Je préfère le dissensus dur au caramel mou

Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio

Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »

mercredi 4 novembre 2015

Mardi d’un été léger de novembre

Ai-je encore à faire avec Athènes ? N’ai-je pas suffisamment parcouru toutes les rues sans en avoir acquis toutes les senteurs, avoir rencontré toutes les gents qui ne sont ni mieux ni moins bien disposées qu’ailleurs ? Le soleil a fait sortir un peu plus garçons et filles sur les terrasses. Les mendiants continuent toutefois à quémander, mais comme je les sens discrets, ayant acquis la conscience de cette fatalité, et que leur survie ne dépend plus que d’un dieu qui les prendra en pitié ou les délaissera sans autre forme de procès ! Mais les mendiants sont moins offensifs que les serveurs des innombrables restaurants à touristes, qui n’hésitent jamais à interpeller. Sans doute sont-ils devenus de bons sociographes qui savent déceler l’hésitation du touriste en quête d’un morceau à manger. Mais en mauvais commerçants qui ne savent pas convaincre, leur insistance ne leur indique pas qu’elle fait fuir le client : celui-là n’a besoin que d’un peu de temps pour se décider. Le refus du client est un affront qui leur renvoie leur adresse insuffisante.

Les rues ne sont décidément plus qu’une vaste cantine où toutes les pitas, gyros et autres greek fast food ne donnent aucune envie. La cuisine grecque que l’on aime est une cuisine d’été, adaptée à une activité où la chaleur domine, et où l’on n’a pas à devoir digérer pendant le restant de la journée. C’est à croire que l’été n’en finit pas de toutes ces grillades et autres pâtes feuilletées qui manquent de finesse, et où quelques épices font illusion de saveur quand tout n’est plus qu’industriel, même dans les innombrables lieux où l’on peut manger sans que jamais la journée ne soit interrompue par un autre moment consacré à une activité intellectuelle.

Quoique, si les journaux ne sont guère lus, il faut sans doute être rassuré de nombreuses librairies. Lit-on vraiment en Grèce ? Sans doute autant qu’en France, ce qui est peu. Encore faut-il y mettre des romans davantage que des sciences humaines : entre la nécessité de rêver qu’imposent les temps actuels, et la réalité insupportable à laquelle tous sont confrontés, le choix reste vite fait. Mais n’est-ce pas également une activité intellectuelle ou culturelle que de rester de longs moments à discuter entre amis assis à une table ? De quoi parlent-ils ? Je ne sais : il me faudrait être davantage attentif et me faire indiscret, ce qui en Grèce, pas plus que dans le reste de la Méditerranée, n’est pas réellement une difficulté. Il m’arrive parfois de prêter l’oreille. On parle de travail, des difficultés de relations que les contraintes de salaires devenus très bas imposent. Aussi, le peu que l’on gagne est dépensé rapidement : le loyer, les déplacements. Le coût de la nourriture est devenu très bas ; on trouve toute sorte de lieux pour se nourrir, et les magasins eux-mêmes compriment les prix s’ils veulent conserver une clientèle, partant du principe qu’une marge extrêmement faible vaut mieux que pas de marge du tout. On se rattrape sur le temps de travail passé à attendre le client qui n’est pas rémunéré, puisque, après tout, avoir un commerce est également une façon de vivre, choisie ou non.

Dans la rue, dans le bruit, car les autos, les scooters passent incessamment, les gens parlent haut, pour exister, sans doute, plus fort que le monde environnant qui s’impose avec toute sa prégnance, mais un monde auquel on appartient, presque clos, comme un théâtre où chacun joue le même rôle. Le petit monde d’Athènes est connecté sur Iphone, et vit dans cette paranoïa urbaine comme si Athènes n’était qu’une parcelle du vaste monde qui ne connaît pas de problèmes économiques, monétaires, ou de vie, tout simplement. Car si le monde pauvre est là, tangible, le monde des classes plus aisées est encore plus ostentatoire. Je m’étonne de voir autant de magasins de luxe, autant de boutiques de fringues, autant de cafés-lounges où la jeunesse peut passer de longues heures à parler, tout comme dans les cafés des grandes villes en France, tout comme à Montpellier, à quoi je trouve quelques comparaisons avec Athènes, l’histoire et les monuments mis à part. Mais la vie à Athènes paraît plus frénétique, contredisant l’idée préconçue d’une sorte d’indolence méditerranéenne ou orientale. C’est en fait le mode de penser l’instant qui reste prégnant dans la culture grecque ou orientale.  Les penseurs français ont longtemps cru que le siècle de Périclès était un modèle occidental dans une opposition à la culture orientale. C’est une erreur. La rapidité avec laquelle Périclès a fait réaliser les instants d’architectures d’Athènes, sa modernisation, appartient justement à cette idée d’une frénésie de l’instant toute orientale.

Au retour de mon périple dans les rues, où j’ai frôlé Kolonaki, l’un des quartiers branchés les plus détestables à mes yeux, où la gentry se montre comme si le monde extérieur restait invisible, je suis redescendu par les rues basses de Plaka et Monastiraki. Reprenant la rue Adrianou, sur la place qui permet le départ de la rue, un mendiant est là posé au sol, exhibant les moignons de ses bras, le bras gauche plus court que le bras droit dont l’avant-bras est en partie conservé. Son visage est également très abîmé, comme rescapé d’un terrible accident dont il donne le monde à témoin.

Ce mardi le monde d’Athènes a le double visage de cette humanité, de la façade futile et de la déchéance qui n’attend plus beaucoup de la vie rêvée. Encore un coup de ces salopards de dieux cyniques et vengeurs.

mardi 3 novembre 2015

Jeux olympiques

L'idée me vient que les coureurs olympiques actuels s'encombrent trop. Autre temps !




lundi 2 novembre 2015

Prière folle. Pour Pier Paolo




Signore, Kyrie, Rabbi, Emmanuele, aurai-je assez de noms pour jamais t’invoquer ?
Quand, disaient-ils, tu mourus et revins, avais-tu oublié de fermer le gaz ?

À quoi bon revenir, si la vie ne vaut pas mieux que la mort, si les sourds, les muets, les aveugles sont encore plus sourds, plus muets plus aveugles qu’avant que tu ne remuasses les lèvres ?
Ne valait-il pas mieux parler aux pierres, plus solides et constantes que n’importe quel regard d’un garçon de plus de quinze ans ?
Ne valait-il pas mieux parler aux arbres, plus forts et vaillants que n’importe quelle charpente d’homme ?
Ne valait-il pas mieux parler à la mer, aux éclairs, aux éléments les plus violents, plus aptes à s’adoucir que n’importe quelle haine bouillonnant au cerveau d’enfants malades et à jamais perdus ?
Ne valait-il pas mieux parler au lis des champs, plus glorieux dans le secret de sa robe que toute la gloire de Salomon ?

Il Caravaggio,  Cena in Emmaus, 1606
Si tu avais, Ishoua, à revenir 
d’un improbable néant, toi dont je ne peux lire l’angoisse au jardin 
sans être submergé de ta solitude,
ne reviens jamais que pour moi
je goûterai sur tes propres lèvres le vin de Cana
et m’enivrerai de ton odeur.

Il Sodoma, Il Cristo deriso, ca 1540 (détail)
Odeur prise au sentier, aux herbes amères, au fruit du figuier.
Tu sentiras la poussière, l’aloès et le miel et le lait.
Je déferai ton vêtement, ta tunique de lin
quand le bleu de ses fleurs jaillira des replis,
et tu paraîtras nu, 
tel qu’en ta croix ton corps fut exposé,
et s’il te reste des plaies sur le torse,
si tes mains et tes pieds portent encore
 quelque trace rubide
et ma langue et mes lèvres y passeront sans fin.

Sans fin mon propre corps contre le tien posé
Se fera chant d’oiseau, lis des champs, huile douce
La sueur de ta peau sera mon drap de mousse
où je me loverai face à toi, opposé

pour toi je banderai te serai une hampe
resplendissant au jour de roses et d’œillets
dont ton corps lumineux sera un seul bouquet.

Sans fin je pleurerai les souffrances amères
qui te furent données ; au lavement des pieds
je serai un tissu pour en être le voile
et ne garder de toi que l’empreinte des pas.

Je prendrai coup pour coup, claquements de lanière
Serai chaque moment de chaque cri épié
Au ciel exténué, éteintes les étoiles
Épines de la nuit dedans mes yeux crevés

Sur mon corps roulera le tombeau de ferraille
Et mon sang et le sable à chaque fois mêlés
en terre d’immondices mille fois avalés
Où s’est forgé le monde en de rudes batailles

Seront alors ta chair offerte au matin blême
Dans les apparitions qu’au ciel le vent léger
Enfin dispersera en gouttes enneigées
Pour effacer en toi ma dernière véhème.

*    *    *

J’ai souvent parcouru le quartier du Pigneto où j’ai pensé te voir passer, d’où, peut-être, tu partis pour draguer ce garçon à Termini.

Comme la nuit romaine peut paraître sombre, malgré les lumières qui décorent les rues, les espaces votifs où d’improbables saintes Vierges recueillent les espoirs des pauvres gens !

*    *    *

Pier Paolo Pasolini est mort sur la plage d’Ostie, dans la nuit du premier au deux novembre mille neuf cent soixante quinze, la nuit où le monde bascule dans le temps des morts, où les brumes épaisses de l’esprit se répandent jusque derrière les regards les plus innocents…
Celeos

« Pasolini était couché sur le ventre, en jeans et maillot de corps, un bras écarté et l’autre sous la poitrine, les cheveux, pétris de sang, lui retombaient sur le front. Les joues, habituellement creuses, étaient tendues par une enflure grotesque. Le visage, déformé, était noirci par les hématomes et les blessures. Les mains et les bras étaient meurtris et rouges de sang. Les doigts de la main gauche étaient coupés et fracturés. La mâchoire gauche brisée. L’oreille droite à moitié coupée, la gauche complètement arrachée. Des blessures sur les épaules, la poitrine : avec les marques de pneus de sa voiture… Entre le cou et la nuque, une horrible lacération. Aux testicules, une ecchymose large et profonde. Dix côtes brisées, ainsi que le sternum, le foie lacéré en deux points, le cœur lacéré… » dit le rapport d’expertise.

L'analyse du Vangelo que j'avais proposée il y a quelques mois est consultable ici : clic




dimanche 1 novembre 2015

Impression au soleil couchant



Les quelques jours que je me suis octroyés à Athènes sont évidemment bien trop courts pour pouvoir établir un véritable programme ; je pare donc à l’essentiel : revoir les amis dont j’ai assez peu de nouvelles depuis ces années passées, et essayer, à Athènes même, de faire un point sur les effets de la crise. Je n’en ai pas vraiment le temps : il faudrait aller enquêter dans différents milieux pour un travail sociologique plus sérieux ; néanmoins il m’est loisible d’effectuer un premier constat tout d’abord, d’essayer de le nuancer ensuite.

Je veux d’abord dire que c’est une véritable émotion de repasser dans des rues qui furent mon quotidien, comme s’il n’y avait pas eu de rupture. En ce sens, je mesure toute l’humilité de ce que nous sommes qui ne faisons que passer. Ce qu’il reste, de plus fort, est toute la culture que mes aînés français — je pense d’abord à Jacques Lacarrière, même s’il ne fut pas le seul — se sont essayés de traduire leur amour de la Grèce, leurs émotions esthétiques, leurs relations amicales avec les Grecs, toujours en difficultés, toujours en capacité de rebondir. Non sans laisser des plumes toutefois.

Je livre juste l’impression d’aujourd’hui, qui fut pénible. Depuis mon arrivée, j’essaie de me persuader que l’on ne voit pas de traces de la crise. On pourrait en effet : le tourisme, qui reste une composante essentielle de l’économie, s’efforce de ne pas montrer ce qui peut être un obstacle au tourisme.

Giorgos Savakis - Musiciens à Plaka - ca 1950



J’ai retrouvé mes habitudes rue Ermou, la longue rue très passante qui descend depuis Syntagma jusqu’en direction du Pirée, à partir de laquelle la vue sur l’Acropole est exceptionnelle. Elle passe devant la place Monastiraki, lieu central du tourisme athénien. Depuis Monastiraki, où se trouve To Tzami, l’ancienne mosquée, on repart dans Pláka, le quartier ancien qui contourne l’Acropole par le nord, et de l’autre on entre dans Thissio qui est le quartier des brocanteurs, des marchands d’ameublement. Leurs déballages attirent les touristes toujours fascinés par des objets hétéroclites, pas forcément très typiques, mais où les ustensiles de cuivres ou d’argent sont davantage présents qu’en France. Ce qui me frappe c’est l’abondance des étals. Sans en tirer de conclusion trop hâtive, on pourrait croire que les familles se sont défaites de tout ce qui pouvait traîner chez eux, d’inutile, qui pourrait se monnayer. Je vois beaucoup d’instruments de musique, d’outils divers même assez récents. Et des collections importantes de livres français.

Je me dois de faire ici une parenthèse sur les relations entre la France et la Grèce. Jusqu’à la fin des années 1970, le français était une langue étrangère obligatoire pour les Grecs. Aussi les Grecs qui ont aujourd’hui une cinquantaine d’années parlent encore bien le français, à ceci près qu’ils n’ont, pour la plupart, jamais mis les pieds en France. Mais leur culture française était réelle, ce qui se traduit par l’abondance de livres qu’on peut trouver encore dans les rayons de bibliothèques chez les particuliers, jusqu’à des essais français, traduits en langue grecque. Qu’on se rassure : la France, dans une politique culturelle aberrante depuis de nombreuses années, a négligé d’assurer des liens réciproques avec de nombreux pays, évidemment avec la Grèce, si l’on excepte l’Institut français d’Athènes, et l’on voit que la présence culturelle française en Allemagne n’est plus depuis longtemps une priorité. Même constat dans certaines anciennes colonies où l’on ne parle ni ne comprend plus le français, resté trop longtemps une langue de domination. Aussi tous ces livres français sur les étals de Thissio, ressortissent certainement de cette logique : les jeunes générations ne bredouillent que les quelques mots nécessaires aux relations touristiques, et n’ont — je le comprends — que faire des livres en langue française.

Je viens au fait de cette première impression livrée aujourd’hui. L’un des centres d’Athènes est la place Omónia (la concorde), à partir de laquelle partent plusieurs artères et boulevards dans un plan urbanistique conçu autrefois un peu curieusement, mais surtout à l’allemande.



Les mendiants sont toujours plus ou moins présents, peut-être moins. Comme si leur effacement progressif de la vision de la rue correspondait à une élimination des plus faibles, des plus pauvres par le système économique qui ne leur accorde plus aucune place.

Un accordéoniste chante au coin d’Omónia. Il est unijambiste. Il ne reste pas longtemps. Il y a en fait peu des touristes en ce temps de Toussaint et j’entends juste une mère de famille accompagnée du géniteur de ses trois enfants, du moins je le suppose, dire, en français : « On va aller à Monastiraki. — C’est où maman ? — C’est là où il y a plein de boutiques, où on trouve des choses sympas… » Je n’entends pas la suite. Ai-je besoin de dire ce que je pense de ces lieux faits pour satisfaire les plus médiocres intérêts des touristes ? La dernière fois que je suis allé à Londres, un rapide passage à Camden m’a fait renoncer à tout jamais d’y remettre les pieds.

A Camden les touristes vont chercher une ambiance qu’ils paient en achetant des babioles, colifichets et autres saloperies estampillées d’images « rebelles », de Jim Morrison au pape du reggae en passant par Janis Joplin et John Lennon, le tout dans une odeur épouvantable de friture et de viandes grillées qui soulève le cœur. Sans ressembler tout à fait à Camden, Monastiraki est un peu ça, à taille plus humaine heureusement. Mais c’est surtout un lieu ou s’exprime le sentiment grégaire de la nature humaine, où l’idée d’être ensemble conforte, rassure, et en petit groupe, un boit une bière, on fume, mais surtout on discute, ce qui est justement cette raison de ne pas se sentir face au monde dont on ne sait quoi faire.



Aujourd’hui, si Omónia est toujours la place vers laquelle on converge, on est surpris par le délabrement, largement visible, qui commence déjà rue Athinas, la rue qui relie Omónia à Monastiraki, le centre touristique. Magasins fermés avec les vitrines tagguées, réduction des surfaces de ventes, une impression que le commerce qui reste est un commerce de survie : les periptera (kiosques bazars où l’on trouve de tout) vendent, lorsqu’ils sont ouverts, de vieux stocks qu’on devine difficiles à renouveler. Pour des Français, hélas trop rompus aujourd’hui à la fréquentation des supermarchés, la compréhension du commerce grec est compliquée : Carrefour, qui essaie de s’imposer dans de nombreux pays, a racheté les grandes surfaces Marinopoulos. Il y an a un près d’Omónia, qui ressemblait vaguement à un Franprix, où l’on trouvait l’ensemble des produits courants de consommation. Aujourd’hui, dans cet environnement dégradé, le Carrefour-Marinopoulos a réduit sa surface des trois-quarts, et ne sont plus vendus que des denrées alimentaires très basique. J’en suis ressorti avec un panier à 3,60 € : un litre de jus d’orange, deux yaourts et deux coulouris thessalonikis, ces gâteaux ronds à pâte briochée recouverts de graines de sésame, ressemblant à des couronnes, que l’on grignote le matin.

De Monastiraki, on est très vite à Thissio : ce samedi soir, la Toussaint aidant, où les jeunes se griment le visage de maquillages mortuaires, la rue Ermou est pleine à craquer. Il me semble que toute l’Athènes s’est repliée là autour de cette rue pour se sentir plus au chaud, et du Mac Do de Syntagma jusqu’à Thissio, la foule dense se dispute la rue avec les voitures. Et dans l’allée qui borde les anciennes ruines, dans cette allée où se trouvent les restaurants, ce sont les Athéniens qui remplissent les tables. Tous ne débordent pas, loin s’en faut, et l’on comprend que ce sont d’abord les touristes qui remplissent les terrasses, d’ordinaire. Quelques groupes de musiciens jouent des rébétikos, machinalement, sans enthousiasme. En tout cas on n’y sent pas le feu qui animait Tsitsánis autrefois. Lui ne jouait pas pour apporter une plus-value aux restaurants.



Pour autant, l’activité commerçante ne s’est pas interrompue : elle s’exerce autrement, mais de manière plus directe entre les petits commerçants et les Athéniens qui étaient nombreux ce samedi matin dans la rue Athinas, et autour de Psirrí. C’est à Psirrí que se maintiennent encore quelques activités, mais on retrouve de nombreux magasins chinois, qui n’ont pas de leçons de commerce à apprendre des Grecs. Les Chinois entre eux, dans la rue parlent grec ! Ça ne se voit pas en France, à ma connaissance, que des Chinois parlent français entre eux. C’est dans les rues de Psirrí, que l’on trouve encore quelques boutiques où l’on vend ces épices dont la seule odeur enivre et entraîne au voyage : « και ο νους ταξιδεύει »


Les halles de la rue Athinas sont un lieu étonnant, où les cris des bouchers, principalement, ne s’arrêtent jamais afin d'interpeller les clients et proposer la viande. Ici on pourrait croire que rien ne s’est passé de nature à modifier la vie du pays et même si les clients sont aujourd’hui moins nombreux, ils se pressent toujours autour des étals où des monceaux de têtes d’agneaux écorchés me regardent dans cette désespérance du monde.

samedi 31 octobre 2015

Dubitatif


Ninetto Davoli intervista Pier Paolo Pasolini

Quelques pensées vers l’Italie ces jours-ci. 

Ninetto et Pier Paolo, dans une interview qui démarre de manière un peu  arrangée, et se poursuit dans la spontanéité qui caractérisait le jeune Ninetto, avec le souci de Pier Paolo d'expliquer l'intention de son cinéma.





vendredi 30 octobre 2015

Je suis en Grèce

Me voici en Grèce à Athènes, où je n'avais pas mis les pieds depuis quelques années. Il me sera plus difficile de publier des billets; néanmoins je vais tâcher de rendre compte de mes impressions dans ces lieux où sévit la crise, doublement, celle d'une économie terrassée par les idéologies néo-libérales, et celle des réfugiés qui affluent dans leur espoir de l'Europe.

J'ai programmé quelques billets qui ne concernent pas forcément la Grèce. Je donnerai ici, quand je le pourrai, quelques vues, mais les images ne sont pas toujours faciles à insérer depuis certains lieux...

Le Lycabète au loin vu depuis Plaka -  Photo Celeos

jeudi 29 octobre 2015

Jeunesse



Youth - La Giovinezza  - Paolo Sorrentino (2015)

Suis-je obsédé par le temps qui passe ? Sans doute. Et peut-être aurais-je l'envie que les émotions de bonheur que l'on éprouve à un instant précis soient à tout jamais figées, pour pouvoir les apprécier sans fin.

Sauf que cela ne se passe pas ainsi. D'abord parce que la conscience de ces instants uniques n'émerge que bien après, comme une sorte de révélation décalée, et j'en conserve une espèce d'amertume, comme si je n'en avais pas su ou pas pu en apprécier toutes les minutes. Je sais alors que j'ai été heureux, furtivement, dans les complicités avec les êtres, les choses. C’est ainsi que naît la nostalgie, avec ce sentiment de déchirement, de tous les possibles que par maladresse, timidité, incompréhension, j'ai, en fin de compte, soigneusement évités.

Moi qui rate souvent de bons, de beaux films, faute de trouver dans ce Midi mal foutu des lieux dignes du cinéma, je suis allé voir deux fois le film de Paolo Sorrentino, Youth, dont Michaël Caine, Harvey Keitel et Rachel Weisz sont les principaux acteurs.



Je ne sais pourquoi, dans cette France clivée, quelques personnes se sont abstenues de s’intéresser au film au prétexte que, malgré un titre paradoxal, le film parlait de gens âgés. Quelle erreur ! D’abord parce qu’on est vieux à peine est-on né, rattrapé par le vieux monde devant lequel on peut s’échiner à courir, et ensuite parce que l’une des leçons du film est, justement, une interrogation sur la jeunesse passée, que l'on redécouvre à chaque instant à travers les déformations de la perception, celle de soi, celle des autres : comment voit-on les autres dans le vieillissement, que reste-t-il de celui ou de celle que l'on a été ?

Pour son quatre-vingt dixième anniversaire, Claude Lévi-Strauss, dont la mémoire était étonnante, évoquait sa vie comme une sorte d'hologramme : il était encore tout ce qu'il avait été, se rappelant chaque instant de sa vie dans une mise en perspective devenue compressée comme les œuvres de César, et en même temps il n'était plus en mesure d'être celui qu'il avait été, dans l'impossibilité de mettre en adéquation son corps d'alors avec ce que sa mémoire lui prodiguait de souvenirs, de sensations...

Le film de Paolo Sorrentino s'appuie sur une esthétique de l'image imparable, faite d'une pureté des lignes, des couleurs, des formes dans un parfait design. C'est l'écrin dans lequel évolue la galerie des personnages dont Fred Ballinger, interprété par Michaël Caine, est le point d'ancrage. Autour de lui évoluent sa fille, son ami cinéaste et un ensemble de gens auxquels on ne devrait, à priori, accorder aucun intérêt particulier : entre le pathétique, le superficiel, l’incohérent, toute la galerie pèche par cet espèce de narcissisme décalé : ne plus être en mesure de s’accepter comme dans l’incapacité d’être encore ce que l’on a été.




La touche de Sorrentino, outre ce que l’on prend dans la figure de retour au réel — dont la scène étonnante entre une Brenda Morel (Jane Fonda, étonnante) cynique au point d’en détruire sa légende, et un Mick Boyle (Harvey Keitel) encore bercé d’illusions — est de juxtaposer une esthétique inattaquable et la mesquinerie du contingent qui rattrape toutes et tous. Or dans cette dévastation apparente, le ressort, la résilience dirait-on aujourd’hui, c’est d’être encore capable de rebondir dès lors que l’on accepte ses faiblesses, l’abandon de sa pleine puissance, gloire fanée qu’un narcissisme excessif avait laissé croire fini : fini de jouir de la musique, de la beauté, de l’amour que l’on pensait inaltérable.

Quelques scènes sont du plus bel effet, peut-être trop démonstratives toutefois : le clone de Maradonna, sur lequel la caméra s’appesantit en donnant de son ventre l’idée même du ballon, devenu hypertrophié, avec lequel il a acquis ses lettres de noblesse, devient contre toute attente une ballerine sur le court de tennis, jouant avec une simple balle ; la miss Univers rive son clou à Jimmy Tree (Paul Dano), lui montrant qu’on peut prendre un plaisir simple à aimer sa propre beauté sans déroger aux contraintes de l’esprit ; un lama se met en lévitation, bien que l’esprit rationaliste en refuse l’idée même, la laissant aux croyances ordinaires.


L’esprit, le souci de la beauté finissent par s’imposer dans la relation spontanée entre le compositeur qui fait découvrir à l’enfant violoniste quelques pistes pour mieux jouer. Elles s’intègrent dans sa pratique de l’instrument et dans la découverte d’une pièce de musique massacrée par l’enfant, laissant envisager tous les progrès qu’il peut accomplir.

La juxtaposition du visage de l’épouse de Bellinger, Mélanie (Sonia Gessner) cloîtrée dans son silence et dans sa chambre de Venise avec celui de la soprano Sumi Jo dans son propre rôle n’était pas nécessaire : le cheminement de l’acceptation de ce qui n’est plus, de ce qui est encore un peu, finit par s’instiller tranquillement dans les yeux du spectateur. On en ressort troublé, sans doute apaisé par l’aveu d’humilité qui achève le film, donnant à chacun la mesure du temps.

La critique qu’en a faite Clémentine Gallot dans Libération à sa présentation à Cannes est féroce : le décor est « sentimentalo – rococo », Paolo Sorrentino est un « indécrottable cabotin ». « Les décrochages frénétiques, tableaux pompiers sur des corps difformes et fardés et le finale au vacarme tonitruant de cet hommage ringard et racorni confirment qu’il y a quelque chose de pourri dans ce cinéma de papi, sinistre radotage gériatrique et chant du cygne frappé de sénilité précoce. » 



Ouf ! je crois que je n’ai pas vu le même film, moi qui ai généralement la dent dure pour les navets insupportables que le cinéma français nous assène. Je crains que cette jeune critique n’ait qu’une connaissance limitée du cinéma italien que l’on retrouve ici dans sa splendeur.

Et que je conseille vivement, n’ayant pas vu passer le temps les deux fois où je suis allé le voir !

mercredi 28 octobre 2015

Né de la terre



Marc Favreau - Sol

Un peu de rangement ces jours-ci. Une vieille cassette traîne, avec d'autres, sur un coin de mon bureau. C'est Sol, le personnage incarné par l'immense Marc Favreau, un incroyable joueur avec les mots, avec une espèce de génie singulier pour frapper là où c'est douloureux parfois. Il parlait du fier monde, entre autres, avec le côté à la fois naïf et incisif de son personnage. Au delà de l'intention humoristique, sa préoccupation, comme beaucoup de gens sensibles à la marche du monde, était de s'interroger sur l'absurdité de ce que nous vivons et de s'étonner de la manière dont les situations se perpétuent dans cet éternel chaos. En cela, il était beaucoup plus proche de Samuel Beckett que de tout ce fatras humoristique qu'on nous impose aujourd'hui, tous ces insupportables stand up, avec l'injonction de rire à tout moment de ce qui reste pitoyable.

Marc Favreau était Québécois. De ces francophones toujours en danger - un peu moins aujourd'hui - de la manière dont ils vivent leur culture, on a toujours énormément à découvrir. 

Je ne sais plus en quelle année Marc Favreau avait fait le bonheur du festival d'Avignon, à l'époque où le festival était encore une initiative d'envergure intellectuelle et n'était pas tombé dans ce grand marché du spectacle du théâtre.

Le grand poète qu'était Marc Favreau nous a quittés il y a dix ans, le 17 décembre 2005. Regrets.