Je préfère le dissensus dur au caramel mou

Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio

Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »

dimanche 23 avril 2017

Damien Saez - L'Humaniste

Un très beau texte de Damien Saez que je n'avais encore jamais présenté dans ce blog. Personnalité complexe, écorché vif, dit-on lorsqu'on utilise ces clichés éculés... Je reste preneur de ce qu'il dit. Qui mériterait d'être présenté avec moins de défenses.
Il paraît qu'on vote en France aujourd'hui. Je fais le voeu que ceux qui mettront un bulletin dans l'urne aient au coeur quelques uns des sentiments évoqués dans ce texte.
Et que tous nous soyons inspirés par le grand soleil de ce jour !


samedi 22 avril 2017

Tim Dup - Les ourses polaires

C'est du beau, c'est du frais que je découvre avec un peu de retard. Les poètes passent et d'autres fleurissent, avec leurs maladresses, mais surtout leur fraîcheur. Putain, que ce gosse paraît porteur de plein de belles choses à venir ! De l'espoir, disait-on ? Mais oui !


vendredi 21 avril 2017

Nouvelles du chaos (1)

C’est comme si on essayait de croire que les sociétés ont des systèmes politiques qui seraient des particularités culturelles. Comme si « l’homme africain n’était pas assez entré dans l’histoire », ainsi que l’a formulé l’autre tache. Mais c’est aussi comme si on voulait s’amuser à croire qu’il y a une commune mesure entre la démocratie grecque, ou islandaise, ou toute forme d’assemblée qui permet de décider du devenir de la société dans son état historique, dans ses contingences économiques, et ce que nous vivons nous aujourd’hui dans cette situation politique devenue affligeante.

Déjà, le terme de « politique » est un leurre, considéré de notre point de vue actuel. S’il s’agit de s’occuper des affaires de la cité, nous sommes trop nombreux, et la cité est devenue trop complexe, le lieu d’enjeux financiers tellement importants, que, quel que soit le guignol qui aura réussi à cumuler les choix des « électeurs », il ne sera présent de manière apparente aux affaires, que pour donner l’illusion qu’il est celui qui agit, alors que celui qui agit est, on le sait, un marionnettiste tellement doué qu’on ne le voit pas manipuler son pantin, si on a bien compris qu’il agit dans l’ombre. Je ne veux pas dire par là qu’il y a un complot, comme les imbéciles se l’imaginent : pas plus de « protocole des sages de Sion », que les antisémites russes avaient inventé, que d’ « illuminati » qui font croire que les Américains ne sont pas allés sur la lune, ou que la destruction des Twin towers serait l’œuvre de la CIA. Non, le système est plus pernicieux : il relève de la complexité de tous les systèmes qui interagissent, et qui font que la notion de masse, d’hypergroupe ont des fonctionnements propres, qui ne relèvent pas de la rationalité. Je voudrais faire référence à un ouvrage de Wilhelm Reich, La psychologie de masse du fascisme,  paru voici déjà fort longtemps (1933), et qui analyse comment le besoin d’un système autoritaire procède des frustrations de l’ego collectif, si je résume très – trop  – rapidement la pensée de Reich.

Je voulais parler de quelques sujets qui me tiennent à cœur : la manière doit la démocratie paraît dévoyée à un nombre toujours plus important ; les attitudes très différentielles du monde gay — si tant est qu’on puisse parler d’un monde gay, tant la notion de « communauté gay » peut faire illusion.

Eh oui, quoi ! La démocratie n’est plus le système qui correspond au fonctionnement des sociétés occidentales. La démocratie a une histoire : si on laisse de côté volontairement, et provisoirement, la démocratie de Périclès, elle est née, en Europe, au moment où le capitalisme avait besoin de changer les termes du pouvoir. L’aristocratie était devenue obsolète, l’économie colbertiste totalement has-been, et les capitaux avaient besoin de pouvoir voyager d’une frontière à l’autre, plus rapidement, plus efficacement que jamais. C’est le siècle des Lumières, avec ses paradoxes, qui a précipité ces moments-là : ce qui reste terriblement trompeur, c’est que la liberté – oh, quelle notion putarasse ! – a été confondue volontairement dans les différents domaines de la pensée, de la politique, de l’économie. C’est au nom de la liberté de conscience – pauvre Chevalier de la Barre ! – défendue par Voltaire, (écrivain bien médiocre qui possédait des actions dans les sociétés négrières, mais pour Voltaire, les nègres ne devaient sans doute pas avoir de conscience, donc aucun besoin de liberté) que dans le même packaging on a ajouté liberté de laisser passer les produits, les biens de consommation, les forces de travail. Liberté rendue par l’expression de « laisser faire, laisser passer ». Cette fameuse liberté du renard dans le poulailler.

Ainsi, pour cette liberté de produire et de vendre librement, il fallait un système politique nouveau, conçu par des gens éclairés. Au nom du peuple, toujours. Au début on met en place un système censitaire : seuls ceux qui payent des impôts peuvent choisir leurs représentants. En France c’est la Seconde république qui devient plus honorable, rétablissant l’abolition de l’esclavage et adoptant le suffrage universel. En fait, malgré les forces de progrès, la contre-révolution est toujours en marche, et les lumières de la Seconde république ne durent pas : le Second empire de Badinguet vient rajouter cet autoritarisme imbécile dans lequel se complaisent les psychopathes du pouvoir. Le capitalisme s’est fort bien arrangé de cette situation politique, jusqu’à la guerre avec la Prusse que son crétin d’oncle avait semée et qui a fini par pousser sur le terreau du nationalisme déjà bien installé en Europe. Finalement, les affaires économiques se faisant mieux avec les affaires politiques, la Troisième république retrouve du ressort après l’écrasement des velléités réellement populaires de la Commune de Paris…

On ne va pas faire le tour des avanies de la démocratie française, construite également sur le colonialisme sans scrupule que mène de bons républicains, au nom de la prévalence de la culture française sur le monde entier, antienne déjà chantée en son temps par Napo le petit.
Ah, qu’elle était belle, la cinquième ! « Coup d’état permanent » dénoncé par Tonton Francisque tant qu’il n’était pas au pouvoir. Finalement Tonton Francisque s’en est bien accommodé, de cette cinquième. Quatorze ans, ça vous fait un petit côté louicatorzien, dans les ors des palais de la République où la nostalgie de l’Ancien régime donne encore des érections à quelques fonctionnaires plus ou moins hauts. Un jour, tout cela sera rasé, par un tsunami, une météorite, un roi du Qatar. Même pas par un attentat anarchiste ! Ravachol et Bonnot étaient petite bite. Les ors de la République, ce n’est pas en soi qu’ils sont scandaleux. Ce mélange de style baroque et Second empire est pompier en diable, pour tout dire, finalement, d’une vulgarité sans nom. Le scandale est que dans le même temps, les quartiers – un bien grand mot pour désigner le plus souvent des barres d’immeubles terrifiantes – sont restés ce béton désespérant dans lequel ont grandi les enfants que les traces de la colonisation ont définitivement dégueulassés. Les palais de la rue de Rivoli contre la cité des Quatre-mille de la Courneuve. Ça résume assez bien la Cinquième, finalement. Décorons encore de l’ « affaire Ben Barka » et de tous les scandales que la droite gaullienne a couverts quand elle fermait les yeux sur les agissements des barbouzes d’extrême-droite. Quel historien pourrait faire l’apologie de la Cinquième, malgré la nostalgie culturelle des « Trente glorieuses » ?


On en est là, au chaos, à la complicité coupable depuis toujours de cette gauche façon Guy Mollet, — y aurait-il des gays mollets ? — réplique de ces radicaux socialistes, héritiers des petits instituteurs soumis à Jules Ferry qui croyaient bien faire en apprenant à leurs élèves à savoir lire, compter, écrire le français. Dans les colonies comme dans les campagnes profondes. Les savoirs dispensés par la république ne relevaient pas du sentiment honorable de vouloir élever l’esprit des petits paysans : on en faisait des ouvriers, des mineurs, les filles devenaient des boniches qui se faisaient tringler par les patrons un peu plus fortunés qu’elles-mêmes ne l’étaient. Voilà à quoi servait l’école : faire comprendre les ordres des contremaîtres lorrains dans les mines, apprendre à obéir à l’instituteur, au contremaître, au juteux. Histoire de ne pas renâcler à aller se faire trouer la peau dans la saloperie de 14-18. Les monuments aux morts s’enorgueillissent des listes d’enfants tombés « pour la patrie ». Je reste scotché que ce terme renaisse sans aucune espèce de sentiment de honte de la part de ceux qui l’emploient. Le piège est même une sorte de surenchère que cette métastase intellectuelle est parvenue à créer. J’avais acquiescé en grande partie à l’analyse d’Emmanuel Todd quant aux mobilisations imbéciles qui avaient suivi les attentats de Charlie et de l’Hypercacher, notamment cette expression de « catholiques zombies » catégorie qui permettait d’exprimer l’attitude des héritiers d’une tradition bourgeoise où prédomine le patriarcat dans une idéologie religieuse qui soude les relations entre générations. La suite des événements a donné raison à Todd, puisque le catholicisme puant l’eau bénite croupie a relevé le nez de plus belle, revendiquant les racines chrétiennes de la France. Par contre, Todd s’était laissé emporter par la motivation de son analyse par l’appartenance à une famille d’origine juive. Et patatras ! Défaut de neutralité axiologique, cher Emmanuel : ceux qui n’ont pas une famille qui s’est retrouvée en difficulté de situation de domination ne pourrait dès lors adhérer à ton analyse ? Et cette dérive s’est retrouvée dans ce terme que tu as employé, te revendiquant « patriote » bien plus que les fachos de la mère Le Pen pour dire ton amour du pays, de ses aspects positifs et autres gnagnateries plus débiles les unes que les autres.

Car en fait, en matière de républiques successives, de systèmes démocratiques plus ou moins adaptés, combinés, ne reste que le constat du principe de domination du peuple métropolitain ou ultramarin par les propriétaires de capital monétaire, intellectuel, culturel, social chacun devant pouvoir y trouver son compte à la mesure de ses capacités. Le fameux ascenseur social. Il ne suffit pas de constater qu’il est en panne, aussi en panne que les ascenseurs réels qui ne fonctionnent plus dans les tours des cités de Trappes ou de Vénissieux pour ne citer qu’elles. S’il est en panne, ce n’est pas du seul fait de l’incapacité des cadres à faire fonctionner l’ascenseur social. Bien au contraire, ils ont parfaitement réussi à le mettre en panne définitive. Parce que la société de la finance, — on pourrait l’appeler pour l’heure macronienne, mais elle changera rapidement de nom dans peu de temps — n’a plus besoin d’une illusion de mobilité sociale : elle n’en veut plus. La société est bigarrée, et cette segmentation, que l’on veut faire croire ethnique alors qu’elle est sociale, est la justification du maintien des possédants, de l’accroissement et de la concentration des pouvoirs et de la finance. Dans leur esprit, il ne faut donc surtout pas permettre de remettre en marche l’ascenseur social qui n’a d’ailleurs jamais beaucoup marché, ni très longtemps.
(à suivre)


jeudi 20 avril 2017

Piège à électrons

Je suis assez d'accord avec ce que raconte Pierre-Emmanuel Barré. Sauf que je ne me les mettrai jamais dans une urne. J'essaierai de publier un texte que je n'ai pas le temps de terminer. L'autre jour estèf m'avait interrogé sur ma détestation de la notion de «collectif». J'en ai déjà parlé dans le blog, mais une piqûre de rappel ne peut pas faire de mal. Je dirai en quoi être libertaire se distingue d'être libertarien et pourquoi il me semble temps de ne plus participer du tout à cette mascarade qu'on appelle des élections politiques.


mercredi 19 avril 2017

Στην Αμερική - En Amérique

L'espoir de l'Amérique fut de ceux qui nourrirent le monde. C'était avant que Trump ne soit élu, bien évidemment. Croire que le désordre ne provient pas d'une croyance folle en un ordre illusoire est une totale folie. Le monde en subit les tourments dans d'interminables diasporas...

La musique et les paroles sont de Thanássis Papaconstantínou, l'interprétation est de Socrátis Málamas.



Στίχοι: Θανάσης Παπακωνσταντίνου
Μουσική: Θανάσης Παπακωνσταντίνου
 Σωκράτης Μάλαμας

Ο τόπος που μεγάλωσα κρυφό παράπονο έχει,
που η θάλασσα δε δέχτηκε το χώμα του να βρέχει.
Παρόλα αυτά του ωκεανού, ξέρω, το μαύρο κύμα
σε πάει ίσα στο βυθό σε πάει και στην Κίνα.
Α! και στην Αμερική, μαζί με τη Μαρίκα, το Δούσια τον Κωστή.
Ο τόπος που μεγάλωσα κρυφό παράπονο έχει,
που η θάλασσα δε δέχτηκε το χώμα του να βρέχει.
Παρόλα αυτά του ωκεανού, ξέρω, το μαύρο κύμα
σε πάει ίσα στο βυθό σε πάει και στην Κίνα.
Α! και στην Αμερική, μαζί με τη Μαρίκα, το Δούσια τον Κωστή.

Τους βλέπω μπρος τα μάτια μου μες το παλιό βαπόρι
σα στρείδια στο κατάστρωμα οι μετανάστες όλοι.
Βουβές γυναίκες, άλαλες που δύναμη αναβλύζουν,
παιδάκια που δε νιώθουνε το δρόμο που βαδίζουν.
Α! Τα χρόνια τα παλιά, βαριά φορτία φεύγαν για την Αμέρικα.

Του Κατσαρού ανεμίζουνε τα κατσαρά μαλλιά του,
καθώς κοιτάζει αντίθετα προς τη γενέτειρά του.
Του φέρνει ο άνεμος στ’αυτιά τραγούδια αγαπημένα,
τα παιξε στην κιθάρα του, τα δωσε και σε μένα.
Α! απ’ την Αμερική, μαζί με τη Μαρίκα, το Δούσια τον Κωστή.

Και σαν το κουρελόβαρκο αδειάσει στο λιμάνι,
θα τους στοιβάξουν στη σειρά οι ξένοι πολισμάνοι.
Άλλοι θάχουν τον τρόπο τους και θα ευδοκιμήσουν
και άλλοι ως να πεθάνουνε τη δίψα δε θα σβήσουν.
Α! στην Αμερική Ελλάδα σαν αγριόχορτο φύτρωσες και κει.
Τους βλέπω μες τα μάτια μου μες το παλιό βαπόρι
σα στρείδια στο κατάστρωμα οι μετανάστες όλοι.

mardi 18 avril 2017

Macromégas

Les socialistes sont partis, notait il y a quelque temps Pierre-Emmanuel Barré, qui lui-même l'est bien, en général – barré, et dont l’humour au bazooka me semble salutaire.
Actuellement, c'est semble-t-il, le pauvre Benoît Hamon qui fait les frais du comportement de cette belle institution (le parti à la rose fanée) dont l'éthique est un modèle du genre. Ça ressemble un peu à ce qui est arrivé en France à propos du traité constitutionnel européen de 2005 : malgré le non qui a résulté du référendum, le système fillonosarkozyste est revenu sur la volonté populaire au prétexte, dixit Fillon, que le vote présidentiel pour Sarkozy excédait le référendum qui le précédait. Beau sophisme. Là, c'est la primaire socialiste, pour lequel la volonté de deux millions de votants est bafouée par la logique du système financier auquel est soumis le même parti prétendument socialiste qui veut que le pantin qui enfonce les portes ouvertes, est pour tout et son contraire (entre autres on se rappelle qu'il a déclaré que les manifestants de la « manif pour tous » avaient été humiliés, mais enfin le mec, il « craint dégun », même s'il fait un contresens sur les paroles de IAM !) et il est celui choisi par ce même système financier...

Quelle ironie ! Parions qu’il existerait des pédés qui seraient capables de faire campagne pour Macron. Les mêmes défendant le bilan de Hollande, le meilleur marchand d’armes que la France ait connu depuis longtemps : l’argent n’a pas d’odeur. (Après tout, il y a aussi des pédés à l’extrême droite, à droite, chez les ultra-catholiques ; aimer les garçons ne protège pas des contradictions…)

En ce qui me concerne, l’expression « En marche » m’évoque, immanquablement, « marche ou crève » et ce slogan militaro-libéral ne convaincra que les imbéciles qui restent persuadés que ce bellâtre serait le meilleur rempart contre le Front national. La casse des acquis sociaux, de la réglementation protégeant encore un peu les agents de l’économie reste le principal moteur de l’adhésion des classes populaires et même des classes moyennes à l’extrême droite. Je suis convaincu que le choix de ce système ultralibéral représenté par Macron, et qui est également celui voulu par la Commission européenne manipulée par les lobbies ne fera que renforcer l’adhésion des esprits les plus influençables aux idées totalitaires au prétexte que l’extrême droite serait en mesure de protéger les classes populaires contre les effets dévastateurs de la mondialisation. Macron aux commandes à la présidence après avoir été aux commandes à Bercy, c’est, assurément voir la dynastie Le Pen lui succéder dans cinq ans. Et ce ne sera pas forcément Marine, mais peut-être sa nièce, alors forte d’une expérience et d’une réorganisation de ses troupes.

Se rappelle-t-on comment le Premier ministre de Villepin brada les autoroutes aux grands groupes des infrastructures routières (Vinci et consorts) ? Ce contrat fut rediscuté quelques années plus tard dans l’opacité la plus totale. Le ministre Macron était lui-même à la manœuvre. Lorsque le député socialiste René Dosières voulut connaître, au nom de la transparence administrative, les termes de la discussion de ce renouvellement, on lui opposa qu’il s’agissait d’informations confidentielles. Le député Dosières fit appel alors à la CADA (Commission d’accès aux documents administratifs) qui enjoint alors le ministre Macron de faire connaître ces informations à la commission conduite par le député Dosières. Peine perdue. C’est la conception de la démocratie par le ministre Macron. On imagine alors sa manière de gouverner si le vote l’amène à présider notre belle république…


J’aime bien cette chaîne qui s’appelle « Osons causer », et qui est soutenue par Mediapart. Ici, quelques rappels de ce qu’est devenu le Parti prétendument socialiste. Et dont Benoît Hamon fera immanquablement les frais…


samedi 15 avril 2017

Varia (en vrac)

Un peu de tout aujourd'hui, des choses de l'actualité qui m'ont fait sourire. Et tout d'abord, je crois n'avoir jamais passé de vidéo de Norman. Vous savez, Norman Tavaud, petit gars du Ch'Nord, de Norman fait des vidéos. Ben figurez vous qu'il a trente ans ! Putain, ça passe ! Qu'est-ce qu'il est devenu vieux, avec des poils, des rides... Bon c'est le moyen de sourire : Norman est éminemment sympathique, ne se prend pas le chou, et le style qu'il a choisi, une sorte de «parler vrai», d'autodérision, qui est sa marque de fabrique, me touche sincèrement.

Bon alors, bon anniversaire, Norman !



Dans la série « Ceux qui ont vieilli », il y a le «collectif» (beurk sur le terme «collectif» que je n'aime vraiment pas), Fauve ≠, qui s'est arrêté fin 2015 pour faire une pause. Trois d'entre eux reviennent aujourd'hui sous un autre nom Autrans dont une vidéo est disponible sur la Toile. D'abord le nom, Autrans. Pourquoi pas ? J'allais y faire du ski de fond (attention, contrepèterie possible : Macron, je fais ski de fond !) quand j'étais jeune, dans le Vercors, mais après tout, ils auraient pu s'appeler Avoriaz, La Chaux de Fond, voire même La Chaude Pisse que me propose Gougueule.
Bon je ne vous propose pas la vidéo : je n'aime pas. Ça s'appelle La paix, et ça reste une espèce de travail de recherche musical. Le texte, avouons-le, est nul. Enfin, si ça vous dit quand même de le regarder malgré mon profond travail d'analyse du texte, c'est vous qui voyez : on ne dira pas que je fais de l'obstruction à la diffusion de la culture (ouf !). C'est .


Je préfère de loin le texte superbe de Frédéric Fromet, parodie du premier morceau connu de Fauve ≠, Blizzard, joli travail ciselé de Frédéric Fromet dont on ne dira jamais assez le grand talent d'humoriste et de chansonnier.



Enfin, je termine ces varia par une pensée : le 15 avril est la date anniversaire du décès de Jean Genet, il y déjà trente et un ans. Il faudra que je retrouve l'archive en cassette des réactions de José Artur, au Pop Club (c'est pour les vieux) interviewant Jean-Louis Barrault. Voici, en tout cas une archive de l'INA, dans laquelle Jean-Louis Barault évoque Les paravents.


vendredi 14 avril 2017

Temps pascal

Je m'aperçois qu'on arrive déjà au temps de Pâques. Ceci explique-t-il cela ? Le billet que j'avais fait au sujet du Vangelo secondo Matteo de Pier Paolo Pasolini resurgit des consultations de mon blog. Je ne cherche pas à connaître précisément les motivations de mes lecteurs. Ils auront remarqué que je suis actuellement un peu plongé dans quelques regards sur le cinéma du XXe siècle qui me semble - c'est l'âge sans doute - infiniment plus créatif, plus porteur de sens que les productions industrielles actuelles. Je ne vous ferai pas pour autant, le « avant c'était mieux» puisque, justement, ce n'était pas mieux. C'était pareil.
En tout cas, cela me donne l'occasion de revenir quelques instants sur Pier Paolo. J'ai suffisamment parlé de lui dans ces pages pour ne pas réitérer une fois de plus mon intérêt pour lui, pour son travail qui m'agace parfois (oui, pour moi son travail est présent) autant que je peux partager ses émotions.

Il reste de ce présent, de cette actualité, dont nous sommes.
J'avais donc présenté en 2015 Il Vangelo. Voici le film qui lui a directement précédé : La Ricotta de 1963. Le film valut un procès à PPP par l'Eglise catholique, qui fut interrompu par le succès du Vangelo. La Ricotta est en effet une farce burlesque que PPP reprend à la manière de la tradition populaire. Il caricature les postures religieuses de l'âge baroque de la peinture italienne et plonge les comportements dans la trivialité des contingences quotidiennes. Bref il donne un regard profane à ce qui est sacré pour l'Eglise catholique, donc il profane, ou blasphème comme on dirait plus facilement aujourd'hui.

Est-ce parce que, parallèlement, il préparait Il Vangelo, qu'il donna autant de trivialité à La Ricotta ? Il faut rappeler que La Ricotta est le troisième sketch de Rogopap (abréviation de Rossellini, Godard, Pasolini et Gregoretti, associés pour l'occasion dans une déconstruction par le cinéma de la vision classique des arts sur la société), ce qui explique la durée plus courte - mais il n'était pas nécessaire de faire forcément plus long - du film.

Pour revoir mon billet sur Il Vangelo, c'est ici.



mercredi 12 avril 2017

Digne d'être aimé

Dans un précédent billet du 13 février 2015, j'avais parlé d'Abdellah Taïa (ici). Il présentait récemment son dernier roman dans La grande librairie de François Bunel. Il est intitulé Celui qui est digne d'être aimé. On peut parfois reconnaître certaines situations dans les romans. C'est ce qui fait qu'on les aime, n'est-ce pas ?

(Mais qu'est-ce qu'ils ont tous à garder la barbe ou se raser le crâne ?...)



mardi 11 avril 2017

Le trou

Le trou (1960) – Jacques Becker

Arte nous offrait hier un très beau film de Jacques Becker, Le trou, servi par des acteurs encore une fois d’une immense qualité. Peut-être une espèce de cinéma-vérité qui s’exerçait là pour l’une des premières fois s’agissant d’un cinéma grand public et permettait de donner au sujet une dimension d’une grande tension : pas un instant de relâchement de l’attention dans ce film dont le prétexte — des prisonniers qui préparent leur évasion de la cellule qu’ils partagent — a été traité à de multiples occasions.



La France des années 1950, d’une certaine manière, se caractérise, Michel Foucault l’a bien montré dans Surveiller et punir, paru en 75, par la prison : un huis-clos, un lieu d’enfermement. C’est bien la France de l’après Seconde Guerre mondiale qui est présentée, société masculine dont la présence des femmes n’est qu’à peine esquissée, et dont les garçons, dans le film sont tous des réprouvés. Thème genetien par excellence, évidemment, jusqu’à la notion de trahison. La société peut être vue ainsi, ceux qui servent un pouvoir coercitif, et ceux qui tentent désespérément de s’en échapper. Car, de toutes façons, être réprouvé n’est qu’un état visible de la situation : même ceux qui servent le pouvoir ne sont pas exempts de distorsion avec la règle établie par le pouvoir : la préparation des élections présidentielles actuelle nous en donne de beaux exemples. Lorsque les plombiers viennent réparer la fuite du robinet au lavabo unique de la cellule, pendant la promenade, et en profitent pour rapiner des timbres, des cigarettes, broutilles, évidemment, mais qui prennent une dimension incroyable dans l’univers carcéral, on s’aperçoit que la situation est inversée : c’est la microsociété des taulards qui réclame justice — et l’obtient à partir d’une nouvelle règle consentie entre eux et le système pénitentiaire.

Aussi, ce huis-clos présenté dans la cellule, dans lequel le projet d’évasion prend une dimension presque surhumaine, montre-t-il la construction des relations entre les garçons, les fragilités qui proviennent toutes de ce qu’il reste de relations avec le monde de l’extérieur. Le projet d’évasion procède de deux intentions presque opposées : d’une part, rejoindre le monde extérieur, mais pensé autrement que celui dont viennent les garçons — c’est un monde exotique, au sens premier du terme, qui est rêvé, celui dont les éléments ne sont pas ceux de la société archaïque, le monde que les peintres, par exemple Gauguin, ont exprimé de la manière la plus visuelle qui soit : les couleurs en sont résolument différentes.
C’est la mise en œuvre du projet qui prend la part la plus fascinante du film : comment creuser, attaquer le ciment du sol, refabriquer des outils à partir d’objets les plus frustes, passer par des portes de puits, contourner les obstacles, participer de ce milieu dont les égouts représentent l’un des symboles les plus forts, pour arriver en fin de compte à cette sortie hors des entrailles de Paris.

La redécouverte du sablier

À ce projet vient s’opposer la surveillance des matons, les réticences de certains taulards, ou leur grande fragilité. Dans cette micro société les hiérarchies se sont reconstruites, dont l’expérience, l’âge, les caractéristiques physiques déterminent les règles. Le regard de Jacques Becker se fait documentaire lorsque la pratique matérielle d’une action fait se poser le regard du spectateur sur les mains, les visages qui trahissent les sentiments, parfois à la limite d’exprimer le désir amoureux. La sexualité, rapidement évoquée, ne tient aucune place visible.
Du point de vue technique, le film reste fascinant par l’absence d’artifice : la photographie de Ghislain Cloquet est exceptionnelle, heureusement très bien servie par une restauration d’excellente qualité. Ce sont les deux prestations de Jean Kéraudy et Marc Michel qui donnent le rythme du film, dont les personnages sont réellement habités par leurs propres fièvres.
Il n’est pas possible de raconter Le trou, dont François Truffaut pensait avec raison qu’il s’agissait d’un chef d’œuvre. L’ensemble des éléments rassemblés dans ce film donne, je le crois, une vision stupéfiante de ce que fut la société française. De ce qu’elle est peut-être encore.



On trouvera sur la Toile beaucoup de critiques sans doute plus détaillées que mon billet de ce jour, dont la fiche de Wikipédia. Je ne peux que recommander de le revoir, tant la richesse de son contenu me semble de nature à alimenter une réflexion inépuisable. Jacques Becker est décédé peu de temps après l’achèvement du film : c’est ainsi une sorte de testament artistique dans lequel il a investi une marque d’auteur magnifique.





lundi 10 avril 2017

Alice

Un très joli court, une fiction magnifiquement traitée par le jeune réalisateur catalan Lucas Moráles.
Say something Alice, présenté en septembre 2016.

Lucas est un réalisateur à suivre...

dimanche 9 avril 2017

Lundi vert

Une petite pensée vers Athènes en ce jour. Je me souviens de ce moment où les enfants font voler des cerf-volants dans le ciel dégagé par le vent, lorsque on monte à l'Acropole depuis Pláka. Cela se passe le jour du καθαρα δευτερα, Kathara deftera "le lundi pur" traduit généralement par "le lundi vert", et à cette occasion les cerfs-volants sont peut-être cette manière d'établir un lien entre les sentiments et l'idée que le ciel pourrait être ce lieu éloigné de toute contingence. Joli moment, en tout cas, et les rochers glissants de l'ancien aréopage deviennent un endroit aux couleurs bariolées du Carnaval qui est ainsi annoncé. Cette année, c'était le 27 février dernier. 



En 1973, Mélina chantait ce printemps tant espéré pour Athènes, sur la musique de Vangelis. Le printemps est présent. Une pensée également pour ceux qui œuvrent à faire fleurir  les temps qui viennent.


Kali kiriaki evchès -  καλή Κυριακή ευχες ! Passez un bon dimanche !

vendredi 7 avril 2017

Accent de Marseille

J'aime écouter France Inter et les radios du service public, à la réserve près que la publicité qui est venue envahir les ondes fait que je ne sais plus parfois si je ne suis pas sur une radio commerciale. En même temps, la liberté de ton qui y règne depuis maintenant quelques années détonne, en fait ce qu'autrefois on espérait d'une véritable radio où puissent s'exprimer toutes les opinions. D'aucuns objecteront que le goût de la liberté ne s'accorde pas forcément avec ceux qui n'aiment pas la liberté de pensée, la liberté d'aller et venir, de s'installer librement sur cette terre qui est notre bien commun, la liberté de disposer librement de notre propre corps et non de celui des autres...
Bref, j'apprécie les humoristes. Attardons-nous quelques instants sur le sens de ce terme : si l'humour est une manière de rire du travers des hommes, l'humeur est aussi, si l'on oublie les substances physiques que le corps laisse s'écouler, une manière de réagir aux vicissitudes du temps. Et notre temps fait matière à réagir à tout ce qui s'y passe.
Nicole Ferroni s'exprime régulièrement sur France Inter. Elle réagissait l'autre matin (le 14 décembre dernier, c'était hier !) sur les bombardements d'Alep en Syrie et sur les attitudes cornéliennes qui consistent à ne pas intervenir contre le dictateur syrien au prétexte que ce serait favoriser l'Etat néo-islamique qui fait de la barbarie son mode d'action privilégié.
Voici la vidéo de l'émission matinale de ce jour-là :




On conviendra que les humoristes ne font pas forcément du rire leur ressort principal. Il est des circonstances qui ne permettent pas de rire de tout. C'est donc là une humeur, qui, en outre a su exprimer une véritable émotion à laquelle une véritable réflexion éthique s'est associée.
Je lis cette semaine une chronique dans Télérama sur Nicole Ferroni. Je m'interroge souvent : pourquoi suis-je encore abonné à ce magazine attardé, parfois décalé toujours avec toute réalité qui n'est pas strictement parisienne. Je me souviens que Jean Belot, catholique bon teint - il faut rappeler que Télérama a des racines catholiques -  parlait des cathares du Midi en disant qu'ils étaient fanatiques. Alors que les catholiques n'ont, c'est vrai, jamais eu d'attitudes fanatiques ! On n'a pas de mention que les cathares aient assassiné qui que ce fût, les catholiques, si. Enfin, c'est Télérama. Il y a quelques années, quand le gourou cévenol Pierre Rabhi commençait à faire parler de lui un peu plus loin que dans les Cévennes, Télérama avait écrit que Rabhi habitait «sur les hauts plateaux ardéchois», alors que son domaine est situé dans la partie très méridionale - et basse en altitude - de ce département. C'est Télérama. Les Parisiens sont de gros nuls en géographie, passé le périph'.

Là, on parle de Nicole Ferroni (n°3507, p. 18). Pour dire, en fin de compte, que ses chroniques sont un peu foutraques, mais qu'elle réussit à captiver son auditoire. Ce que ne dit pas Télérama, c'est que son talent peut s'analyser en sincérité, et en "parler vrai". Mais Télérama, toujours un peu condescendant, dit «[...] la trentenaire à l'accent marseillais nous embarque immanquablement dans son chaos sensé.» Ah, ben voilà ! Elle a l'accent marseillais, ce qui est forcément sympathique, l'accent marseillais !

L'accent marseillais, je ne sais pas ce que c'est, sinon une invention de l'idéologie nationaliste française de la fin du XIXe siècle. Lorsqu'il s'agissait d'extirper les «patois», sous l'impulsion de l'Abbé Grégoire, pendant la période révolutionnaire, la classe dominante, française, qui roulait les «r» de manière si remarquable que sous le Directoire certains pensèrent qu'il fallait les effacer à la prononciation, au point que naquirent les «Inc'oyables», on dénonça et on fit la chasse à ces langues. On continue encore, au XXIe siècle, à parler d'accent, en omettant de dire que ce qu'on appelle «accent» est une particularité de la phonétique qu'on peut appeler sociophonétique. En effet, la manière de parler est le reflet d'un parler général dans une région, et dans une classe sociale. Si bien que «l'accent de Marseille» n'existe pas plus que du beurre en branche (ou en broche, comme vous voulez). Et ces aspects évoluent, dans le temps, dans l'espace. Plus aucun présentateur de radio ne parle comme sous Daladier ; de la même manière, plus personne, à Marseille, ne parle comme le faisait Jules Muraire, dit Raimu.

Tenez, la fameuse partie de cartes, issue du film d'Alexandre Korda, de 1931, d'après la pièce du même nom de Marcel Pagnol, Marius.


L'accent de Raimu est parfaitement identifiable, de même que la scène sociale, qui est censée donner des moeurs méridionales une vision pour le moins d'une société de loisirs. Je veux dire que si l'on voit une partie de cartes chez Cézanne, encore un Méridional, je n'ai pas souvenir que ce moment apparaisse dans d'autres contextes sociaux que dans le Midi. Enfin, passons. Restons sur les accents. Dans cette tablée, trois Occitans, un Parisien, - Monsieur Brun - qui est censé être lyonnais, mais n'a pas pour un sou l'accent lyonnais. Panisse se fâche, et se lâche : il laisse aller sa colère, en occitan de Provence maritime, langue qui ressort sous le coup de l'émotion : 

« Tiens, les voilà tes cartes, tricheur, hypocrite, je ne joue pas avec un Grec ; sièu pas plus fadat que tu, sas ! Fau pas me prendre per un autre : sièu Mèstre Panisse, e siès pas pron fin per m'agantar !» (Je ne suis pas plus con que toi, tu sais ! Il ne faut pas me prendre pour n'importe qui : je suis Maître Panisse, et tu n'es pas assez fûté pour m'attraper !)

Beau moment de racisme ordinaire, qui, dans les années 1930, s'exprime sans complexe. Là ce sont les Grecs qui passent pour des tricheurs. Le stéréotype est durable, apparemment. Dans une autre scène, un larbin chinois est ouvertement traité de niaquoué. Décidément, la société française n'en sort pas de son incapacité à ménager sereinement son rapport aux autres.

Je reviens à Nicole Ferroni, et à «l'accent marseillais». On l'entend dans la vidéo : il n'y a rien de commun entre la manière de parler de Raimu et celle de Nicole Ferroni. Est-ce le «o» ouvert, mais qui n'est pas propre aux Méridionaux, puisque les Nordistes ouvrent également le «o» de rose, de chose, qui laisse croire à la chroniqueuse de Télérama que Nicole Ferroni a «l'accent marseillais» ? Prenons la manière de parler du chanteur d'IAM, Akhénaton :



Bon, Akhénaton, «vrai»  Marseillais, n'a pas vraiment non plus l'accent de Marseille à la manière de Raimu. Il adoucit les nasales, ouvre les vocales,  comme d'autres Méridionaux, mais pas spécialement de Marseille.

Tiens, lors de l'un de mes précédents passages, à Marseille, j'y ai croisé, qui était en grande discussion sur un trottoir de la rue d'Endoume, Franz-Olivier Giesberg, «vrai» Marseillais, puisque son père était américain. Vous savez, le crétin qui a dirigé indistinctement les magazines du centre gauche à la droite plus dure. Il n'avait pas, dans sa manière de parler, grand chose qui le rapprochât de celle de Raimu. Une autre grande bourgeoise, l'épouse de Gaston Defferre qui se maintint tant d'années à la tête de la capitale provençale avec l'aide des maffias, Edmonde Charles-Roux, se voulait «authentique marseillaise». Comme dans ces bourgeoisies méridionales aucune trace de méridionalité n'était décelable dans sa manière de parler : on s'attache, dans ces milieux-là, à ne pas paraître assimilables aux classes les plus populaires. C'est bien dans la manière de parler que l'on perçoit, on le  sait, les signes les plus distinctifs.

Alors, pour la journaliste de Télérama, Nicole Ferroni aurait l'accent marseillais. Evidemment, c'est un signe distinctif. Celui de la grande connerie rémanente de Télérama.



jeudi 6 avril 2017

Les portes de la nuit

Marcel Carné, Les portes de la nuit, 1946

Voilà bien longtemps que je n'avais pas revu ce film magnifique qu'est Les portes de la nuit de Marcel Carné, présenté lundi soir sur Arte, et à peine signalé sur Télérama. C'est, je crois, l'un de mes films préférés, et non seulement parce qu'il a fait de la chanson de Jacques Prévert et Joseph Kosma, Les feuilles mortes, cet emblème de la chanson française qui reste dans la tradition de la poésie amoureuse universelle, mais il s'inscrit surtout dans l'écriture cinématographique qui réunit l'ensemble des arts : si la thématique amoureuse reste le ressort du déroulement narratif, on saisit évidemment que ce n'est pas la seule voie qui s'ouvre à la compréhension de cette vie dont la nuit est le principal acteur. Je n'en ferai pas une analyse : d'autres l'ont faite, et même si le regard qu'on peut lui porter aujourd'hui apporte des nuances, permet de retrouver des correspondances, je crois que le film se suffit à lui-même, dans la richesse de ses dialogues, du jeu des acteurs admirables réunis ici, et dont Jean Vilar, le créateur du Théâtre national populaire, est une espèce de deus ex machina, qui fait précipiter les actions de chaque protagoniste dans la logique qui lui appartient en propre. Je reparlerai certainement un jour de Jean Vilar, dont l'action le fait révérer comme une sorte de référence absolue du théâtre en France. Peut-être faudra-t-il un jour apporter quelques nuances de cette vision d'un théâtre, qui, paradoxalement, a contribué à fabriquer un théâtre pour des élites, et dont beaucoup de comédiens compagnons de route de Vilar, ont, en fin de compte, pris leurs distances avec lui.

On remarquera évidemment les jeux extraordinaires des acteurs présents dans le film : des noms magnifiques. Yves Montand, Raymond Bussières, Pierre Brasseur, Nathalie Nattier, Serge Régiani, Saturnin Fabre... tous habités par leur rôle. On aimerait que les acteurs contemporains aient le même sens du jeu que leurs aînés ; peut-être ne faut-il y voir que la traduction de l'époque que l'on vit aujourd'hui. En tout cas, cette tragédie dans laquelle chacun est amené à suivre la voie que lui indique le destin est sublime : au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Marcel Carné illustre la manière dont la période achevée a conduit chacun à vivre ses passions ou ses rêves, et dont la veulerie reste l'attitude la plus récurrente. Étrangement, ce film trouve des échos dans la période que nous vivons aujourd'hui.


Enfin, je voudrais donner une mention particulière à la qualité de la photographie de ce film qui est apparentée, là encore à cette époque, et se rapproche du travail de Brassaï. Nul doute que Brassaï a influencé le regard des trois photographes de ce film, Philippe Agostini, André Bac et Émile Savitry qui ont su donner au travail de la lumière la pleine puissance de son expression.






Pour achever ce billet, je ne résiste pas au plaisir de diffuser la prestation d'Yves Montand dans une reprise de la chanson Les feuilles mortes issue du film Parigi è sempre Parigi, de 1951, réalisé par Luciano Emmer (musique, on s'en serait douté, de Joseph Kosma). Le très beau danseur s'appelle... Marcello Mastroiani Franco Interlenghi ! (note du 8 avril : merci à René R. de m'avoir corrigé !)


mardi 4 avril 2017

Haute température

Dimanche, Arte proposait la rediffusion d'un film de François Truffaut : Fahrenheit 451, réalisé d'après un livre de Ray Bradbury. Comme ce film paraît souligner l'actualité ! Non qu'il se soit réalisé, encore que soient reconnaissables les autodafés pratiqués  par les nazis concernant les ouvrages « juifs » et l'art « dégénéré ». Mais, peut-être de manière plus insidieuse, la dilution de la production littéraire, la profusion de romans moyens à médiocres, l'oubli des certains auteurs sont de nature à faire disparaître le rôle même de l'écriture et de la littérature qui reste la pensée critique. Pour autant, nul ne peut jouer au prophète : même si des bibliothèques disparaissent (c'est le cas actuellement en Grande Bretagne), si le maire, de tendance politique verte, de Grenoble, ville considérée autrefois comme un laboratoire culturel, fait fermer deux médiathèques pour raisons économiques (c'est du moins ce qui est invoqué), le livre continue d'exister, tant bien que mal, et il doit d'abord exister comme objet imprimé : n'en déplaise aux tenants du livre virtuel, avoir en main un livre objet imprimé rappelle qu'il s'inscrit dans l'histoire de la pensée, que l'imprimerie fut le moyen de diffuser, au-delà des textes religieux, d'autres textes qui contestaient le contenu de même cette écriture. Pouvoir lire un texte sans l'artifice d'un écran, sans la débauche de technologie que constituent les normes, les standards, reste dans cette approche de la simplicité que, dès l'aube de l'humanité, les sociétés à écriture ont permis dans une pensée déjà d'une grande complexité paradoxale : un mot est à la fois ce qu'il exprime en son sens premier, et très rapidement tout ce qu'il peut exprimer dans tous ses sens dérivés.

Je suis chaque fois ému lorsque je vois une épigraphie, en grec par exemple, qui évoque une personne qui a existé, ou qui rend hommage aux vertus d'un dieu, de savoir qu'aujourd'hui un Grec peut lire et comprendre ce qui est écrit. A travers le temps, et environ trois mille ans pour l'écriture grecque, l'écriture permet de partager ce moment de pensée et d'émotion qui motiva le fait d'écrire, d'inscrire dans la pierre ces quelques mots. Je crois qu'il ne s'agit pas d'autre chose aujourd'hui, quand l'un d'entre nous frappe sur le clavier d'un ordinateur ou d'un smartphone - dont la puissance remplacera bientôt l'ordinateur-, ou encore lorsque nous écrivons à l'aide d'un stylo : pour ce qui me concerne, j'aime encore utiliser l'encre bleue d'un stylographe (stylo étant l'abréviation du nom intégral) en sachant qu'il y a encore une part d'aléatoire dans le débit de l'encre, qui sera plus ou moins foncée selon la longueur de ce que j'aurai écrit. Relisant la forme des lettres, je sais que cette écriture est la mienne qui possède des parentés avec d'autres formes graphiques. Est-ce excessif de dire qu'écrire relève d'une certaine forme d'érotisme ? Que la rondeur du corps de certaines lettres est cousine ou sœur d'une partie d'un corps dont j'ai aimé les formes ; et si le même mot de corps est utilisé aussi bien pour des lettres que pour un corps de chair, n'est-ce pas justement une sorte de fusion de l'écriture, de la mémoire, et de la beauté qui fait qu'un être humain peut être lui-même compris comme une œuvre littéraire, voire comme une bibliothèque ? 

C’est un poncif que de rappeler l’expression d’Hamadou Ampaté-Bâ : « Lorsque un vieillard meurt en Afrique, c’est une bibliothèque qui brûle ». Mais justement, si le livre comme objet arrivait à disparaître, y aurait-il des êtres humains assez sages pour être capable d’apprendre par cœur le contenu d’un livre ? Cette allégorie dans laquelle se sont retrouvés François Truffaut et Ray Bradbury est magnifique : elle rappelle que si l’objet livre a trouvé en Occident une place sacrée qu’il risque de perdre définitivement, d’autres civilisations, d’autres sociétés ont mis en place des stratégies différentes de conservation de la mémoire du texte. On se rappelle que la légende dit qu’Homère était aveugle ; et que par conséquent, le récit de L’Illiade et de L’Odyssée fut une narration racontée par une mémoire humaine. Il fallut qu'elle soit ensuite écrite pour qu’elle nous parvienne. On dit aussi que les deux cent cinquante mille vers du Mahabharata, composés bien avant ceux d’Homère, étaient appris par cœur par les enfants indiens qui devenaient ainsi de véritables livres vivants. Le passage alors de l’oralité à l’écriture, puis de l’écriture à l’oralité n’est qu’un avatar de ce qui permet de reproduire la pensée et l’émotion, sœurs jumelles et indissociables de la notion d’humanité.



Le beau travail de Truffaut dans Fahrenheit 451 est de permettre d’affoler et de rassurer, peut-être également de désacraliser ce qu’est un livre ; en tout cas de rappeler que l’écriture possède cette fonction formidable de penser le temps, à la fois dans les termes d’une chronologie linéaire, d’un temps sans doute historique, et à la fois dans un présent qui ne s’efface jamais, qui fait que les héros d’une improbable antiquité peuvent habiter un présent où ils naissent, meurent et ressuscitent indéfiniment.

Truffaut avait écrit à propos du film et des livres qu’on peut y voir brûler :

« Je voulais éviter de faire un petit catalogue, je ne voulais pas qu'on dise : ‘ Voilà les livres qu'il aime’, alors j'ai laissé beaucoup faire le hasard. Et puis, quelquefois, je les ai choisis pour d'autres raisons que le titre. Par exemple, j'ai recherché des vieilles éditions comme Le Livre de demain chez Arthème Fayard, parce que pour beaucoup de gens, c'est une émotion : un livre avec ses bois gravés, tout Colette, tout Cocteau, ça vous rappelle l'avant-guerre. Alors j'ai essayé de retrouver l'équivalent pour les Anglais, les premières éditions Penguin de 1935. Il y a aussi des auteurs que je ne pouvais pas ne pas citer, parce que je les adore, comme Audiberti ou Genet. D'ailleurs, si j'étais parti dans la forêt avec les hommes-livres, j'aurais appris par cœur pour le sauver le roman de Jacques Audiberti qui s'appelle Marie Dubois. »


À deux reprises, à tout le moins, on voit les flammes qui consument la version anglaise du Journal du voleur de Jean Genet, The Thief’s journal. Je ne sais pas si Genet avait vu le film de Truffaut. J’imagine, en tout cas, qu’il aurait pu se bidonner de voir son bouquin se consumer dans les flammes. Belle consécration alors. Je ne suis pas sûr que le Journal du voleur soit encore beaucoup lu aujourd’hui en dehors de quelques lecteurs qui ont fait de la littérature leur spécialité. N’est-ce pas là l’un des aspects les plus étranges du paradoxe de l’écriture, à savoir que l’on publie davantage ce qui s’écrit sur un auteur que ce que l’auteur a lui-même publié par le passé, devenu alors un texte en déshérence ? J’entends le rire de Dionysos…

dimanche 2 avril 2017

A la recherche du Caravage

Dans la splendeur des ombres

Nombreux sont les admirateurs de Michelangelo Merisi, detto il Caravaggio,  "Le Caravage". Ce peintre exceptionnel inventa le réalisme en peinture bien avant que Courbet et bien d'autres ne donnent à saisir avec toute la force et toute la sensibilité du réel le sentiment du tragique qui traverse la vie.
Ce documentaire d'une exceptionnelle qualité de 2015, signé Jean-Michel Meurice, retrace le parcours du peintre, dont on peut, avec bonheur et toujours une grande émotion, suivre les traces à travers toute l'Italie.