Je préfère le dissensus dur au caramel mou

Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio

Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »

vendredi 21 avril 2017

Nouvelles du chaos (1)

C’est comme si on essayait de croire que les sociétés ont des systèmes politiques qui seraient des particularités culturelles. Comme si « l’homme africain n’était pas assez entré dans l’histoire », ainsi que l’a formulé l’autre tache. Mais c’est aussi comme si on voulait s’amuser à croire qu’il y a une commune mesure entre la démocratie grecque, ou islandaise, ou toute forme d’assemblée qui permet de décider du devenir de la société dans son état historique, dans ses contingences économiques, et ce que nous vivons nous aujourd’hui dans cette situation politique devenue affligeante.

Déjà, le terme de « politique » est un leurre, considéré de notre point de vue actuel. S’il s’agit de s’occuper des affaires de la cité, nous sommes trop nombreux, et la cité est devenue trop complexe, le lieu d’enjeux financiers tellement importants, que, quel que soit le guignol qui aura réussi à cumuler les choix des « électeurs », il ne sera présent de manière apparente aux affaires, que pour donner l’illusion qu’il est celui qui agit, alors que celui qui agit est, on le sait, un marionnettiste tellement doué qu’on ne le voit pas manipuler son pantin, si on a bien compris qu’il agit dans l’ombre. Je ne veux pas dire par là qu’il y a un complot, comme les imbéciles se l’imaginent : pas plus de « protocole des sages de Sion », que les antisémites russes avaient inventé, que d’ « illuminati » qui font croire que les Américains ne sont pas allés sur la lune, ou que la destruction des Twin towers serait l’œuvre de la CIA. Non, le système est plus pernicieux : il relève de la complexité de tous les systèmes qui interagissent, et qui font que la notion de masse, d’hypergroupe ont des fonctionnements propres, qui ne relèvent pas de la rationalité. Je voudrais faire référence à un ouvrage de Wilhelm Reich, La psychologie de masse du fascisme,  paru voici déjà fort longtemps (1933), et qui analyse comment le besoin d’un système autoritaire procède des frustrations de l’ego collectif, si je résume très – trop  – rapidement la pensée de Reich.

Je voulais parler de quelques sujets qui me tiennent à cœur : la manière doit la démocratie paraît dévoyée à un nombre toujours plus important ; les attitudes très différentielles du monde gay — si tant est qu’on puisse parler d’un monde gay, tant la notion de « communauté gay » peut faire illusion.

Eh oui, quoi ! La démocratie n’est plus le système qui correspond au fonctionnement des sociétés occidentales. La démocratie a une histoire : si on laisse de côté volontairement, et provisoirement, la démocratie de Périclès, elle est née, en Europe, au moment où le capitalisme avait besoin de changer les termes du pouvoir. L’aristocratie était devenue obsolète, l’économie colbertiste totalement has-been, et les capitaux avaient besoin de pouvoir voyager d’une frontière à l’autre, plus rapidement, plus efficacement que jamais. C’est le siècle des Lumières, avec ses paradoxes, qui a précipité ces moments-là : ce qui reste terriblement trompeur, c’est que la liberté – oh, quelle notion putarasse ! – a été confondue volontairement dans les différents domaines de la pensée, de la politique, de l’économie. C’est au nom de la liberté de conscience – pauvre Chevalier de la Barre ! – défendue par Voltaire, (écrivain bien médiocre qui possédait des actions dans les sociétés négrières, mais pour Voltaire, les nègres ne devaient sans doute pas avoir de conscience, donc aucun besoin de liberté) que dans le même packaging on a ajouté liberté de laisser passer les produits, les biens de consommation, les forces de travail. Liberté rendue par l’expression de « laisser faire, laisser passer ». Cette fameuse liberté du renard dans le poulailler.

Ainsi, pour cette liberté de produire et de vendre librement, il fallait un système politique nouveau, conçu par des gens éclairés. Au nom du peuple, toujours. Au début on met en place un système censitaire : seuls ceux qui payent des impôts peuvent choisir leurs représentants. En France c’est la Seconde république qui devient plus honorable, rétablissant l’abolition de l’esclavage et adoptant le suffrage universel. En fait, malgré les forces de progrès, la contre-révolution est toujours en marche, et les lumières de la Seconde république ne durent pas : le Second empire de Badinguet vient rajouter cet autoritarisme imbécile dans lequel se complaisent les psychopathes du pouvoir. Le capitalisme s’est fort bien arrangé de cette situation politique, jusqu’à la guerre avec la Prusse que son crétin d’oncle avait semée et qui a fini par pousser sur le terreau du nationalisme déjà bien installé en Europe. Finalement, les affaires économiques se faisant mieux avec les affaires politiques, la Troisième république retrouve du ressort après l’écrasement des velléités réellement populaires de la Commune de Paris…

On ne va pas faire le tour des avanies de la démocratie française, construite également sur le colonialisme sans scrupule que mène de bons républicains, au nom de la prévalence de la culture française sur le monde entier, antienne déjà chantée en son temps par Napo le petit.
Ah, qu’elle était belle, la cinquième ! « Coup d’état permanent » dénoncé par Tonton Francisque tant qu’il n’était pas au pouvoir. Finalement Tonton Francisque s’en est bien accommodé, de cette cinquième. Quatorze ans, ça vous fait un petit côté louicatorzien, dans les ors des palais de la République où la nostalgie de l’Ancien régime donne encore des érections à quelques fonctionnaires plus ou moins hauts. Un jour, tout cela sera rasé, par un tsunami, une météorite, un roi du Qatar. Même pas par un attentat anarchiste ! Ravachol et Bonnot étaient petite bite. Les ors de la République, ce n’est pas en soi qu’ils sont scandaleux. Ce mélange de style baroque et Second empire est pompier en diable, pour tout dire, finalement, d’une vulgarité sans nom. Le scandale est que dans le même temps, les quartiers – un bien grand mot pour désigner le plus souvent des barres d’immeubles terrifiantes – sont restés ce béton désespérant dans lequel ont grandi les enfants que les traces de la colonisation ont définitivement dégueulassés. Les palais de la rue de Rivoli contre la cité des Quatre-mille de la Courneuve. Ça résume assez bien la Cinquième, finalement. Décorons encore de l’ « affaire Ben Barka » et de tous les scandales que la droite gaullienne a couverts quand elle fermait les yeux sur les agissements des barbouzes d’extrême-droite. Quel historien pourrait faire l’apologie de la Cinquième, malgré la nostalgie culturelle des « Trente glorieuses » ?


On en est là, au chaos, à la complicité coupable depuis toujours de cette gauche façon Guy Mollet, — y aurait-il des gays mollets ? — réplique de ces radicaux socialistes, héritiers des petits instituteurs soumis à Jules Ferry qui croyaient bien faire en apprenant à leurs élèves à savoir lire, compter, écrire le français. Dans les colonies comme dans les campagnes profondes. Les savoirs dispensés par la république ne relevaient pas du sentiment honorable de vouloir élever l’esprit des petits paysans : on en faisait des ouvriers, des mineurs, les filles devenaient des boniches qui se faisaient tringler par les patrons un peu plus fortunés qu’elles-mêmes ne l’étaient. Voilà à quoi servait l’école : faire comprendre les ordres des contremaîtres lorrains dans les mines, apprendre à obéir à l’instituteur, au contremaître, au juteux. Histoire de ne pas renâcler à aller se faire trouer la peau dans la saloperie de 14-18. Les monuments aux morts s’enorgueillissent des listes d’enfants tombés « pour la patrie ». Je reste scotché que ce terme renaisse sans aucune espèce de sentiment de honte de la part de ceux qui l’emploient. Le piège est même une sorte de surenchère que cette métastase intellectuelle est parvenue à créer. J’avais acquiescé en grande partie à l’analyse d’Emmanuel Todd quant aux mobilisations imbéciles qui avaient suivi les attentats de Charlie et de l’Hypercacher, notamment cette expression de « catholiques zombies » catégorie qui permettait d’exprimer l’attitude des héritiers d’une tradition bourgeoise où prédomine le patriarcat dans une idéologie religieuse qui soude les relations entre générations. La suite des événements a donné raison à Todd, puisque le catholicisme puant l’eau bénite croupie a relevé le nez de plus belle, revendiquant les racines chrétiennes de la France. Par contre, Todd s’était laissé emporter par la motivation de son analyse par l’appartenance à une famille d’origine juive. Et patatras ! Défaut de neutralité axiologique, cher Emmanuel : ceux qui n’ont pas une famille qui s’est retrouvée en difficulté de situation de domination ne pourrait dès lors adhérer à ton analyse ? Et cette dérive s’est retrouvée dans ce terme que tu as employé, te revendiquant « patriote » bien plus que les fachos de la mère Le Pen pour dire ton amour du pays, de ses aspects positifs et autres gnagnateries plus débiles les unes que les autres.

Car en fait, en matière de républiques successives, de systèmes démocratiques plus ou moins adaptés, combinés, ne reste que le constat du principe de domination du peuple métropolitain ou ultramarin par les propriétaires de capital monétaire, intellectuel, culturel, social chacun devant pouvoir y trouver son compte à la mesure de ses capacités. Le fameux ascenseur social. Il ne suffit pas de constater qu’il est en panne, aussi en panne que les ascenseurs réels qui ne fonctionnent plus dans les tours des cités de Trappes ou de Vénissieux pour ne citer qu’elles. S’il est en panne, ce n’est pas du seul fait de l’incapacité des cadres à faire fonctionner l’ascenseur social. Bien au contraire, ils ont parfaitement réussi à le mettre en panne définitive. Parce que la société de la finance, — on pourrait l’appeler pour l’heure macronienne, mais elle changera rapidement de nom dans peu de temps — n’a plus besoin d’une illusion de mobilité sociale : elle n’en veut plus. La société est bigarrée, et cette segmentation, que l’on veut faire croire ethnique alors qu’elle est sociale, est la justification du maintien des possédants, de l’accroissement et de la concentration des pouvoirs et de la finance. Dans leur esprit, il ne faut donc surtout pas permettre de remettre en marche l’ascenseur social qui n’a d’ailleurs jamais beaucoup marché, ni très longtemps.
(à suivre)


7 commentaires:

Silvano a dit…

J'aime bien venir chez Véhèmes pour y trouver des raisons d'espérer.

Celeos a dit…

Mais si, il y en a: dessiller les yeux permet de regarder le ciel en pleine lumière, d'apprécier les arbres en fleurs du printemps et le joli cul de certains garçons !

Anonyme a dit…

Très brillant, Céléos.
Pas gai mais désespérément brillant.

"La critique a dépouillé les chaînes des fleurs imaginaires qui les recouvraient, non pour que l’homme porte des chaînes sans fantaisie, désespérantes, mais pour qu’il rejette les chaînes et cueille la fleur vivante."

N'empêche que ça donne une drôle d'envie de pleurer.

Je souhaite à chacun de nous d'arriver, un jour, à cueillir la fleur vivante, avant sa propre fin.
Marie

Silvano a dit…

:)

Celeos a dit…

Merci Marie. Très jolie citation que je partage intégralement, sauf que je ne cueille pas les fleurs mais les préfère dans leur milieu originel.
Non, ça ne donne pas envie de pleurer, mais d'être dans le grand vent qui passe de fleur en fleur pour humer leur parfum et jouir sans entrave, une fois les chaînes brisées !
On est sur ce chemin, Marie.

Silvano a dit…

"On est sur ce chemin, Marie." : grand écart.
:)

Celeos a dit…

Grand écart ? Non, arabesque.