmanuel Macron est venu avec des patrons français à Athènes proposer que les investisseurs français rachètent à la Grèce ce qu'il restait des bijoux de famille...) la Grèce a ainsi fait la preuve de sa profitabilité, avec les salaires et les retraites de la misère que nous aurons bientôt en France. La «main invisible» des marchés  va pouvoir faire à nouveau son miel d'un pays réduit à accepter l'inacceptable.

En Catalogne, le journal Le Monde a envoyé la journaliste Raphaëlle Rerolle, qu'on ne présente pas. Elle témoigne de la situation en interviouvant des personnes présentes lors de la journée de fête «nationale». Un jeune monarchiste, qui appartient à la mouvance carliste et veut non seulement l'unité nationale, mais le «rétablissement de l'Espagne catholique qui abolirait l'avortement et le divorce», et puis une jeune fille qui raconte : « J’ai appris la langue par amour pour la Catalogne, alors qu’elle était interdite à l’école, du temps du franquisme. Chez moi, on était fiers de vivre dans la région la plus développée d’Espagne. Du coup, quand on me traite de “facha”, je suis indignée : c’est le contraire de ce que j’ai toujours défendu. » (on peut consulter ici l'article en ligne)

Ce qui ressort de son reportage est le sentiment d'un immense gâchis dont peuvent être rendus responsables les nationalistes des deux camps, ceux qui ont utilisé le sentiment identitaire catalan pour conforter une histoire fantasmatique, et ceux qui ont conforté la volonté de domination franquiste et nationaliste de l'Espagne monarchiste tout aussi fantasmatique dont les vieux démons du fascisme ne les ont jamais vraiment quittés, malgré la période de la Movida qui, elle aussi, a fait illusion dans une Espagne en crise de ses institutions depuis le XIXe siècle. Et il est pour le moins ironique de voir le «socialiste» Pedro Sánchez s'associer à Rajoy dans le cas concret d'une expression populaire telle que l'est le référendum organisé par la Generalitat de Catalunya.

Ce constat ne remet pas en question le mouvement démocratique qui s'est exprimé autour de la démarche en peu désespérée de Carles Puigdemont. Finalement, Pablo Iglesias s'est rallié à la démarche des Catalans, voyant qu'il y avait une voie possible pour de véritables alliances démocratiques.

Situation étrange, en tout cas, que celle de la Catalogne. C'est un peu le constat de Raphaëlle Rerolle qui ne peut que dire l'incompréhension généralisée qui s'est emparée des uns et des autres. Le perdant de cette situation, en fin de compte, c'est l'histoire de l'Espagne : que ce soit en France ou en Espagne, il est bien difficile d'écrire ce qui s'est passé en Espagne depuis le pronunciamiento de Franco en 1936, et bien évidemment encore auparavant. La Movida, l'entrée de l'Espagne dans l'Europe et dans une économie généralisée a fait croire que la société espagnole, dans sa modernité, dans l'accès au reste du monde, pouvait sublimer tous les éléments de cette histoire, des barbaries qui s'y sont déroulées, celles de l'Etat espagnol restant, de toutes, les plus inacceptables. Et force est de constater que les jeunes Espagnols, qu'ils soient Catalans ou Castillans, restent bien ignorants de l'histoire factuelle de leur propre pays et de leurs propres régions respectives. Tout comme en France!


Pablo Picasso - Guernica - 1937
en hommage à la République espagnole dont cette ville d'Euskadi fut la martyre.
A la démission de Juan-Carlos, il était possible de revenir au régime démocratique républicain.
C'est un autre choix qui a été fait. L'oeuvre de Picasso peut être vue comme un stigmate de cette folie nationaliste qui a fait agir précisément l'aviation fasciste italienne et les nazis allemands contre une ville basque.



samedi 30 septembre 2017

Soutien à la Catalogne

J'ai déjà dans ces pages manifesté mes réserves quant aux mouvements séparatistes qui s'expriment aujourd'hui. Celui de la Catalogne n'échappe pas à ce principe. Il est clair que pour la Grande Bretagne, le Brexit est une stupidité dont tous les Européens auront à supporter les conséquences. De même pour la Catalogne, qui n'a rien à gagner d'une séparation d'avec l'Espagne. Sauf que. Sauf qu'on est obligé de faire un retour en arrière pour essayer de comprendre la complexité d'une situation devenue insupportable à beaucoup de Catalans.


En premier lieu, je m'insurge contre la réaction de l'Etat espagnol qui fait remonter les vieux comportements franquistes de la répression et du goût jamais abandonné de la droite espagnole pour la dictature : en déployant un tel dispositif de policiers pour empêcher l'expression démocratique, c'est le fantôme de Franco que l'on laisse s'exprimer. Les vieux démons n'ont jamais vraiment quitté l'Espagne, et l'argument selon lequel le référendum de la Catalogne ne serait pas constitutionnel est à mourir de rire : avec le pronunciamiento de Franco en 1936 et le coup d'Etat contre la République espagnole, démocratique, c'est le régime actuel de l'Espagne qui est anticonstitutionnel, et, alors que l'Espagne était redevenue une république, une monarchie fantoche règne maintenant depuis plusieurs décennies. il s'en est suivi que les fondements de la démocratie espagnole, si tant est que l'Espagne aurait pu connaître une fédération de régions, se trouve notamment en Catalogne qui a été bien souvent à l'avant-garde des idées progressistes. Je ne vais pas faire un rappel historique, et on se référera à toutes les bonnes sources de l'histoire de l'Espagne et de la guerre civile atroce que les populations ont subie.

Je voudrais simplement faire ici quelques remarques qui concernent davantage le présent : lorsque l'Espagne et le Portugal entrent dans l'Europe en 1986, le vieux Franco est mort, mais ses cendres fument encore. Si la société espagnole évolue, c'est davantage par l'obligation de prendre en compte l'évolution globale des sociétés en Europe que par le goût pour la démocratie: le Pays basque, l'Euskadi, la Catalogne, Calalunya, connaissent suffisamment ce que c'est que la répression, les geôles et la torture de la police. Ce n'est pas un hasard si la langue et les institutions fonctionnent ensemble. On aurait pu espérer que l'Espagne évolue vers davantage de démocratie, prenant en compte l'ouverture de la péninsule ibérique sur le monde méditerranéen et européen. Hélas, les systèmes patriarcaux sont trop solides, et leurs vieux démons haineux et totalitaires continuent d'exercer leurs effets néfastes sur l'ensemble de la société. Encore une fois, l'Europe a joué un rôle très dommageable en jouant sur les effets du tourisme, en encourageant l'augmentation absurde du parc immobilier. L'entrée de l'Espagne dans la CEE a fortement déstabilisé l'économie agricole du Sud de la France qui espérait en contrepartie voir le tourisme compenser les disparitions des productions agricoles. Ce fut un échec et le désert rural n'a fait que davantage s'installer dans ce qui est aujourd'hui l'Occitanie et le sud du Massif Central. Du côté espagnol, on est autour des 20 % de chômage, même si en 2017 le taux a baissé, dû principalement aux emplois très précaires des services et du tourisme qui a amplifié son activité. La baisse des chiffres du chômage n'est pas pour autant un progrès : on sait justement que ce tourisme est néfaste, destructeur, génère une spéculation immobilière qui a des effets délétères sur la répartition démographique des villes touristiques. Barcelone en est un bel exemple.

Bref, encore une fois, l'Europe a failli dans le domaine économique. Il ne faut donc pas s'étonner de son silence quant au projet de référendum sur la détermination des Catalans à gérer leurs propres institutions. On ne s'étonne pas non plus que le gouvernement Macron soit évidemment du côté des institutions espagnoles devant le risque qu'une scission de la Catalogne ferait courir aux autres Etats-nations : car la Catalogne n'est pas seule à refuser les incapacités d'un gouvernement central à gérer leur pays. Dans la mesure où l'on sait que les intérêts privés sont maintenant les seuls véritables décideurs, l'impuissance des gouvernements centralistes ne met que trop en lumière les appauvrissements généralisés de la population européenne ; lorsque les gouvernements ne jouent plus leur rôle d'arbitre, régulant comme il le faut les disparités territoriales, assurant la justice nécessaire pour compenser ce que la mauvaise économie a détruit, les risques d'embrasements deviennent inévitables. Le mouvement Podemos en Espagne est muet sur ce type de problèmes, montrant l'immaturité actuelle de nombre d'organisations politiques. Regardons du côté de l'Italie : le 22 octobre prochain s'organise un référendum sur une plus grande autonomie de la Lombardie et de la Vénétie, permettant selon les desiderata de la Ligue du Nord, mouvement politique proche de l'extrême droite, une «meilleure gestion╗ des ressources produites dans ces régions. Curieusement, la presse française n'en parle que très peu, préférant se concentrer sur la Catalogne.

Et, justement, parce que la Catalogne, malgré les tentations nationalistes détestables qui ne manquent pas à son histoire, est aussi ce lieu d'une utopie démocratique qui s'est réalisée pendant la république espagnole, je souhaite que les voix puissent s'exprimer vers une autre manière de concevoir l'organisation de la société. Après, l'expression ayant été donnée, rien n'empêche dans une perspective de fédérations de régions, ce qui avait un temps été la vision de certains européistes, de réaffirmer les liens naturels, c'est-à-dire culturels avec l'Espagne qui vaut mieux que ce qu'en donne à voir le gouvernement Rajoy.

N'oublions cependant pas un principe démocratique fondamental : le droit des peuples à décider de leur propre sort. En l'occurrence, le peuple catalan existe, de même que les autres peuples d'Espagne, d'abord dans le refus du gouvernement central de lui reconnaître les libertés fondamentales, la langue étant l'une de ces libertés, systématiquement déniée sous le régime franquiste et ses avatars.

Voici L'Estaca dans une version récente de Lluis Llach. Et pour ne pas oublier que la Catalogne fut ce lieu où s'exprimèrent les formations les plus progressistes de la République espagnole, une photographie signée Agustí Centelles montre l'engagement de George Orwell dans les milices du Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM) qui est finalement marginalisé par les staliniens en 1937. Dans Homage to Catalonia, paru en 1938, George Orwell raconte les journées qu'il a vécues en 1936 et 1937 à Barcelone, combattant auprès du POUM en montrant ce que les innovations sociales et tout l'horizon des possibles pourraient laisser envisager pour l'avenir d'une meilleure Espagne.

Agustí Centelles - Le POUM, Caserne Nin, 1937.
(George Orwell est l'homme de très grande taille, 6ème à partir de la gauche)



dimanche 26 mars 2017

Los santos inocentes

Los Santos inocentes (1983) - Mario Camus, d'après le roman de Miguel Delibes

Le décès, il y a quelques jours, de Pierre Bouteiller, m’a ramené à des souvenirs de 1984, où je l’avais croisé dans ce bunker, nouveau alors, qu’est le Palais du Festival à Cannes. On y croisait des gens improbables, mais avide et curieux de tout que j’étais, et déjà sûr de mes choix culturels, je traînais encore souvent dans les festivals, où l’on découvre parfois de belles pépites. C’est encore vrai aujourd’hui, mais, les années passant, je n’accorde plus suffisamment de temps à dénicher sur les programmes trop denses ce qui pourra me faire vibrer. Bref, j’avais croisé Pierre Bouteiller. Pas davantage. Mais j’aimais beaucoup son ton ironique, son esprit affûté et sa capacité à dire les choses sans concession quand le changement fut devenu possible sur les ondes des radios nationales. Moi qui étais un oiseau de nuit, courant sur les routes du Sud-est, j’écoutais les seules radios sur lesquelles de véritables délices du savoir se donnaient à entendre, permettant la découverte d’auteurs, de musiciens, de chercheurs, de gens de théâtre. C’est sur France-Culture que j’ai découvert Georges Perec,  alors membre de l’Oulipo (l’Ouvroir de littérature potentielle), qui permettait de renouveler la manière de concevoir un texte et ses combinatoires. Je ne pourrais citer toutes les découvertes, tous les bonheurs littéraires, musicaux que la radio publique apportait alors, et Pierre Bouteiller en était un artisan généreux, actif. C’était, je crois, une époque où les émissions de la modulation de fréquence (la FM en français) s’arrêtaient à minuit pour France-Culture et France-Musique. Elles fermaient l’antenne avec la Marseillaise, histoire de rappeler l’emprise que conservait le Ministère des Télécommunications sur l’usage de la radiodiffusion.

Bon, trêve de nostalgie qui n’en est pas, d’ailleurs. Les modes de découverte de la culture aujourd’hui sont largement plus importants, plus difficiles à cerner, tant leurs formes se sont ouvertes à de nouveaux médias. C’est cela d’ailleurs qui pose aujourd’hui problème : la segmentation de la société occidentale : chacun se retrouve dans une « communauté » de pensée, de mode de faire, et les algorithmes d’Internet ne font que renforcer cette manière de penser l’entre-soi.

Je digresse. Je voulais parler d’un film présenté au Festival de Cannes en 1984. Cette année-là, la Palme d’or fut attribuée à Wim Wenders pour Paris Texas. Je crois que j’avais détesté ce film. Je n’en parlerai que pour l’opposer au film de Mario Camus, film espagnol, Los Santos inocentes. Je crois que là pouvait se lire déjà, le démarquage de deux orientations culturelles, démarquage qui n’a fait que s’accentuer encore davantage depuis ces trente années passées, celles d’un arrimage à la culture américaine d’une part, le désintérêt pour la Méditerranée d’autre part.

Rapidement, le film de Wim Wenders, Paris Texas : l’histoire de l’errance d’un homme en recherche de son amour perdu, en traversée d’un désert physique, dont le passé l’a en partie abandonné. Le traitement esthétique est renforcé par la musique minimaliste de Ry Cooder qui a joué un grand rôle dans cette idée, cet imaginaire très petit-bourgeois, avais-je trouvé à l’époque,  de l’errance, de rupture avec la notion de passé. Quel passé, par ailleurs ? Ce n’est pas un film américain, mais allemand. Le passé dont il s’agit, c’est ce passé commun dont l’Amérique ne peut avoir le souvenir, puisque le rejet de l’histoire est l’un des fondements de la société américaine blanche, mais surtout le passé de l’Allemagne qui est encore, en 1984 scindée en deux blocs, conséquence de la Seconde Guerre mondiale. L’esthétique de Wenders consiste encore à présenter l’errance d’un individu qui ne maîtrise ni son passé, ni son avenir, ni sa manière de gérer son amour perdu. Je n’espépisse pas davantage : pour moi, le film de Wenders représentait une espèce de négation de l’histoire, négation de la capacité d’un créateur à faire de la matière utile qu’est un individu brisé par la vie le moyen de sublimer ses manques, ses faiblesses en une sorte de geste romantique. Wenders a digéré le mythe de la route de Kérouac qui conserve quant à lui toute la force de cette non adhésion au « rêve » américain, en en faisant une sorte d’errance allemande. Difficile de l’imaginer dans les paysages allemands : fasciné par cette vision de l’Amérique, Wim Wenders n’a sans doute trouvé que ce moyen pour parler de l’impasse de l’imaginaire allemand alors. Fassbinder avait trouvé d’autres formes. Alice dans les villes, du même Wenders, avait à ce titre d’autres qualités.

Bref, la vision petite-bourgeoise s’oppose là, en 1984, à tout à fait autre chose : le vieux Franco est mort, en Espagne, moins de dix ans auparavant, et toute la société espagnole est en pleine movida. Pedro Almodóvar n’est encore connu que des spécialistes et le cinéma espagnol n’en a pas fini de dénoncer la société archaïque dont elle peine encore un peu à sortir. C’est une société féodale, moyenâgeuse, corsetée par la police et le catholicisme, au rôle trouble. Los Santos inocentes est un roman de Miguel Delibes, d’abord, qui raconte comment l’aristocratie attardée gère encore le monde rural dans les années 1960 : ce n’est plus tout à fait la réalité décrite par Buñuel dans Las Hurdes, tierra sin pan (voir mon billet à ce sujet ici ), mais celle tout aussi terrifiante de cette terre agricole tenue par l’aristocratie, quand la terre est le seul moyen de production vivrière pour tant de gens.

Le synopsis du film de Mario Camus est succinct : une famille de peones, de métayers (je rappelle que les métayers ne possèdent rien et partagent la récolte avec le propriétaire de la terre ; en France, c’est Jacou le croquant, d’Eugène Le Roy, dont le beau Gaspard fut l’un des derniers interprètes) qui vit misérablement dans une cabane alors qu’au loin, après les oliveraies, l’hacienda abrite la famille aristocratique dans le confort de son rang. La famille de Paco, le peon : Régula, sa femme, Azarías, le frère de Régula, simple d’esprit, et les enfants, Quirce, le fils, Nieves, la fille, la Niñeta, la dernière enfant, handicapée, qui ne parle ni ne marche. Deux mondes. L’aristocratie possède une vie sociale ostentatoire. Les pauvres vivent dans l’ombre que seule on leur concède. Pour servir son sujet, Camus a pris soin d’éviter la caricature. À ceci près que la société espagnole franquiste est déjà une caricature : le folklore franquiste-catholique n’a pas été omis dans la description des situations. Le dévouement, la dévotion même, toute particulière, de Paco à son maître au point d’en devenir infirme, la séance de lecture des paysans lors du dîner officiel.

Ce qui intéresse Camus est bien ce petit peuple, pauvre et soumis, qui danse et festoie alors que dans l’hacienda maîtres et valets reçoivent l’évêque dans la pompe de leur rang. Chacun joue le rôle que lui assigne l’ordre social : ici tout est figé, droit, chaque objet reste à sa place ; là, dans la cabane misérable, puis, dans la maisonnette concédée par le maître les personnages vivent dans leur propre obscurité, existant par leur propre différence.
Azarías, le simple, est celui par qui tout se brise. Il pisse sur ses doigts gercés pour les réchauffer, il élève une milana, un corvidé à qui il apporte autant d’affection qu’à la Niñeta, à qui il parle un langage d’amour qui est dans la création du monde.
Le jeune maître, Ivan, appelé « señorito » est un acharné de chasse. Une première fois, Paco, pour lui obéir, tombe d’un arbre et en reste estropié. Azarías le remplace, et attire les oiseaux, avec l’aide de la milana. Mais le señorito revient bredouille. Alors, de rage, il abat la milana

Comment envisager une fin acceptable dans cette société dont la guerre civile fut impitoyable ? En épilogue, le film, sorti dix ans après le dernier garrot infligé à Salvador Puig Antich, apparaît comme une fable de ces classes condamnées à disparaître de la vue pour celles plus « acceptables » que décrira Pedro Almodóvar. Azarías finit à l’asile, la Niñeta n’a pas survécu à la misère, les enfants sont partis à la ville et Paco et Régula resteront dans la cabane qu’on leur assigne, en rejet définitif de la pauvreté.
Louis Marcorelles avait, à l’époque, titré un court papier dans Le Monde. « Visite de la marquise aux manants » (16 mai 1984). Il y signale le succès du film en Espagne, la peinture presque impressionniste de la narration mais l’absence, dit-il de « surprise ». C’est surtout que dans l’Espagne franquiste, ce à quoi s’étaient justement opposés les républicains espagnols, le déterminisme était implacable, comme dans une tragédie grecque.

Il reconnaît le jeu extraordinaire des acteurs — et Alfredo Landa et Francisco Rabal, respectivement dans le rôle de Paco et d’Azarías eurent conjointement le prix d’interprétation masculine — mais finalement en reste à ce constat. Les pensées alors ne vont pas davantage à l’Espagne, définitivement oubliée quand il est si facile de se perdre dans le désert du Texas.

dimanche 26 juin 2016

Lorca/Ibañez -Yo vuelvo por mis alas

Federico García Lorca et Paco Ibañez pour un dimanche sans stresser, à écouter, à déguster, à laisser cette belle langue se couler dans les méandres de l'esprit...

Bon dimanche !



dimanche 29 novembre 2015

Je lutte donc je suis - Yannis Youlountas


Vu cette semaine, de Yannis Youlountas, un cinéaste gréco-occitan-français (le métissage produit toujours d'heureuses rencontres), le très beau Je lutte donc je suis, qui se présente comme un documentaire, mais va au-delà, en faisant du point de vue du réalisateur une approche esthétique que je trouve originale. Non qu'il innove vraiment : il existe une tradition française et internationale du film militant où l'on trouve aussi bien des documentaires (ah! l'horrible terme que celui de « non-fiction », traduction littérale de l'anglais, qu'a repris le pourtant excellent Frédéric Martel, sociologue de la culture comme titre d'un site que je trouve illisible, trop foullis...) que de pures fictions, dont le cinéma hispanique nous a servi de magnifiques pages (pour n'en citer qu'un : Le sel de la terre de Herbert J. Biberman, en 1953). 

La structure narrative de ces films a pour point commun de donner la parole à des exclus ou des groupes minoritaires qui ne veulent pas accepter les conditions de vie qui leur sont faites par des groupes industriels, miniers, forestiers, etc. auxquels le pouvoir en place apporte son aide policière et judiciaire le plus souvent.

On est bien ici dans le même cas de figure, avec des exemples pris en Grèce (Attique, Crète notamment) en Italie et en Espagne où la crise d'une part, les choix financiers du pouvoir de l'autre mettent en péril des régions entières au mépris le plus total des populations concernées.

Il ne s'agit pas pour autant d'un manifeste politique précis mais plutôt de montrer comment réagit la population à l'asservissement, et les stratégies qu'elle choisit pour conserver sa dignité. Il s'agit davantage d'une posture que je place dans le champ de la philosophie dont Yannis Youlountas est un acteur pragmatique : à l'instar de la formule de René Descartes, penser, aujourd'hui, se décline également dans l'action, dans le faire. C'est en s'opposant aux décisions iniques du pouvoir et des injustices que l'on peut enfin exister, comme, de tout temps, on a appris à dire non aux arbitraires, lettres de cachet, oukases et autres expressions de la violence « légitime», selon l'expression de Max Weber.

Un autre aspect, qui n'est pas le moindre, dans cette manière de se lever contre l'iniquité : la beauté des gens, de leur langue, et la force de leurs sentiments d'humanité.

Je vous souhaite un excellent dimanche.

vendredi 17 juillet 2015

Cría cuervos

Cría cuervos y te sacarán los ojos. 

Elève des corbeaux et ils t'arracheront les yeux.
Joli proverbe espagnol qui a donné son titre au film de Carlos Saura, sorti en 1976. Qu'avons-nous reçu de la génération qui nous précède, et que donnons-nous aux enfants que nous avons eus (ou pas !) ? Inventaire en cours... (pas de fin prévue !)


lundi 29 juin 2015

lundi 15 juin 2015

Lluís Llach - Campanades a Morts

Je ne suis pas très au fait des commémorations et des anniversaires. Le grand Lluis Llach, plus ou moins retiré des affaires musicales actuellement, donnait en 2006 un concert en souvenir d'un massacre, un peu oublié aujourd'hui, qui eut lieu au Pays Basque sud le 3 mars 1976, l'Euskadi, donc, à Vitoria-Gasteiz, pendant ce qu'on a appelé « la transition démocratique » après la mort du dictateur espagnol Franco en 1975.
 
Pour une information plus précise : clic


Il n'est pas sûr que les démocraties soient durablement installées. L'arrivée en Espagne de Podemos est une bonne nouvelle, je l'ai déjà dit sur ce blog. Il faut toutefois rester vigilant : les tentations des vieilles forces rétrogrades veillent dans l'ombre.

Canción "Campanades a Morts" de Lluís Llach interpretada per l'Orquestra
Simfònica de Gasteiz i l'Orfeó Donostiarra en commemoració dels 30 anys
dels fets de Gasteiz

samedi 25 avril 2015

Las Hurdes - Tierra sin pan

En écho au billet sur Joselito présenté récemment, voici un documentaire de Luis Buñuel, Tierra sin pan. Las Hurdes, tourné en 1932. Il n'est pas possible, évidemment, de proposer la lecture de ce film sans l'assortir d'un minimum de commentaires.

Présenté au public en 1937, ce documentaire est une réalité-fiction au sens où il s'agit, en s'appuyant sur une thèse de géographie humaine, d'illustrer la situation sociale et économique dans une petite région d'Estrémadure, en Espagne. Si le propos du cinéaste est de montrer, tout en la dénonçant, la pauvreté et la misère du milieu rural de cette période qui vit arriver la République et la démocratie en Espagne, ce propos s'accompagne également d'une volonté de mettre l'accent sur une situation que la bourgeoisie et la monarchie espagnole ont laissé se dégrader : c'était également une situation semblable qui se retrouvait, en Italie et peut-être de manière moins accentuée, mais à peine, en France.

Il s'agit donc à travers ce film de justifier l'action de la République et de montrer à quel point la société espagnole, vivant de fatalité, de pratiques rituelles traditionnelles parfois contestables et cruelles, doit changer pour permettre à chacun d'évoluer dans ses droits, dans son mode de vie.

Pour les besoins du film, il fallut tuer un âne et une chèvre ; ces éléments nous heurtent aujourd'hui. Ils renforcent le sentiment de cruauté voulu par Luis Buñuel. L'équivalent français de ce documentaire qui comporte, rappelons-le, des parties de mises en scène, fut le célèbre film de Georges Rouquier, Farrebique, sorti en France en 1946, et qui n'a pas tout à fait la même intention que celle de Buñuel.

Ce film est donc à voir avec toute la distance du temps, et il faut dépasser quelques images qui nous choquent aujourd'hui pour prendre la mesure des difficultés qui ont été celles d'une population rurale abandonnée. Bien évidemment le film fut longtemps censuré, à différentes périodes. On ne peut voir ce film sans se référer également au travail de l'anthropologue Colin Turnbull sur les Iks, société de l'Ouganda qui, déstructurée par des raisons externes, se sert de la pratique de la cruauté pour survivre.

En 1975, Peter Brook utilisa le travail de Colin Turnbull pour étendre la réflexion de cette notion de cruauté dans un monde déstructuré pour l'appliquer à nos sociétés contemporaines. Quarante ans après, on peut concevoir que cette réflexion soit toujours d'une cuisante actualité.




dimanche 19 avril 2015

Cantigas de Santa Maria

Les Cantigas de Santa Maria sont attribuées au roi castillan Afonso El Sabia, qui est davantage l'initiateur de ce recueil de cantiques que son véritable auteur.
La vignette d'illustration montre que le Moyen-âge sut marier cultures occidentales et orientales.
Jordi Savall et Hisperion XXI offrent ici un extrait de ces Cantigas dont l'adresse à la Vierge Marie vient, malheureusement dans un repli idéologique du temps, effacer les chansons, planhs chantés pour célébrer les amours charnelles et spirituelles avec l'être aimé.

Que ce dimanche vous soit beau et ensoleillé de bel amour.



samedi 18 avril 2015

Joselito canta "Granada"

José Jiménez Fernández, dit Joselito

Les enfants prodiges ont généralement des destins étranges : adulés pendant leur enfance, le talent qui les a portés pendant quelques années et qu'on leur a unanimement accordé leur devient objet de souffrance. Perdus dans une époque qui ne les reconnaît plus pour ce qu'ils étaient, ils s'évanouissent comme des étoiles mortes.

En fait, ces enfants disent davantage de la société pour laquelle ils ont joué un rôle éminent que d'eux-mêmes qui, en fin de compte, n'existent pas en dehors de leur aptitude artistique. C'est sans doute le destin de Joselito, "l'enfant à la voix d'or", le "rossignol andalou" - pardon je m'égare, ça, c'est Federico García Lorca - qui fut l'enfant utile pour permettre à l'Espagne de retrouver une image acceptable après l'effroyable guerre civile, et permettre de sublimer la pauvreté d'après la Seconde guerre mondiale où les enfants vivaient nus dans des villages exsangues (je n'exagère pas, même si c'est une vision forcément réductrice. Je prévois bientôt un documentaire de Buñuel qui ne sera pas sans commentaires, mais l'Espagne fut aussi cela).

Oublions ainsi le Général Franco, tyran narcissique - n'est-ce pas un pléonasme ? - dont l'image abreuvait toute correspondance avec l'Espagne sur les timbres-poste. Avec l'image d'un enfant à la voix pure, orphelin dans le premier film tourné par Joselito - Le petit vagabond/El pequeño Ruiseñor - les deux éléments d'une reconquista idéologique (la religion salvatrice et la miséricorde de Dieu d'un côté, le folklore et le talent miraculeux de l'autre) sont proposés comme moyens de s'identifier à une nouvelle Espagne amnésique des années précédentes.

Si l'enfant d'alors a encore une voix de crécelle dans le premier film, il a déjà acquis pour autant une incroyable maîtrise technique, et en quelques années il fait preuve d'une maturité vocale professionnelle. Mal lui prend de grandir : il fait quelques films arrivé à l'âge adulte, mais son image ne correspond plus aux attentes de ce nouveau temps. La Movida espagnole efface bientôt toute trace, ou à peu près, de la période où l'enfant à la voix d'or fréquentait Elvis Preslay, Giovanni XXIII, Che Guevara et Fidel Castro !
Je me suis laissé dire que Joselito chantait encore... Je n'aurai pas la cruauté de proposer de vidéo de lui aujourd'hui chantant.

Joselito dans Le petit vagabond - 1956


mercredi 15 avril 2015

Evocation de Federico García Lorca

   Federico García Lorca (1898-1936, assassiné par des miliciens franquistes).

Sonnets de l'amour obscur

Ay voz secreta del
amor oscuro

¡Ay voz secreta del amor oscuro!
¡ay balido sin lanas! ¡ay herida!
¡ay aguja de hiel, camelia hundida!
¡ay corriente sin mar, ciudad sin muro!


¡Ay noche inmensa de perfil seguro,
montaña celestial de angustia erguida!
¡ay perro en corazón, voz perseguida!
¡silencio sin confín, lirio maduro!


Huye de mí, caliente voz de hielo,
no me quieras perder en la maleza
donde sin fruto gimen carne y cielo.


Deja el duro marfil de mi cabeza,
apiádate de mí, ¡rompe mi duelo!
¡que soy amor, que soy naturaleza!


Voix secrète
 
Ô voix secrète de l’amour obscur !
Federico García Lorca y Salvador Dalí

ô bêlement sans laine ! ô vive plaie !
ô aiguille de fiel, fleur étouffée !
torrent loin de la mer, ville sans murs !

ô nuit immense avec un profil sûr !
cime céleste d’angoisse dressée !
cœur aux abois et voix persécutée !
silence sans limite et iris mûr !

Fuis loin de moi, brûlante voix de glace.
Tu ne veux pas me perdre au labyrinthe
où gémissent sans fruit et la chair et l’espace.

Laisse le dur ivoire de ma tête
et prends pitié de moi, mets un terme à mes larmes :
je suis amour, je suis nature vierge ! ...


traduction d'André Belamich

dimanche 25 janvier 2015

Σήμερα είναι μια ελληνική ημέρα

Aujourd'hui est une journée grecque !

Depuis plus de cinq ans, l'austérité décidée par le FMI et ceux que l'on nomme la "troïka" provoquent des dégâts insupportables pour la société grecque. L'a-t-elle mérité ? Non : les responsables sont les prévaricateurs, ceux qui en complices de la banque Goldman Sachs ont détourné les finances publiques, l'institution européenne elle-même, pervertie par les lobbies financiers qui a détruit l'économie grecque déjà fragile en anéantissant l'agriculture, en favorisant la concentration urbaine sur les métropoles : Athènes a cru, avec les travaux réalisés pour les Jeux olympiques de 2004, que le départ vers une normalisation des infrastructures était permis, oubliant que le financement n'était pas acquis, comme ce fut le cas en Espagne qui crut, avec la "bulle" immobilière que l'économie redémarrait avec une activité importante du bâtiment. De manière inconséquente, l'Europe a joué un rôle extrêmement négatif qui a déstabilisé ces économies. L'agriculture espagnole s'en sort mieux, entrée dans l'Europe en 1986, aux dépens des agriculteurs du Midi de la France avec une concurrence quasiment déloyale. Cette entrée de l'Espagne et du Portugal en Europe devait être compensée, pour le Midi de la France, l'Italie et la Grèce par les "Programmes intégrés méditerranéens", permettant de conforter des mesures nouvelles pour des économies de "substitution" : cette nouvelle concurrence agricole ayant pour effet la disparition de nombreuses exploitations dans les pays cités. Substitution signifiant augmentation significative du tourisme dans des régions pour lesquelles le tourisme constitue davantage une précarisation économique qu'un enrichissement, les investissements étant portés par les capitaux de grosses sociétés et non par un investissement local, les populations locales ne disposant pas de ces mêmes capitaux.



Le résultat est catastrophique : le Midi de la France est en voie de grande paupérisation (dans une ville comme Montpellier, qui s'est voulue, du temps de l'empereur Frêche, "Montpellier la surdouée", la bétonisation de la ville, son accroissement démographique non maîtrisé, son économie à la ramasse,  ont engendré un taux de paupérisation de 31 % de la population), l'Espagne est dans l'état que l'on sait, l'Italie ne vaut guère mieux, et la Grèce est exsangue. Il faut rappeler que les économistes technocrates anglo-saxons osaient dénommer l'ensemble des pays méditerranéens les "Pigs", c'est-à-dire évidemment "les cochons", acronyme de Portugal-Italy-Greece-Spain. C'est peu dire que l'Europe géographique est un continent à, au moins, deux vitesses. Les beaux esprits "libéraux" rappelant que l'Europe du Nord avait su se garder d'une dérive économique ! Il faut rappeler également que ce "maintien" économique des pays anglo-saxons ne fut permis qu'au prix, en Grande-Bretagne, de l'énorme casse sociale organisée par le conservatisme britannique de Margaret Thatcher, appuyée par la puissance financière internationale, et qu'en Allemagne, le même conservatisme a également paupérisé l'ensemble de la société allemande. Les autres pays européens ne s'en sortent guère mieux, et si les pays d'Europe de l'Est, nouveaux venus dans cette même Europe, tirent à peu près leurs épingles du jeu, c'est au prix de salaires extraordinairement bas, et du maintien d'une agriculture vivrière.

Dans une rue de Plaka, Athènes © Celeos 2010


Bref, et pardon d'être aussi long, l'ensemble de la copie doit être revu. Les Grecs, nos frères européens, ont aujourd'hui les moyens d'exprimer l'arrêt de ce système en refusant l'austérité. Alexis Tsipras, représentant le Syriza offre cette option. Les esprits chagrins opposent l'idée que la Grèce n'a pas les moyens de financer les propositions de Syriza. Elle n'a pas non plus les moyens de financer la destruction sociale de ce pays, l'austérité empêchant de dégager les marges autorisant les remboursements de la dette organisée par les financiers (au même rythme de remboursement, la Grèce ne pourrait jamais rembourser cette dette, largement supérieure au PIB de la Grèce). Un oubli de l'Europe : l'Allemagne n'a jamais payé la dette de guerre due à la Grèce à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. La solution est dans l'annulation pure et simple de cette dette, dans la mutualisation des moyens donnés par l'application d'une péréquation proportionnelle à la démographie des pays : la Grèce ne compte que 11 millions d'habitants !

Dans une rue de Plaka, Athènes © Celeos 2010


Je crois que nous sommes nombreux aujourd'hui à rester attentifs aux élections qui peuvent peut-être donner un nouvel élan à toute l'Europe.