Je préfère le dissensus dur au caramel mou

Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio

Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »

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vendredi 25 mai 2018

Italia da incubo

En bon piéton de Rome, de Milan, de Turin ou de quelque lieu que ce soit en Italie, on se persuade que, de toute éternité, l'Italie reste la même, que la piazza della Signoria ne changera jamais, non plus que la piazza Navona, ni les escaliers de la piazza di Spagna où les jeunes gens de toutes nationalités donnent à voir leur satisfaction de s'approprier ce lieu. Je ne sais quel antique objet les smartphones ont remplacé entre leurs mains témoignant de leurs photographies sans grande imagination qu'ils ont été présents à cet endroit précis. Leur présence est un aboutissement d'un moment dans lequel déjà Rome n'est plus qu'un décor comme un autre qui cumule seulement le passage de précédentes notoriétés. Mais peu importe. On ne s'attardera pas davantage sur les trajets qui vont de la Barcaccia à la Fontaine de Trevi, de la via Margutta à la piazza del Popolo. 

Une fois précédente où j'avais été à Rome, la piazza del Popolo accueillait, le lendemain, Matteo Salvini, l'épouvantable leader de la Lega, Ligue du Nord s’entend, dont le discours xénophobe en fait le pendant italien du Front national. Il avait succédé à Umberto Bossi, définitivement rattrapé par des malversations et un AVC. Mais la bête immonde est féconde : si le Movimento Sociale Italiano — MSI — a disparu en 1995, il a engendré la Ligue du Nord et le Movimento Cinque Stelle  — M5S — de l’humoriste Beppe Grillo. Contre toute attente, l’homme du Nord et celui du Sud, a priori ennemis, se sont entendus pour une coalition improbable, et, de fait, dans ce système institutionnel tarabiscoté dont les Italiens se sont dotés — mais qui n’est pas pire que le nôtre, quasiment monopartite si pas encore bonapartiste, se retrouvent comme larrons en foire.

Ainsi sont projetés à la tête de l’Italie les Pieds nickelés : Matteo Salvini, le plus hargneux, Luigi Di Maio, napolitain dont le père était un responsable du MSI, et un troisième larron, Giuseppe Conte, choisi par les précédents pour former le gouvernement et devenir Président du Conseil. Giuseppe Conte ressemble en bien des points à notre zozo de l’Elysée, mais certainement en moins brillant.

Beretti del Sindacato Generale Italiano del Lavoro


Bref, les fondamentaux du pouvoir en Italie sont maintenant ceux de l’extrême droite, dont les thèmes récurrents xénophobes et homophobes vont s’appliquer dans la péninsule. Étant donné les difficultés économiques de l’Italie, le besoin d’Europe et de ses cofinancements feront mettre l’europhobie en veilleuse. Néanmoins, on voit déjà quelques conséquences illustrer l’actualité récente : Médiapart informait de l’annulation à l’Université de Vérone d’une journée d’études sur l’asile LGBT sous la pression de l’extrême droite maintenant au pouvoir. A lire ici.

Les oripeaux servis au tourisme de masse n’occultent déjà plus, à Rome, la dégradation de la ville qui n’a plus les moyens d’entretenir ses infrastructures. On apprenait récemment que plusieurs autobus de la Société Atac, qui gère les transports romains, avaient pris feu non à cause d’un attentat, mais de la vétusté des véhicules ; la piazza Venezia, incontournable dans les trajets romains, est défoncée au point que les scooters des industries japonaises en ont fait leur terrain d’essai ; la mairie de Rome met, paraît-il, à disposition des Romains un formulaire de demande de remboursement pour les frais occasionnés par les voitures endommagées par les nids-de-poule. Ceux qui ont expérimenté les rues romaines savent qu’on s’y tord les pieds sur les pavés de basalte qu’aucun service municipal n’entretient plus. Rome est sans doute, avec une maire qui appartient au M5S, après avoir été gérée par Ignazio Marino, du Parti démocrate, laissant la ville dans un état déjà peu enviable la préfiguration de ce que sera l'Italie dans son ensemble dans quelques années…

L’Italie, dans ses institutions politiques, est peut-être déjà à l’image de ce délabrement de Rome, qui ne laisse plus que la perspective de politiciens définitivement corrompus ou des nervis néofascistes. En matière de fascisme, l’Italie était déjà en avance au XXe  siècle. Quelques indices, pour la France, donnent à penser qu’on ne va pas tarder à rattraper l’Italie.

Je conseille la lecture, pour retrouver un peu d'humour, d'un très bon livre de Achille Corea, Roma senza vie di mezzo, qui vaut largement les Guide du routard souvent mal renseignés, paru en 2010 aux Editions Pendragon à Bologne.


jeudi 12 avril 2018

Pasolini et Rome, regards brusqués de Ferrara

La chaîne Arte présentait le 4 avril dernier le film d'Abel Ferrara, Pasolini. Je n'avais pas eu l'occasion de le voir à sa sortie, faute de salle le diffusant là où j'étais alors. J'avais toutefois retenu la bonne prestation de Willem Dafoe qui campe un Pasolini troublant, certes un peu plus âgé qu'il ne l'était en réalité au moment de sa mort, mais assez incarné pour donner une belle idée de sa personnalité.

Le film passe à côté cependant de beaucoup d'aspects, et il faut être suffisamment averti de la biographie et de l'oeuvre de PPP pour compléter les moments qui ne sont dans le film montrés que comme des anecdotes.

Je n'en ferai pas une recension longue : je ne suis pas sûr que le film en vaille la peine, hésitant entre le documentaire, l'essai de fiction à la manière de PPP, et enfin l'assassinat reconstitué qui ne penche vers aucune thèse que les amis de PPP ont pu esquisser : la mort recherchée d'un côté à la fin d'un parcours d'artiste et d'intellectuel qui ne supporte plus le monde, ou le crime crapuleux dont la mafia aurait été la main agissante. 

Faute de cette inscription dans le débat, qui aurait pour le moins pu être rappelé, ce patchwork hésitant ne dépasse pas la démarche de l'épure maladroite. Elle a au moins pour vertu de faire jouer Ninetto Davoli qui emprunte pour un instant le costume de son amant, mentor et ami. La nature généreuse de Ninetto transcende, fort heureusement, avec l'excellent jeu de Willem Dafoe, la pauvreté du scénario.

Combien plus intéressant est le documentaire d'Alain Bergala, sorti en 2013, un an avant que ne sorte le film d'Abel Ferrara. Il pénètre la pensée et le chemin de Pier Paolo, bien plus intensément que la moindre séquence du film de Ferrara, qui n'a pas saisi grand chose de l'esprit de Rome. Est-ce la faute à une sorte de vision très américaine ? Le film de Woody Allen, To Rome with love, me semblait pécher par les mêmes défauts, ce regard très superficiel sur les choses...

Voici deux extraits du documentaire d'Alain Bergala, Pasolini, la passion de Rome, très courts, trop courts à mon goût. Mais le documentaire est disponible auprès d'Arte Boutique. A revoir absolument.







jeudi 12 octobre 2017

Braschi. Il Palazzo

Je ne vais jamais à Rome sans effectuer un passage au Palazzo Braschi. Pour bien le situer, il se trouve tout au bout de la Piazza Navona, c'est-à-dire au sud-est, lorsque l'on va traverser le Corso Vittorio Emmanuele II avant de se diriger vers le Campo dei Fiori. Il est fréquent de passer devant sans s'arrêter, car il reste plutôt discret. Néanmoins, c'est le musée de la Ville de Rome - Museo di Roma - qui offre souvent de très belles expositions temporaires. Ces derniers temps y étaient présentées les œuvres de Piranèse qui sont parfois effrayantes tant elles mettent en lumière la force des monuments et de l'architecture qui s'imposent à toute la société. Les auteurs contemporains de cinéma et de bande dessinée ont bien perçu la vision de ces cités devenues obscures sous le dessin de François Schuiten ou dans les images de Jean-Jacques Annaud d'une bibliothèque labyrinthique à laquelle il prête de curieux cheminements dans Le nom de la Rose revu d'après Umberto Eco.

Mais laissons-là Pinarèse : le Palazzo Braschi n'est qu'un moyen de pénétrer mieux les secrets de Rome, d'étendre son regard sur cette ville qui reste étonnamment humaine dans ses qualités comme dans ses défauts.



Il y a trois ans, le Palazzo Braschi présentait une exposition photographique sur ces Romains qui composent aujourd'hui la population de la ville. Dans sa longue tradition Rome a toujours fait des apports étrangers sa richesse et sa capacité à magnifier les lieux. Ils en deviennent parfois dérisoires, tant ils ont connu les heurs et les malheurs de l'histoire. Il en reste ce que Federico Fellini avait filmé voici maintenant tant d'années (quarante cinq ans déjà !), et qui reste sans doute l'un des plus beaux témoignages de cet amour de Rome, ville cosmopolite comme toutes les capitales et peut-être ce centre de la Méditerranée où toutes les rencontres restent possibles.

mardi 19 septembre 2017

Roma ancora

Je suis parti quelques jours pour Rome. «Vous avez finalement pris le train pour mieux mesurer la distance qui vous sépare de cette ville.» Aurait pu écrire Michel Butor. Je n'en ferai pas le même usage, pas tout à fait, tout au moins. J'y vais avec la volonté d'avoir l'esprit le plus libre possible, bien que tout, au contraire, semble vouloir dire que rien n'est simple si ce ne sont les apparences.

Je laisse Véhèmes quelques jours. J'y sème quelques pensées que le cinéma nous a offertes.
Passez  une bonne semaine.

Réflexions d'Henri Langlois sur Rossellini.


samedi 9 septembre 2017

Jupiter et Ganymède

Anton Raphaël Mengs (1728-1779), peintre allemand fasciné par la civilisation gréco-romaine, se plaisait à imiter les peintures antiques en s'inspirant notamment de celles d'Herculanum. Celle-ci se trouve au Palazzo Corsini, à Rome, à la Galleria Nazionale d’Arte Antica.

Anton Raphaël Mengs Jupiter et Ganymède, ca 1760

lundi 21 novembre 2016

Une histoire de Rome : les origines romaines de la France

J'ai trouvé que cette présentation était un rappel intéressant de l'Antiquité romaine. Où l'histoire n'est qu'une succession d'expansions et de récessions. Nos ancêtres étaient des envahisseurs. David Vincent nous l'avait dit  !

lundi 7 novembre 2016

dimanche 16 octobre 2016

lundi 5 septembre 2016

Le comble du snobisme

... boire un Spritz en lisant Véhèmes à la terrasse du Vieux café grec à Rome... (et non pas boire un rhum à Spritz à la terrasse du Vieux café français ; là j'avoue que je n'y vais pas : c'est trop commun !)

Photo Celeos

mardi 21 juin 2016

To Rome with love

Ce film m'avait échappé à sa sortie en 2012. Je l'ai trouvé dans un bac, étonné qu'il soit si peu cher. Quand je l'ai visionné, j'ai compris pourquoi on ne peut à aucun moment le confondre avec un Fellini, un Pasolini, un Comencini, etc. Bref, c'est une production dans ce qu'il y a de pire chez Woddy Allen. Là du Woody Alien, et mon jeu ne mot ne vaut pas mieux que ce film. 
Prenez des clichés, des gags éculés, des amoureux paumés, et si possible américains, car on comprend que la culture italienne ne vaut que si elle est passée tout d'abord au filtre de la culture américaine. Le père de famille qui ne sait bien chanter le bel canto que sous la douche, la suite de clichés de vues de Rome parmi les plus touristiques, les mauvais malentendus d'histoires de familles qui sont présentées en parallèle, donc sans jamais se croiser... Jesse Eisenberg, parfait dans le rôle de Mark Zuckerberg, est pitoyable – non dirigé – dans le rôle de ce jeune étudiant américain qui n'a pas compris que quand on vit à Rome on ne met pas ses mains dans les poches...
Le scénario, improbable : faire se télescoper, pas se rencontrer, des Américains et des Italiens, chacun campé dans les clichés de sa propre culture. On y met comme ingrédient le fameux adage d'Andy Warhol selon lequel chacun aspire à son quart d'heure de célébrité. On rajoute le fait que chacun peut aller voir ailleurs que dans son propre couple, le temps de se rendre compte qu'il ne faut surtout rien changer...
Mais comment Woody Allen a-t-il pu réaliser un pareil navet ? Comment n'a-t-il pas à ce point été capable de saisir de la culture italienne autre chose que cette litanie de clichés ? Il ne reste même pas les vues de Rome, saisies trop rapidement, comme dans l'incapacité d'être simplement humble devant la présence de tout ce que cette cité a conservé de son histoire et de ce qu'elle sait vivre au quotidien... Il faut après ça, se laver les yeux et les oreilles avec La grande bellezza de Sorrentino. Au moins.


lundi 9 mai 2016

dimanche 24 avril 2016

Heures romaines

Quelques heures passées à Rome m'ont rappelé que l'Italie reste, malgré les mêmes craintes qu'en France des idées nauséabondes, un pays où l'on vit de manière plus sereine, et je crois que chacun sait, en Italie, parce que les traces du patrimoine en témoignent en tout lieu, qu'il y a cette obligation — je veux dire que les Italiens en sont les obligés —  à l'héritage esthétique, si lointain et si présent. Je veux croire que cette présence joue un rôle dans la manière dont les Romains, et les Italiens plus généralement, vivent leur culture dans les lieux où ils habitent, dans les lieux qui les habitent.

Celeos - Vicolo in Trastevere - 2016
Il m'a semblé que la mémoire de Pier Paolo, assassiné voici quarante ans, participe de cette obligation, et je crois qu’il demeure dans la mémoire des Italiens comme une figure tutélaire, comme une empreinte morale à une période où la crise généralisée touche le monde entier, et a fortiori l'Italie. Ses livres sont présents sur la plupart des rayons de librairie, qu'il s'agisse de la Feltrinelli ou des petites boutiques, des petits étals des marchés que l’on trouve à tout moment dans les rues de Rome. Si on oublie alors son orientation sexuelle — mais peut-on le faire, jusqu’aux consciences les plus bigotes ? —, il est devenu, à l’égal de Giordano Bruno, celui qui hante les cafés, les places, les quartiers de Rome jusqu’à Ostie.

Dominique Fernandez, dans Le piéton de Rome, n’a pas besoin de se rappeler les instants où il rencontra Pier Paolo : il était déjà présent à tout moment des pensées intellectuelles depuis la fin des années 1950 où il publia Le ceneri di Gramsci. Dominique Fernandez évoque dans son « portrait-souvenir » de Rome le quartier de l’EUR, construit à la périphérie sud pour l’Exposition universelle de 1942. C’est là que Pier Paolo s’était établi : « Je me suis souvent promené dans ce quartier, parce que Pier Paolo Pasolini (décidément témoin capital de Rome) y avait élu domicile, dans la rue Eufrate, derrière l’église à plan carré surmontée d’une coupole hémisphérique, et dédiée aux saints Pierre et Paul. » raconte Dominique Fernandez. C’est là dans un bel appartement que Pier Paolo vivait avec sa mère. Je laisse là la thèse de Dominique Fernandez qui reste persuadé que d’une certaine manière, Pier Paolo a cherché sa mort, venant tous les soirs draguer les garçons à Termini, la gare ferroviaire. Cela a-t-il encore une importance, quarante ans après ? Ce qui reste sûr est sa présence, incarnation du scandale et de la vérité, visage et miroir laïque de la contestation de la société italienne, de son consumérisme, dans ses difficultés à se mouvoir entre mondialisme, catholicisme, fascisme qui relève la tête d’autant plus facilement que les discours populistes restent ancrés solidement dans une image mythique de l’Italie, aussi mythique que les fantômes que l’on croit voir passer autour de la piazza del Popolo.


Celeos - Piazza del Popolo - 2016


Carlo Alberto Pasolini in Album Pasolini - 2005
Je feuillette l’Album Pasolini, qui a recueilli quelques textes et beaucoup de photographies de la famille Pasolini, et dont Graziella Chiarcossi a écrit l’introduction. Une des premières photographies m’interpelle : c’est celle de Carlo Alberto Pasolini, le père, en costume de bain sur une plage. La photographie n’est pas datée. Le bras droit replié derrière le dos, la main gauche tenant devant lui une cigarette allumée, il regarde de côté, évitant directement l’objectif du photographe. Son expression me rappelle ainsi celle d’Alain Delon jeune, visage fermé pour se donner des airs de « durs ». Il est né en 1892, et doit avoir une vingtaine d’années sur la photographie. Il paraît non inquiet, mais préoccupé. Derrière lui des enfants, les pieds dans l’eau, regardent le photographe. À la naissance de Pier Paolo, qui est l’aîné, il a trente ans. Là il est séduisant, tel qu’un de ces garçons qu’on aimerait draguer à la table d’un café. Il est même, sans doute, plus beau que ne le fut, jeune, Pier Paolo. Plus tard, en uniforme, les cheveux gominés, son visage s’est empâté, et son nez, légèrement épaté, comme celui de Pier Paolo, forme alors avec la bouche un ensemble dur, autoritaire. Il est devenu entretemps commandant d’un bataillon de protection du Duce, et sauve Mussolini lors de l’attentat qui a lieu le 26 octobre 1926 à Bologne. Le jeune anarchiste, Anteo Zamboni, auteur de l’attentat, un garçon de quinze ans, est maîtrisé par Carlo Alberto Pasolini lui-même. Le jeune garçon est lynché sur place par l’escorte fasciste et meurt le même jour.
Renato Guttuso - Fucilazione in campagna

La ressemblance ne va pas au-delà pour Pier Paolo. C’est même l’inverse qui s’opère : lui verra ses joues se creuser quand son père garde un visage épaissi, conforme à la carrière de convenance qu’il a choisie dans l’armée au service du fascisme après avoir servi pendant la Grande guerre.
En 1968, Pier Paolo répondait à une interview qui l’interrogeait sur son père :
« Per molto tempo, ho pensato che l’insieme delle mia vita erotica ed emozionale fosse il risultato del mio amore eccessivo, quasi mostruoso verso mia madre. [...] Di recente, scrivendo uno dei miei ultimi drammi in versi, Affabulazzione, che tratto del rapporto fra padre e figlio, mi sono accorto che, in fondo, gran parte della mia vita erotica ed emozionale non dipende da odio contra di lui, ma da amore per lui, un amore che mi portavo dentro fin da quando avevo circa un anno e mezzo, o forse due o tre, non so... »
« Longtemps j’ai pensé que toute ma vie érotique et émotionnelle fut la conséquence de mon amour excessif, presque monstrueux pour ma mère. […] Plus récemment, écrivant un de mes derniers drames en vers, Affabulation, qui traite de la relation entre le père et le fils, je me suis rendu compte que, au fond, une grande part de ma vie érotique et émotionnelle ne dépend pas de ma haine contre lui, mais de l’amour pour lui, un amour qui me ramène au moment où je devais avoir à peu près un an et demi, ou peut-être deux ou trois ans, je ne sais pas… »

Cette prise de conscience étonnante nourrie de l’aveu de cette relation surévaluée de la relation du père au fils n’est pas pour m’étonner de la part de Pier Paolo. Au contraire, c’est dans la relation de la mère au fils, souvent mise en avant, que s’effectue la dissimulation de cet amour, et que la surévaluation de la relation de la mère au fils et aux enfants en général donne l’illusion de ce déséquilibre funambulesque pendant lequel la vie entière se passe à rattraper un fil tendu à peine stable. Comment s’étonner que Médée ait été tourné à ce moment-là, en 1969, pour permettre à Pier Paolo d’exprimer à quel point le monde méditerranéen est le théâtre de cet ensemble tragique ? 

Peu d’années auparavant — le film est sorti en 1967 — Pier Paolo tourne Œdipe roi. J’en ai parlé dans ces mêmes pages, il y a un an. Bien évidemment, c’est le même sujet, traité différemment, dont il parle. La séquence où il raconte la naissance d’Œdipe reste l’éclairage même, me semble-t-il de sa vie[1].
C’est peut-être parce que l’Italie, et singulièrement Rome, sont le lieu et l’espace de cette emphase qu’il me semble impossible de ne pas revenir sans fin sur ces routes parcourues inlassablement à la recherche des enfants morts de Jason et de Médée. Je les crois enfants communs de la Grèce et de l’Italie.




[1] Je reste étonné que le billet que j’avais écrit sur Œdipe roi dans la série de billets sur « La marche d’Œdipe » reste l’un des plus consultés de ce blog. Je ne sais pas si les lecteurs y cherchent une réponse à la question œdipienne ou s’intéressent au film de Pier Paolo. Peu importe.

dimanche 17 avril 2016

La Grande Bellezza


Quelques heures à Rome, la Grande Bellezza : j'oublie quelques instants ce que la médiocrité française nous impose.

Buona domenica!


samedi 28 novembre 2015

La piste Pasolini



La piste Pasolini



Bien sûr, nous sommes nombreux à nous rappeler ce moment tragique de début novembre où Pier Paolo fut assassiné, et peu importe que l’on établisse une vérité judiciaire que l’Italie a été incapable d’établir depuis quarante ans ; puisse la vérité poétique demeurer, c'est-à-dire celle d’une parole que les maffias bien pensantes, celle de l’Église catholique, celle de la maffia économique ont fait taire là, il y a quarante ans, d’une façon aussi radicale. Que Pier Paolo, dans une prise de risque aussi désespérée après l’achèvement de Saló, ait refusé de se méfier de ce qu’il risquait de lui arriver n’étonnera personne, vivant de manière permanente dans la fulgurance dont la mort était l’une des composantes majeures.


Il me faut signaler un livre paru opportunément il y a quelques semaines écrit par un jeune garçon de vingt trois ans, Pierre Adrian, qui mieux qu’une enquête qui n’apporterait que peu d’éléments, quarante ans après, nous conduit à travers une quête sur les pas de Pier Paolo. Dans sa recherche, même s’il les rappelle, il ne s’agit pas d’épouser les convictions de PPP, qui sont datées. Je voudrais, puisque l’occasion m’est donnée de parler de ce livre, dire également quelles sont mes relations étranges avec la figure de Pier Paolo.


Je ne cache pas, dans ce blog, mes propres convictions libertaires, c'est-à-dire celle d’un individualiste convaincu qui sait que, vivant en société, l’état d’individualité doit faire place à une sorte de renoncement pour établir des solidarités, des engagements dans des actions et dans une vie où vivre ensemble est constitué de négociations permanentes, de méthodes de travail permettant d’arriver à des réalisations pour le bien commun.


Mais que de chausse-trappes ! La première étant d’imaginer que pour ce résultat il faut mettre un mouchoir sur la pensée, et se résoudre à fondre ses convictions dans celles d’une organisation politique ou toute autre forme de structure qui ne manque pas de se constituer dès lors qu’un groupe voit le jour et qui prétend ériger son système de pensée en vérité établie. Aussi, toute idée d’un parti dans lequel on abandonnerait sa capacité de penser déléguée à un bureau politique, de même qu’une démocratie dans laquelle on a délégué à quelques uns la capacité de penser la cité et de l’organiser me font horreur.


Foin de tout parti alors, exception faite des organisations syndicales qui ont une mission de défendre les intérêts des salariés au travail, et le font généralement en mettant un mouchoir sur leur véritables convictions : le salariat, tel que le pensait Karl Marx, est une aliénation dans la mesure où l’on se soumet à la subordination d’un employeur qui a tout pouvoir de décision sur l’entreprise économique, du choix des investissements comme de la place des employés dans le projet d’entreprise. D’ailleurs c’est bien là que le bât blesse : un projet d’entreprise peut devenir tellement colossal qu’il modifie la politique même de la cité et intervient directement sur la manière dont vivent les gens qui n’ont qu’une relation très indirecte avec l’entreprise. Le pouvoir de l’économique sur le politique.


Se rappelle-t-on le prix Fémina d’il y a quelques années, L’imprécateur, de René-Victor Pilhes ? Un mystérieux personnage expliquait de manière directe et sans émotion comment le capitalisme s’y prenait pour manipuler la pensée des employés d’une entreprise, et l’affolement des dirigeants de cette même entreprise entraînait tout ce beau monde dans un effondrement des tours où était situé le siège de la firme.


D’une certaine manière on en est arrivé là. Le chaos ambiant n’est plus maîtrisable et sans qu’il y ait de complot précisément déterminé, le système est en autoallumage sans qu’on puisse l’arrêter. Ce qui signifie que les organisations politiques ne sont d’aucun secours, quand bien même elles auraient la volonté réelle d’intervenir sur la manière de modifier le cours des choses. C’est à peu près exactement ce qui est arrivé à la Grèce, confrontée à un système financier international quasi maffieux qui n’a laissé aucune échappatoire à Sýriza.


Mais ma pensée vagabonde, une fois de plus. C’est de Pier Paolo que je veux parler ici, dont l’esprit me hante parfois, et inévitablement lorsque je me trouve à Rome qui restera pour moi associée à lui dont son nom parait les murs quelques jours après son assassinat.


Ses contradictions intellectuelles ne seraient d’aucun secours si l’on ne savait qu’il reste, d’une certaine manière, un type de la pensée italienne. Il y a certainement en lui du Savonarole, espérant réformer jusqu’à l’éradication du plaisir de la vie, mais se reprenant, se rappelant malgré lui que, fait de chair, le goût des garçons constituait la charpente de son désir de vivre jusqu’à l’ultime bout de la route.


Et sans doute y a-t-il cette souffrance exprimée aussi bien dans ses textes que dans son cinéma : parler de la vie, de ceux qui en sont l’incarnation, en s’en faisant une représentation idéale sans jamais pouvoir trouver ce qu’en imagination on se représente ce que pourrait être cette vie idéale.


Un père, une mère, des enfants qui aiment Dieu et le Christ dont la souffrance force le respect ; une maison attablée le soir au repas où l’on mange la pasta dans le plaisir d’entendre le récit de la journée passée au dur labeur dont on perçoit la compensation par le salaire mérité. Le repas achevé, les enfants vont au lit en embrassant les parents dont ils sentent sur eux la protection et la bienveillance. Quelque part, le nonno et la nonna restent encore présents dans les esprits. Ils en ont gardé l’idée de ce que peut être la sagesse, faite de retenue, de silence, parfois de renoncement face aux contraintes de la vie qui se sont accumulées, se sont transformées en lentes résignations qui patinent l’esprit autant que le corps. Les tempes ont blanchi, parfois le crâne s’est dégarni pour recevoir la casquette, plus humble encore que le chapeau que l’on présente au dehors et qui témoigne de la dignité devant le monde. La nonna porte un foulard replié sur l’arrière de la nuque, s’effaçant avec déférence devant le monde patriarcal, dont elle craint les colères mais organise avec de redoutables stratégies les comportements qui pourraient sembler les plus anodins.


Pourrait-il y avoir plus logique sens de la vie, lorsque la nature elle-même vient combler de ses soins la pourvoyance au plaisir des sens, de la langue et de l’estomac comme à l’odorat qui perçoit chaque saison, chaque moment de la journée, le temps de la pluie comme celui du soleil dont l’éventail des couleurs se rajoute au plaisir des yeux ? Et jusqu’à la nuit qui module chaque instant, accompagnée des stridulations des grillons, du frôlement des bêtes sauvages dans les haies ; elle donne à la rivière l’écho d’une eau qui clapote, heurtant là une pierre, ici le rebord d’une barque, qui court et raconte la géographie de ce pays de plaines, de montagnes, de peupliers toujours droits comme une armée de légionnaires, à peine agités d’un tremblement de leurs feuilles où scintillent les reflets de la lumière au couchant.


Dans cette peinture idéale où Pier Paolo aimerait trouver sa place, dans le souvenir rattaché du sein de sa mère, se trouve l’ombre qui vient déséquilibrer tout l’ensemble. Comme les éphèbes difformes de Chirico, ce qui tenait debout, dans la représentation que l’on regardait quelques instants auparavant, s’effondre sans possibilité de rattraper la construction ; et c’est un amas de pierres qui demeure, où l’on recherche avec patience, avec passion, les traces de ce qu’on avait cru voir de cette image idéale. Ce qu’on ne trouvera jamais, car l’ombre est remplacée par le vide qu’elle a suscité : c’est ce que fut le père, aspiré par le souci d’appartenir à autre chose que ce monde terrien, solide, argileux de l’Italie des montagnes comme celle des plaines. Qu’en reste-t-il ? Un képi, une vareuse, une illusion de lumière qui ne recouvre que le vide d’un homme transparent, absent, évanoui dans la grande armée de casernes, de clairons, de champs de batailles dont on ne retrouve que les douilles vides, aussi abandonnées que les enfants des cités prolétariennes venues s’installer à la périphérie des grandes usines.


De Pier Paolo, ses polémiques aujourd’hui me paraissent presque anecdotiques, ses engueulades avec Moravia. Chacun préfère garder en mémoire ses amours avec Ninetto Davoli, dont la simplicité, alors qu’il n’était encore qu’un jeune adolescent, était touchante, d’une fidélité exemplaire jusqu’à la trahison pour le choix de la normalité conventionnelle. Je préfère ne garder que les inspirations poétiques dont son cinéma reste, et y compris jusqu’à Saló, porté de ferveur, de bouleversement, comme d’une seule et unique fulgurance dans laquelle il est lui, Pier Paolo, au centre précis.


C’est de Giovanna Marini que je découvris d’abord ses poèmes frioulans, en dialecte, en réaction contre le toscan trop policé, comme je fus moi-même convaincu autrefois que la langue d’oc pouvait porter avec davantage de force la charge poétique d’une parole réprouvée. Désincarnée, disparue dans les fleurs des Toussaints, la langue d’oc n’est aujourd’hui plus qu’un hologramme ; les langues aussi ont leurs fantômes qui barrulent sur des landes sans fin, les soirs d’hiver où les animaux eux-mêmes n’ont plus qu’à se blottir dans l’attente du jour.


Io sono una forza del Passato.
Solo nella tradizione è il mio amore.
Vengo dai ruderi, dalle chiese,
dalle pale d’altare, dai borghi
abbandonati sugli Appennini o le Prealpi,
dove sono vissuti i fratelli.
Giro per la Tuscolana come un pazzo,
per l’Appia come un cane senza padrone.
O guardo i crepuscoli, le mattine
su Roma, sulla Ciociaria, sul mondo,
come i primi atti della Dopostoria,
cui io assisto, per privilegio d’anagrafe,
dall’orlo estremo di qualche età
sepolta. Mostruoso è chi è nato
dalle viscere di una donna morta.
E io, feto adulto, mi aggiro
più moderno di ogni moderno
a cercare fratelli che non sono più.
Tratto da Poesia in forma di rosa, Garzanti, Milano 1964.
 
Je suis une force du Passé
Tout mon amour va à la tradition
Je viens des ruines, des églises,
des retables d’autel, des villages
oubliés des Apennins et des Préalpes
où mes frères ont vécu.
J’erre sur la Tuscolana comme un fou,
sur l’Appia comme un chien sans maître.
Ou je regarde les crépuscules, les matins
sur Rome, sur la Ciociaria, sur le monde,
comme les premiers actes de la Posthistoire,
auxquels j’assiste par privilège d’état civil,
du bord extrême de quelque époque
ensevelie. Il est monstrueux celui
qui est né des entrailles d’une femme morte.
Et moi je rôde, fœtus adulte,
plus moderne que n’importe quel moderne
pour chercher des frères qui ne sont plus.
Traduit de l’italien par Olivier Favier. Extrait de Poesia in forma di rosa, Garzanti, Milano 1964.





La ville a rattrapé toute forme ancienne, toute langue qui se reconstitue dans les lambeaux déchirés des néons et du béton. Et pourquoi les nouvelles langues en seraient-elles moins belles, portées par des enfants dont la bouche n’est que fleurs plus épanouies les unes que les autres ? La poésie en jaillit aussi sûrement qu’elle vivait dans la langue de Virgile dont ils sont les heureux paysans de ces quartiers, nouveaux alors, anciens aujourd’hui, désespérés depuis la mort de Pier Paolo qui les a abandonnés sans retour. D’autres viendront un jour. Un enfant se lèvera, portera plus haut cette même parole, en fera sa bannière rouge.


Je crois que Pierre Adrian a saisi tout cela, sans forcément l’exprimer ainsi. Son voyage sur les pas de Pier Paolo le montre hésitant, cherchant parfois vainement ce que la parole de Pier Paolo pouvait opérer auprès de ses amis du Frioul ; que reste-t-il vraiment, sinon son aura ? Que comprend-on encore aujourd’hui de ses colères vaines ? À Casarsa, il reste le football, comme partout dans tous les villages, le football qu’il aimait, qui, peut-être, permettait aux garçons d’exprimer un peu plus que leur seule virilité, peut-être une façon de se respecter dans une équipe avec une idée d’un travail à mener ensemble, accomplir une œuvre, modeste dans sa forme, mais qui pourra devenir aussi complexe qu’une peinture dont le peintre aura mobilisé l’ensemble de ses talents pour parvenir à la seule chose qui vaille : arriver à trembler d’émotion. Le football, comme une œuvre, fait se sentir appartenir collectivement à cette geste qui est de nature militaire, mais où, par chance, on ne tombe pas sous les balles d’un combat définitif.


C’est ce qui m’a aussi différencié de Pasolini : le football est une activité qui prépare aux embrigadements, qui dispense de penser individuellement puisqu’on est alors en devoir de penser collectivement, c'est-à-dire de ne pas penser du tout. Il y a forcément ce patriotisme local qui se retrouve parfois dans la grande patrie. Comment ne pas y penser quand, se plongeant dans les vomissures du fascisme agonisant à Saló, ce fascisme s’était constitué dans toutes les valeurs de virilité collective, de fascination pour le corps musclé et sans défaut de ces garçons sublimant le désir de sexe dans le prestige de l’uniforme qui le cachait ? On revient à Chirico : aucun corps ne peut durer dans la fermeté de ses muscles, le tressaillement de la peau sous la tension de l’effort ou de la jouissance qui l’accompagne. Il y a, curieusement, après la jouissance et la montée irrépressible du désir, ce sentiment de répulsion d’avoir associé la brutalité d’un acte que l’on croit d’amour avec le plaisir que l’on en a éprouvé. Et sans doute la honte, de devoir accomplir les mêmes envies jusqu’à leur satisfaction, sans jamais assouvir ce désir qui s’efface et reparaît comme la forme de ce qui serait une malédiction originelle.


Je m’interroge sur cet acte qui lui a fait quitter le Frioul, cette relation dénoncée comme un geste qui serait criminel dans une société catholique n’en parlant jamais. Le seul sentiment d’appartenir à ce monde religieux, associant les pleurs du chagrin perpétuel, du paradis maternel chassé sans espoir de retour.


Quoi d’autre sinon croire encore à la tradition, celle que je rejette, alors que Pier Paolo y voyait une solution pour le genre humain, lui donnant un cadre précis dont la réalité ne fut pas plus solide que la relation de Néron à Agrippine. Et je crois que Pierre Adrian voit en Pasolini quelqu’un de sûr de lui, un maître à qui, lui, jeune homme, peut se confier en pensées, faire de lui son mentor. Quelle erreur ! Je crois que Pier Paolo était la bonté même, dans cette conscience que lui, petit-bourgeois, se sentait en devoir de donner son écoute, et plus sans doute, son affection à ceux qui se confiaient à lui, pensaient qu’ils pouvaient lui accorder leur confiance, même sans comprendre quelle terrible passion l’agitait, lui rendait insupportable cette vie dont il ne pensait qu’elle n’était qu’une manière pervertie de considérer les relations des uns avec les autres. Un simple théorème dont il suffit d’appliquer le schéma structurel.


Pierre Adrian
Pierre Adrian est-il croyant ? Il semble le dire, naïvement : il s’essaie à prier, et ne sait pas ce que c’est que de prier. Ne sait-il pas que prier n’a de sens que lorsque le néant s’est enfin immiscé dans les veines, remplaçant le sang qui fait la vie ? Que prier est justement l’apprentissage du néant auquel on peut s’abandonner sans aucun dieu, sans souci d’aucune bienveillance. La prière à mains jointes des chrétiens est dangereuse, écrivait Jean. Un moment d’inattention et la grâce vous tombe dessus. Lui est-elle tombée dessus, cette grâce, pour que Pierre écrive : « Il n’y a pas d’acte plus révolutionnaire que de croire en Dieu. Et pourtant, à 23 ans en 2015, que de concessions nous faisons avec notre âme… » ? Pierre croit être pasolinien. Cela a-t-il un sens, dans la solitude que chacun doit assumer, et qui ne se rapporte à personne, à aucun dieu, à aucun maître ? Au passage de Campo dei Fiori, où j’ai moi-même définitivement laissé mon âme, Pierre se remémore un souvenir qu’il n’a évidemment pas pu connaître : le discours d’Alberto Moravia, devant le cercueil de Pier Paolo : « Une société qui assassine ses poètes est une société malade ! » Et c’est un beau malentendu : qu’ont à faire les poètes des sociétés pour lesquelles ils n’ont que mépris ? Dont le plus bel hommage est, justement, cet assassinat qui les porte en gloire, parce que, en dernière analyse, aucune famille, aucune société n’est en mesure de satisfaire quelque poète que ce soit, à qui, finalement, reste l’amour des garçons, dont ne parle pas, trop chaste pour cela en son texte, Pierre Adrian. Je ne sais pas si sa quête l’a mené jusqu’à le satisfaire d’une rencontre en esprit avec Pier Paolo dont il pense épouser les attitudes intellectuelles. Celles qu’il avait dans les années 1940, jusqu’à ses dernières colères contre la société de consommation. Tout cela a-t-il encore un sens aujourd’hui, en 2015, où d’autres barbaries, tout aussi enracinées sont à l’œuvre ? En juin 2015, Pierre conclut son texte à Paris, pensant à la tour de Chia, dernier refuge en pensée de Pier Paolo. En juin 2015, j’étais moi aussi à Paris, écrivant, dans un café de la rive droite, ce léger texte d’amour pour les garçons, dernier refuge de ma propre rêverie où j’ai posé mes pas.

lundi 2 novembre 2015

Prière folle. Pour Pier Paolo




Signore, Kyrie, Rabbi, Emmanuele, aurai-je assez de noms pour jamais t’invoquer ?
Quand, disaient-ils, tu mourus et revins, avais-tu oublié de fermer le gaz ?

À quoi bon revenir, si la vie ne vaut pas mieux que la mort, si les sourds, les muets, les aveugles sont encore plus sourds, plus muets plus aveugles qu’avant que tu ne remuasses les lèvres ?
Ne valait-il pas mieux parler aux pierres, plus solides et constantes que n’importe quel regard d’un garçon de plus de quinze ans ?
Ne valait-il pas mieux parler aux arbres, plus forts et vaillants que n’importe quelle charpente d’homme ?
Ne valait-il pas mieux parler à la mer, aux éclairs, aux éléments les plus violents, plus aptes à s’adoucir que n’importe quelle haine bouillonnant au cerveau d’enfants malades et à jamais perdus ?
Ne valait-il pas mieux parler au lis des champs, plus glorieux dans le secret de sa robe que toute la gloire de Salomon ?

Il Caravaggio,  Cena in Emmaus, 1606
Si tu avais, Ishoua, à revenir 
d’un improbable néant, toi dont je ne peux lire l’angoisse au jardin 
sans être submergé de ta solitude,
ne reviens jamais que pour moi
je goûterai sur tes propres lèvres le vin de Cana
et m’enivrerai de ton odeur.

Il Sodoma, Il Cristo deriso, ca 1540 (détail)
Odeur prise au sentier, aux herbes amères, au fruit du figuier.
Tu sentiras la poussière, l’aloès et le miel et le lait.
Je déferai ton vêtement, ta tunique de lin
quand le bleu de ses fleurs jaillira des replis,
et tu paraîtras nu, 
tel qu’en ta croix ton corps fut exposé,
et s’il te reste des plaies sur le torse,
si tes mains et tes pieds portent encore
 quelque trace rubide
et ma langue et mes lèvres y passeront sans fin.

Sans fin mon propre corps contre le tien posé
Se fera chant d’oiseau, lis des champs, huile douce
La sueur de ta peau sera mon drap de mousse
où je me loverai face à toi, opposé

pour toi je banderai te serai une hampe
resplendissant au jour de roses et d’œillets
dont ton corps lumineux sera un seul bouquet.

Sans fin je pleurerai les souffrances amères
qui te furent données ; au lavement des pieds
je serai un tissu pour en être le voile
et ne garder de toi que l’empreinte des pas.

Je prendrai coup pour coup, claquements de lanière
Serai chaque moment de chaque cri épié
Au ciel exténué, éteintes les étoiles
Épines de la nuit dedans mes yeux crevés

Sur mon corps roulera le tombeau de ferraille
Et mon sang et le sable à chaque fois mêlés
en terre d’immondices mille fois avalés
Où s’est forgé le monde en de rudes batailles

Seront alors ta chair offerte au matin blême
Dans les apparitions qu’au ciel le vent léger
Enfin dispersera en gouttes enneigées
Pour effacer en toi ma dernière véhème.

*    *    *

J’ai souvent parcouru le quartier du Pigneto où j’ai pensé te voir passer, d’où, peut-être, tu partis pour draguer ce garçon à Termini.

Comme la nuit romaine peut paraître sombre, malgré les lumières qui décorent les rues, les espaces votifs où d’improbables saintes Vierges recueillent les espoirs des pauvres gens !

*    *    *

Pier Paolo Pasolini est mort sur la plage d’Ostie, dans la nuit du premier au deux novembre mille neuf cent soixante quinze, la nuit où le monde bascule dans le temps des morts, où les brumes épaisses de l’esprit se répandent jusque derrière les regards les plus innocents…
Celeos

« Pasolini était couché sur le ventre, en jeans et maillot de corps, un bras écarté et l’autre sous la poitrine, les cheveux, pétris de sang, lui retombaient sur le front. Les joues, habituellement creuses, étaient tendues par une enflure grotesque. Le visage, déformé, était noirci par les hématomes et les blessures. Les mains et les bras étaient meurtris et rouges de sang. Les doigts de la main gauche étaient coupés et fracturés. La mâchoire gauche brisée. L’oreille droite à moitié coupée, la gauche complètement arrachée. Des blessures sur les épaules, la poitrine : avec les marques de pneus de sa voiture… Entre le cou et la nuque, une horrible lacération. Aux testicules, une ecchymose large et profonde. Dix côtes brisées, ainsi que le sternum, le foie lacéré en deux points, le cœur lacéré… » dit le rapport d’expertise.

L'analyse du Vangelo que j'avais proposée il y a quelques mois est consultable ici : clic