Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio
Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »
samedi 7 novembre 2015
vendredi 6 novembre 2015
jeudi 5 novembre 2015
mercredi 4 novembre 2015
Mardi d’un été léger de novembre
Ai-je encore à faire avec
Athènes ? N’ai-je pas suffisamment parcouru toutes les rues sans en avoir
acquis toutes les senteurs, avoir rencontré toutes les gents qui ne sont ni
mieux ni moins bien disposées qu’ailleurs ? Le soleil a fait sortir un peu
plus garçons et filles sur les terrasses. Les mendiants continuent toutefois à
quémander, mais comme je les sens discrets, ayant acquis la conscience de cette
fatalité, et que leur survie ne dépend plus que d’un dieu qui les prendra en
pitié ou les délaissera sans autre forme de procès ! Mais les mendiants
sont moins offensifs que les serveurs des innombrables restaurants à touristes,
qui n’hésitent jamais à interpeller. Sans doute sont-ils devenus de bons
sociographes qui savent déceler l’hésitation du touriste en quête d’un morceau
à manger. Mais en mauvais commerçants qui ne savent pas convaincre, leur
insistance ne leur indique pas qu’elle fait fuir le client : celui-là n’a
besoin que d’un peu de temps pour se décider. Le refus du client est un affront
qui leur renvoie leur adresse insuffisante.
Les rues ne sont décidément plus
qu’une vaste cantine où toutes les pitas, gyros et autres greek fast food ne
donnent aucune envie. La cuisine grecque que l’on aime est une cuisine d’été,
adaptée à une activité où la chaleur domine, et où l’on n’a pas à devoir digérer
pendant le restant de la journée. C’est à croire que l’été n’en finit pas de
toutes ces grillades et autres pâtes feuilletées qui manquent de finesse, et où
quelques épices font illusion de saveur quand tout n’est plus qu’industriel,
même dans les innombrables lieux où l’on peut manger sans que jamais la journée
ne soit interrompue par un autre moment consacré à une activité intellectuelle.
Quoique, si les journaux ne sont
guère lus, il faut sans doute être rassuré de nombreuses librairies. Lit-on vraiment
en Grèce ? Sans doute autant qu’en France, ce qui est peu. Encore faut-il
y mettre des romans davantage que des sciences humaines : entre la
nécessité de rêver qu’imposent les temps actuels, et la réalité insupportable à
laquelle tous sont confrontés, le choix reste vite fait. Mais n’est-ce pas
également une activité intellectuelle ou culturelle que de rester de longs
moments à discuter entre amis assis à une table ? De quoi
parlent-ils ? Je ne sais : il me faudrait être davantage attentif et
me faire indiscret, ce qui en Grèce, pas plus que dans le reste de la
Méditerranée, n’est pas réellement une difficulté. Il m’arrive parfois de
prêter l’oreille. On parle de travail, des difficultés de relations que les
contraintes de salaires devenus très bas imposent. Aussi, le peu que l’on gagne
est dépensé rapidement : le loyer, les déplacements. Le coût de la
nourriture est devenu très bas ; on trouve toute sorte de lieux pour se
nourrir, et les magasins eux-mêmes compriment les prix s’ils veulent conserver une
clientèle, partant du principe qu’une marge extrêmement faible vaut mieux que
pas de marge du tout. On se rattrape sur le temps de travail passé à attendre
le client qui n’est pas rémunéré, puisque, après tout, avoir un commerce est
également une façon de vivre, choisie ou non.
Dans la rue, dans le bruit, car
les autos, les scooters passent incessamment, les gens parlent haut, pour
exister, sans doute, plus fort que le monde environnant qui s’impose avec toute
sa prégnance, mais un monde auquel on appartient, presque clos, comme un
théâtre où chacun joue le même rôle. Le petit monde d’Athènes est connecté sur
Iphone, et vit dans cette paranoïa urbaine comme si Athènes n’était qu’une
parcelle du vaste monde qui ne connaît pas de problèmes économiques, monétaires,
ou de vie, tout simplement. Car si le monde pauvre est là, tangible, le monde
des classes plus aisées est encore plus ostentatoire. Je m’étonne de voir
autant de magasins de luxe, autant de boutiques de fringues, autant de
cafés-lounges où la jeunesse peut passer de longues heures à parler, tout comme
dans les cafés des grandes villes en France, tout comme à Montpellier, à quoi
je trouve quelques comparaisons avec Athènes, l’histoire et les monuments mis à
part. Mais la vie à Athènes paraît plus frénétique, contredisant l’idée
préconçue d’une sorte d’indolence méditerranéenne ou orientale. C’est en fait
le mode de penser l’instant qui reste prégnant dans la culture grecque ou
orientale. Les penseurs français ont
longtemps cru que le siècle de Périclès était un modèle occidental dans une
opposition à la culture orientale. C’est une erreur. La rapidité avec laquelle
Périclès a fait réaliser les instants d’architectures d’Athènes, sa
modernisation, appartient justement à cette idée d’une frénésie de l’instant
toute orientale.
Au retour de mon périple dans les
rues, où j’ai frôlé Kolonaki, l’un des quartiers branchés les plus détestables
à mes yeux, où la gentry se montre comme si le monde extérieur restait
invisible, je suis redescendu par les rues basses de Plaka et Monastiraki.
Reprenant la rue Adrianou, sur la place qui permet le départ de la rue, un
mendiant est là posé au sol, exhibant les moignons de ses bras, le bras gauche
plus court que le bras droit dont l’avant-bras est en partie conservé. Son
visage est également très abîmé, comme rescapé d’un terrible accident dont il
donne le monde à témoin.
Ce mardi le monde d’Athènes a le
double visage de cette humanité, de la façade futile et de la déchéance qui
n’attend plus beaucoup de la vie rêvée. Encore un coup de ces salopards de
dieux cyniques et vengeurs.
mardi 3 novembre 2015
lundi 2 novembre 2015
Prière folle. Pour Pier Paolo
Signore, Kyrie, Rabbi, Emmanuele, aurai-je assez de noms pour jamais t’invoquer ?
Quand, disaient-ils, tu mourus et revins, avais-tu oublié de fermer le gaz ?
À quoi bon revenir, si la vie ne vaut pas mieux que la mort, si les sourds, les muets, les aveugles sont encore plus sourds, plus muets plus aveugles qu’avant que tu ne remuasses les lèvres ?
Ne valait-il pas mieux parler aux pierres, plus solides et constantes que n’importe quel regard d’un garçon de plus de quinze ans ?
Ne valait-il pas mieux parler aux arbres, plus forts et vaillants que n’importe quelle charpente d’homme ?
Ne valait-il pas mieux parler à la mer, aux éclairs, aux éléments les plus violents, plus aptes à s’adoucir que n’importe quelle haine bouillonnant au cerveau d’enfants malades et à jamais perdus ?
Ne valait-il pas mieux parler au lis des champs, plus glorieux dans le secret de sa robe que toute la gloire de Salomon ?
![]() |
| Il Caravaggio, Cena in Emmaus, 1606 |
Si tu avais, Ishoua, à revenir
d’un improbable néant, toi dont je ne peux lire l’angoisse au jardin
sans être submergé de ta solitude,
d’un improbable néant, toi dont je ne peux lire l’angoisse au jardin
sans être submergé de ta solitude,
ne reviens jamais que pour moi
je goûterai sur tes propres lèvres le vin de Cana
et m’enivrerai de ton odeur.
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| Il Sodoma, Il Cristo deriso, ca 1540 (détail) |
Odeur prise au sentier, aux herbes amères, au fruit du figuier.
Tu sentiras la poussière, l’aloès et le miel et le lait.
Je déferai ton vêtement, ta tunique de lin
quand le bleu de ses fleurs jaillira des replis,
et tu paraîtras nu,
tel qu’en ta croix ton corps fut exposé,
tel qu’en ta croix ton corps fut exposé,
et s’il te reste des plaies sur le torse,
si tes mains et tes pieds portent encore
quelque trace rubide
quelque trace rubide
et ma langue et mes lèvres y passeront sans fin.
Sans fin mon propre corps contre le tien posé
Se fera chant d’oiseau, lis des champs, huile douce
La sueur de ta peau sera mon drap de mousse
où je me loverai face à toi, opposé
pour toi je banderai te serai une hampe
resplendissant au jour de roses et d’œillets
dont ton corps lumineux sera un seul bouquet.
Sans fin je pleurerai les souffrances amères
qui te furent données ; au lavement des pieds
je serai un tissu pour en être le voile
et ne garder de toi que l’empreinte des pas.
Je prendrai coup pour coup, claquements de lanière
Serai chaque moment de chaque cri épié
Au ciel exténué, éteintes les étoiles
Épines de la nuit dedans mes yeux crevés
Sur mon corps roulera le tombeau de ferraille
Et mon sang et le sable à chaque fois mêlés
en terre d’immondices mille fois avalés
Où s’est forgé le monde en de rudes batailles
Seront alors ta chair offerte au matin blême
Dans les apparitions qu’au ciel le vent léger
Enfin dispersera en gouttes enneigées
Pour effacer en toi ma dernière véhème.
* * *
J’ai souvent parcouru le quartier du Pigneto où j’ai pensé te voir passer, d’où, peut-être, tu partis pour draguer ce garçon à Termini.
Comme la nuit romaine peut paraître sombre, malgré les lumières qui décorent les rues, les espaces votifs où d’improbables saintes Vierges recueillent les espoirs des pauvres gens !
* * *
Pier Paolo Pasolini est mort sur la plage d’Ostie, dans la nuit du premier au deux novembre mille neuf cent soixante quinze, la nuit où le monde bascule dans le temps des morts, où les brumes épaisses de l’esprit se répandent jusque derrière les regards les plus innocents…
Celeos
« Pasolini était couché sur le ventre, en jeans et maillot de corps, un bras écarté et l’autre sous la poitrine, les cheveux, pétris de sang, lui retombaient sur le front. Les joues, habituellement creuses, étaient tendues par une enflure grotesque. Le visage, déformé, était noirci par les hématomes et les blessures. Les mains et les bras étaient meurtris et rouges de sang. Les doigts de la main gauche étaient coupés et fracturés. La mâchoire gauche brisée. L’oreille droite à moitié coupée, la gauche complètement arrachée. Des blessures sur les épaules, la poitrine : avec les marques de pneus de sa voiture… Entre le cou et la nuque, une horrible lacération. Aux testicules, une ecchymose large et profonde. Dix côtes brisées, ainsi que le sternum, le foie lacéré en deux points, le cœur lacéré… » dit le rapport d’expertise.
L'analyse du Vangelo que j'avais proposée il y a quelques mois est consultable ici : clic
L'analyse du Vangelo que j'avais proposée il y a quelques mois est consultable ici : clic
dimanche 1 novembre 2015
Impression au soleil couchant
Les quelques jours que je me suis octroyés à Athènes sont
évidemment bien trop courts pour pouvoir établir un véritable programme ;
je pare donc à l’essentiel : revoir les amis dont j’ai assez peu de
nouvelles depuis ces années passées, et essayer, à Athènes même, de faire un
point sur les effets de la crise. Je n’en ai pas vraiment le temps : il
faudrait aller enquêter dans différents milieux pour un travail sociologique
plus sérieux ; néanmoins il m’est loisible d’effectuer un premier constat
tout d’abord, d’essayer de le nuancer ensuite.
Je veux d’abord dire que c’est une véritable émotion de
repasser dans des rues qui furent mon quotidien, comme s’il n’y avait pas eu de
rupture. En ce sens, je mesure toute l’humilité de ce que nous sommes qui ne
faisons que passer. Ce qu’il reste, de plus fort, est toute la culture que mes
aînés français — je pense d’abord à Jacques Lacarrière, même s’il ne fut pas le
seul — se sont essayés de traduire leur amour de la Grèce, leurs émotions esthétiques,
leurs relations amicales avec les Grecs, toujours en difficultés, toujours en
capacité de rebondir. Non sans laisser des plumes toutefois.
Je livre juste l’impression d’aujourd’hui, qui fut pénible.
Depuis mon arrivée, j’essaie de me persuader que l’on ne voit pas de traces de
la crise. On pourrait en effet : le tourisme, qui reste une composante
essentielle de l’économie, s’efforce de ne pas montrer ce qui peut être un
obstacle au tourisme.
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| Giorgos Savakis - Musiciens à Plaka - ca 1950 |
J’ai retrouvé mes habitudes rue Ermou, la longue rue très
passante qui descend depuis Syntagma jusqu’en direction du Pirée, à partir de
laquelle la vue sur l’Acropole est exceptionnelle. Elle passe devant la place
Monastiraki, lieu central du tourisme athénien. Depuis Monastiraki, où se
trouve To Tzami, l’ancienne mosquée, on repart dans Pláka, le quartier ancien
qui contourne l’Acropole par le nord, et de l’autre on entre dans Thissio qui
est le quartier des brocanteurs, des marchands d’ameublement. Leurs déballages
attirent les touristes toujours fascinés par des objets hétéroclites, pas
forcément très typiques, mais où les ustensiles de cuivres ou d’argent sont
davantage présents qu’en France. Ce qui me frappe c’est l’abondance des étals.
Sans en tirer de conclusion trop hâtive, on pourrait croire que les familles se
sont défaites de tout ce qui pouvait traîner chez eux, d’inutile, qui pourrait
se monnayer. Je vois beaucoup d’instruments de musique, d’outils divers même
assez récents. Et des collections importantes de livres français.
Je me dois de faire ici une parenthèse sur les relations
entre la France et la Grèce. Jusqu’à la fin des années 1970, le français était
une langue étrangère obligatoire pour les Grecs. Aussi les Grecs qui ont
aujourd’hui une cinquantaine d’années parlent encore bien le français, à ceci
près qu’ils n’ont, pour la plupart, jamais mis les pieds en France. Mais leur
culture française était réelle, ce qui se traduit par l’abondance de livres
qu’on peut trouver encore dans les rayons de bibliothèques chez les
particuliers, jusqu’à des essais français, traduits en langue grecque. Qu’on se
rassure : la France, dans une politique culturelle aberrante depuis de
nombreuses années, a négligé d’assurer des liens réciproques avec de nombreux
pays, évidemment avec la Grèce, si l’on excepte l’Institut français d’Athènes,
et l’on voit que la présence culturelle française en Allemagne n’est plus
depuis longtemps une priorité. Même constat dans certaines anciennes colonies
où l’on ne parle ni ne comprend plus le français, resté trop longtemps une langue
de domination. Aussi tous ces livres français sur les étals de Thissio, ressortissent
certainement de cette logique : les jeunes générations ne bredouillent que
les quelques mots nécessaires aux relations touristiques, et n’ont — je le
comprends — que faire des livres en langue française.
Je viens au fait de cette première impression livrée
aujourd’hui. L’un des centres d’Athènes est la place Omónia (la concorde), à
partir de laquelle partent plusieurs artères et boulevards dans un plan
urbanistique conçu autrefois un peu curieusement, mais surtout à l’allemande.
Les mendiants sont toujours plus ou moins présents,
peut-être moins. Comme si leur effacement progressif de la vision de la rue
correspondait à une élimination des plus faibles, des plus pauvres par le
système économique qui ne leur accorde plus aucune place.
Un accordéoniste chante au coin d’Omónia. Il est
unijambiste. Il ne reste pas longtemps. Il y a en fait peu des touristes en ce
temps de Toussaint et j’entends juste une mère de famille accompagnée du
géniteur de ses trois enfants, du moins je le suppose, dire, en français : « On va
aller à Monastiraki. — C’est où maman ? — C’est là où il y a plein de
boutiques, où on trouve des choses sympas… » Je n’entends pas la suite.
Ai-je besoin de dire ce que je pense de ces lieux faits pour satisfaire les
plus médiocres intérêts des touristes ? La dernière fois que je suis allé
à Londres, un rapide passage à Camden m’a fait renoncer à tout jamais d’y
remettre les pieds.
A Camden les touristes vont chercher une ambiance qu’ils paient en
achetant des babioles, colifichets et autres saloperies estampillées d’images
« rebelles », de Jim Morrison au pape du reggae en passant par Janis
Joplin et John Lennon, le tout dans une odeur épouvantable de friture et de
viandes grillées qui soulève le cœur. Sans ressembler tout à fait à Camden,
Monastiraki est un peu ça, à taille plus humaine heureusement. Mais c’est
surtout un lieu ou s’exprime le sentiment grégaire de la nature humaine, où
l’idée d’être ensemble conforte, rassure, et en petit groupe, un boit une
bière, on fume, mais surtout on discute, ce qui est justement cette raison de
ne pas se sentir face au monde dont on ne sait quoi faire.
Aujourd’hui, si Omónia est toujours la place vers laquelle
on converge, on est surpris par le délabrement, largement visible, qui commence
déjà rue Athinas, la rue qui relie Omónia à Monastiraki, le centre touristique.
Magasins fermés avec les vitrines tagguées, réduction des surfaces de ventes,
une impression que le commerce qui reste est un commerce de survie : les
periptera (kiosques bazars où l’on trouve de tout) vendent, lorsqu’ils sont
ouverts, de vieux stocks qu’on devine difficiles à renouveler. Pour des
Français, hélas trop rompus aujourd’hui à la fréquentation des supermarchés, la
compréhension du commerce grec est compliquée : Carrefour, qui essaie de
s’imposer dans de nombreux pays, a racheté les grandes surfaces Marinopoulos.
Il y an a un près d’Omónia, qui ressemblait vaguement à un Franprix, où l’on
trouvait l’ensemble des produits courants de consommation. Aujourd’hui, dans
cet environnement dégradé, le Carrefour-Marinopoulos a réduit sa surface des
trois-quarts, et ne sont plus vendus que des denrées alimentaires très basique.
J’en suis ressorti avec un panier à 3,60 € : un litre de jus d’orange,
deux yaourts et deux coulouris thessalonikis, ces gâteaux ronds à pâte briochée
recouverts de graines de sésame, ressemblant à des couronnes, que l’on grignote
le matin.
De Monastiraki, on est très vite à Thissio : ce samedi
soir, la Toussaint aidant, où les jeunes se griment le visage de maquillages
mortuaires, la rue Ermou est pleine à craquer. Il me semble que toute l’Athènes
s’est repliée là autour de cette rue pour se sentir plus au chaud, et du Mac Do
de Syntagma jusqu’à Thissio, la foule dense se dispute la rue avec les
voitures. Et dans l’allée qui borde les anciennes ruines, dans cette allée où
se trouvent les restaurants, ce sont les Athéniens qui remplissent les tables.
Tous ne débordent pas, loin s’en faut, et l’on comprend que ce sont d’abord les
touristes qui remplissent les terrasses, d’ordinaire. Quelques groupes de
musiciens jouent des rébétikos, machinalement, sans enthousiasme. En tout cas
on n’y sent pas le feu qui animait Tsitsánis autrefois. Lui ne jouait pas pour
apporter une plus-value aux restaurants.
Pour autant, l’activité commerçante ne s’est pas
interrompue : elle s’exerce autrement, mais de manière plus directe entre
les petits commerçants et les Athéniens qui étaient nombreux ce samedi matin
dans la rue Athinas, et autour de Psirrí. C’est à Psirrí que se maintiennent
encore quelques activités, mais on retrouve de nombreux magasins chinois, qui
n’ont pas de leçons de commerce à apprendre des Grecs. Les Chinois entre eux,
dans la rue parlent grec ! Ça ne se voit pas en France, à ma connaissance,
que des Chinois parlent français entre eux. C’est dans les rues de Psirrí, que
l’on trouve encore quelques boutiques où l’on vend ces épices dont la seule
odeur enivre et entraîne au voyage : « και ο νους ταξιδεύει… »
samedi 31 octobre 2015
Ninetto Davoli intervista Pier Paolo Pasolini
Quelques pensées vers l’Italie ces jours-ci.
Ninetto et Pier Paolo, dans une interview qui démarre de manière un peu arrangée, et se poursuit dans la spontanéité qui caractérisait le jeune Ninetto, avec le souci de Pier Paolo d'expliquer l'intention de son cinéma.
vendredi 30 octobre 2015
Je suis en Grèce
Me voici en Grèce à Athènes, où je n'avais pas mis les pieds depuis quelques années. Il me sera plus difficile de publier des billets; néanmoins je vais tâcher de rendre compte de mes impressions dans ces lieux où sévit la crise, doublement, celle d'une économie terrassée par les idéologies néo-libérales, et celle des réfugiés qui affluent dans leur espoir de l'Europe.
J'ai programmé quelques billets qui ne concernent pas forcément la Grèce. Je donnerai ici, quand je le pourrai, quelques vues, mais les images ne sont pas toujours faciles à insérer depuis certains lieux...
J'ai programmé quelques billets qui ne concernent pas forcément la Grèce. Je donnerai ici, quand je le pourrai, quelques vues, mais les images ne sont pas toujours faciles à insérer depuis certains lieux...
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| Le Lycabète au loin vu depuis Plaka - Photo Celeos |
jeudi 29 octobre 2015
Jeunesse
Youth - La Giovinezza - Paolo Sorrentino (2015)
Suis-je obsédé par le temps qui passe ? Sans doute. Et
peut-être aurais-je l'envie que les émotions de bonheur que l'on éprouve à un
instant précis soient à tout jamais figées, pour pouvoir les apprécier sans
fin.
Sauf que cela ne se passe pas ainsi. D'abord parce que la
conscience de ces instants uniques n'émerge que bien après, comme une sorte de
révélation décalée, et j'en conserve une espèce d'amertume, comme si je n'en
avais pas su ou pas pu en apprécier toutes les minutes. Je sais alors que j'ai
été heureux, furtivement, dans les complicités avec les êtres, les choses.
C’est ainsi que naît la nostalgie, avec ce sentiment de déchirement, de tous
les possibles que par maladresse, timidité, incompréhension, j'ai, en fin de
compte, soigneusement évités.
Moi qui rate souvent de bons, de beaux films, faute de
trouver dans ce Midi mal foutu des lieux dignes du cinéma, je suis allé voir
deux fois le film de Paolo Sorrentino, Youth,
dont Michaël Caine, Harvey Keitel et Rachel Weisz sont les principaux acteurs.
Je ne sais pourquoi, dans cette France clivée, quelques
personnes se sont abstenues de s’intéresser au film au prétexte que, malgré un
titre paradoxal, le film parlait de gens âgés. Quelle erreur ! D’abord
parce qu’on est vieux à peine est-on né, rattrapé par le vieux monde devant
lequel on peut s’échiner à courir, et ensuite parce que l’une des leçons du
film est, justement, une interrogation sur la jeunesse passée, que l'on
redécouvre à chaque instant à travers les déformations de la perception, celle de
soi, celle des autres : comment voit-on les autres dans le vieillissement,
que reste-t-il de celui ou de celle que l'on a été ?
Pour son quatre-vingt dixième anniversaire, Claude Lévi-Strauss,
dont la mémoire était étonnante, évoquait sa vie comme une sorte
d'hologramme : il était encore tout ce qu'il avait été, se rappelant
chaque instant de sa vie dans une mise en perspective devenue compressée comme
les œuvres de César, et en même temps il n'était plus en mesure d'être celui
qu'il avait été, dans l'impossibilité de mettre en adéquation son corps d'alors
avec ce que sa mémoire lui prodiguait de souvenirs, de sensations...
Le film de Paolo Sorrentino s'appuie sur une esthétique de
l'image imparable, faite d'une pureté des lignes, des couleurs, des formes dans
un parfait design. C'est l'écrin dans lequel évolue la galerie des
personnages dont Fred Ballinger, interprété par Michaël Caine, est le point
d'ancrage. Autour de lui évoluent sa fille, son ami cinéaste et un ensemble de
gens auxquels on ne devrait, à priori, accorder aucun intérêt
particulier : entre le pathétique, le superficiel, l’incohérent, toute la
galerie pèche par cet espèce de narcissisme décalé : ne plus être en
mesure de s’accepter comme dans l’incapacité d’être encore ce que l’on a été.
La touche de Sorrentino, outre ce que l’on prend dans la
figure de retour au réel — dont la scène étonnante entre une Brenda Morel (Jane
Fonda, étonnante) cynique au point d’en détruire sa légende, et un Mick Boyle (Harvey
Keitel) encore bercé d’illusions — est de juxtaposer une esthétique inattaquable
et la mesquinerie du contingent qui rattrape toutes et tous. Or dans cette
dévastation apparente, le ressort, la résilience dirait-on aujourd’hui, c’est
d’être encore capable de rebondir dès lors que l’on accepte ses faiblesses,
l’abandon de sa pleine puissance, gloire fanée qu’un narcissisme excessif avait
laissé croire fini : fini de jouir de la musique, de la beauté, de l’amour
que l’on pensait inaltérable.
Quelques scènes sont du plus bel effet, peut-être trop
démonstratives toutefois : le clone de Maradonna, sur lequel la caméra
s’appesantit en donnant de son ventre l’idée même du ballon, devenu
hypertrophié, avec lequel il a acquis ses lettres de noblesse, devient contre
toute attente une ballerine sur le court de tennis, jouant avec une simple
balle ; la miss Univers rive son clou à Jimmy Tree (Paul Dano), lui
montrant qu’on peut prendre un plaisir simple à aimer sa propre beauté sans
déroger aux contraintes de l’esprit ; un lama se met en lévitation, bien
que l’esprit rationaliste en refuse l’idée même, la laissant aux croyances
ordinaires.
L’esprit, le souci de la beauté finissent par s’imposer dans
la relation spontanée entre le compositeur qui fait découvrir à l’enfant
violoniste quelques pistes pour mieux jouer. Elles s’intègrent dans sa pratique
de l’instrument et dans la découverte d’une pièce de musique massacrée par
l’enfant, laissant envisager tous les progrès qu’il peut accomplir.
La juxtaposition du visage de l’épouse de Bellinger, Mélanie
(Sonia Gessner) cloîtrée dans son silence et dans sa chambre de Venise avec
celui de la soprano Sumi Jo dans son propre rôle n’était pas nécessaire :
le cheminement de l’acceptation de ce qui n’est plus, de ce qui est encore un
peu, finit par s’instiller tranquillement dans les yeux du spectateur. On en
ressort troublé, sans doute apaisé par l’aveu d’humilité qui achève le film,
donnant à chacun la mesure du temps.
La critique qu’en a faite Clémentine Gallot dans Libération
à sa présentation à Cannes est féroce : le décor est « sentimentalo –
rococo », Paolo Sorrentino est un « indécrottable cabotin ». « Les
décrochages frénétiques, tableaux pompiers sur des corps difformes et fardés et
le finale au vacarme tonitruant de cet hommage ringard et racorni confirment qu’il
y a quelque chose de pourri dans ce cinéma de papi, sinistre radotage
gériatrique et chant du cygne frappé de sénilité précoce. »
Ouf ! je crois
que je n’ai pas vu le même film, moi qui ai généralement la dent dure pour les
navets insupportables que le cinéma français nous assène. Je crains que cette
jeune critique n’ait qu’une connaissance limitée du cinéma italien que l’on
retrouve ici dans sa splendeur.
Et que je conseille vivement, n’ayant pas vu passer le temps
les deux fois où je suis allé le voir !
mercredi 28 octobre 2015
Marc Favreau - Sol
Un peu de rangement ces jours-ci. Une vieille cassette traîne, avec d'autres, sur un coin de mon bureau. C'est Sol, le personnage incarné par l'immense Marc Favreau, un incroyable joueur avec les mots, avec une espèce de génie singulier pour frapper là où c'est douloureux parfois. Il parlait du fier monde, entre autres, avec le côté à la fois naïf et incisif de son personnage. Au delà de l'intention humoristique, sa préoccupation, comme beaucoup de gens sensibles à la marche du monde, était de s'interroger sur l'absurdité de ce que nous vivons et de s'étonner de la manière dont les situations se perpétuent dans cet éternel chaos. En cela, il était beaucoup plus proche de Samuel Beckett que de tout ce fatras humoristique qu'on nous impose aujourd'hui, tous ces insupportables stand up, avec l'injonction de rire à tout moment de ce qui reste pitoyable.
Marc Favreau était Québécois. De ces francophones toujours en danger - un peu moins aujourd'hui - de la manière dont ils vivent leur culture, on a toujours énormément à découvrir.
Je ne sais plus en quelle année Marc Favreau avait fait le bonheur du festival d'Avignon, à l'époque où le festival était encore une initiative d'envergure intellectuelle et n'était pas tombé dans ce grand marché du spectacle du théâtre.
Le grand poète qu'était Marc Favreau nous a quittés il y a dix ans, le 17 décembre 2005. Regrets.
Marc Favreau était Québécois. De ces francophones toujours en danger - un peu moins aujourd'hui - de la manière dont ils vivent leur culture, on a toujours énormément à découvrir.
Je ne sais plus en quelle année Marc Favreau avait fait le bonheur du festival d'Avignon, à l'époque où le festival était encore une initiative d'envergure intellectuelle et n'était pas tombé dans ce grand marché du spectacle du théâtre.
Le grand poète qu'était Marc Favreau nous a quittés il y a dix ans, le 17 décembre 2005. Regrets.
mardi 27 octobre 2015
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