Je préfère le dissensus dur au caramel mou

Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio

Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »

vendredi 2 février 2018

Avanti popolo alla ricotta

La Ricotta
Cet autre pays du fromage qu’est l’Italie donne parfois à confondre la ricotta et la mozzarella. Ce serait une grave erreur de goût de prendre l’une pour l’autre : la plus répandue dans les restaurants est la mozzarella, produite par les usines à vaches de Campanie, selon la légende urbaine en vigueur. Ce n’est pas parce que j’aime l’Italie que tout est bon à y prendre, et en ce qui me concerne, la mozzarella m’a toujours paru estouffe-chrétien. Ou alors je ne suis jamais tombé sur une mozzarella de qualité, ce qui est fort possible, malgré mon goût prononcé pour les lieux de raffinement gastronomique.
La ricotta, l’autre fromage frais, est à l’origine un fromage de brebis, recuit, comme son nom l’indique, ce qui veut dire que le premier produit du lait de brebis est destiné à un usage de premier choix ; le petit lait recuit donne cette ricotta, et donc elle est destinée, comme second choix à un usage beaucoup plus populaire. À l’origine.
En 1963, Pier Paolo Pasolini tourne La ricotta, film de court métrage, destiné à faire partie d’une production cinématographique de collaboration entre Roberto Rossellini, Jean-Luc Godard, Pier Paolo Pasolini et Ugo Gregoretti, chacun apportant un regard singulier sur la société et qui sort sous le nom de Rogopag.
La ricotta est une farce, avec un côté grinçant. C’est le troisième film de PPP. Accatone, le premier, est directement inscrit dans le néoréalisme de l’époque, montrant comment la société italienne produit des mauvais garçons, dont l’amoralisme interroge les systèmes de pensée que sont les deux grandes idéologies qui mènent l’Italie : le catholicisme et son arrière-plan fasciste qui a dû rendre les armes à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et le communisme, qui prend peu à peu ses distances avec le « grand frère soviétique ». Dans cette soupe idéologique, PPP apporte son épice aigre-douce. Il est à la fois catholique, membre du Parti communiste, en restant forcément critique sur les appareils que constituent ces institutions. Mais le fondement philosophique de son œuvre ne varie pas : il est chrétien, c'est-à-dire convaincu que le monde est destiné à rendre sublime la nature des pauvres gens ; en cela, il y a ainsi bien des points communs entre Genet et Pasolini, mais la singularité de leurs œuvres respectives ne rend pas aisée leur comparaison. Si leurs formes sont extrêmement différentes, le prétexte de leur création est fondu au même creuset. Ce n’est toutefois pas le lieu de les faire encore se rencontrer ; curieusement leurs trajectoires respectives auraient pu permettre cette rencontre. On imagine la gerbe d’étincelles qui aurait résulté de leurs échanges. Cela n’a pas eu lieu.
La ricotta, donc. Le prétexte est une farce, je l’ai dit. Mélange entre un mystère médiéval, ce genre théâtral qui mettait en scène des sujets religieux, et les arrière-scènes qui se jouent dans les coulisses du tournage. Une mise en abyme, donc, qui, PPP l’annonce au début de son film, a pour objet de mettre en perspective la pureté des textes évangéliques, leur esthétique sociale, et la trivialité de l’Église catholique et de ce que les pratiques religieuses sont, dans leurs grandes lignes, devenues. On voit quelques années plus tard dans le Roma de Federico Fellini, avec sa propre grammaire cinématographique, les mêmes critiques. Opposition alors entre le sacré du prétexte et le profane de la vie quotidienne. L’obsession de la faim, qui vient alors tout fédérer, comme allégorie de la demande du peuple en premier. Faim de sens, faim de l’esprit, que PPP transpose en faim de l’estomac, tout court.
Une scène de la passion, en couleur. Le passage de la couleur au noir et blanc est celui du choix de la fiction et de la réalité : lorsque, un an plus tard, PPP tourne Il Vangelo secondo Matteo, la force du propos lui impose le noir et blanc, de la même manière qu’Accatone avait été tourné en noir et blanc. La couleur est le choix esthétique des péplums, des superproductions américaines. Là, la couleur est la référence, volontairement surjouée, au baroque des églises catholiques italiennes — voire espagnoles parfois — qui s’enfoncent dans le dolorisme de la passion du Christ pour mieux en dénoncer les outrances, la fausseté des sentiments, l’inadéquation avec la réalité — en noir et blanc — des situations sociales.
Dans le même temps, on twiste, en Italie aussi avec les anges qui n’hésitent pas à jouer de leurs trompes — profanation ! — car tout cela n’est pas sérieux, n’est moins sérieux que jamais, sous l’œil du réalisateur, campé par un magnifique Orson Welles. Au journaliste qui vient l’interviouver sur le sens de son film, il répond aux quatre questions qu’il lui accorde : «  Je veux présenter un catholicisme secret, archaïque », parlant ainsi à la place de Pier Paolo Pasolini. Le peuple est le plus « analphabète », la bourgeoisie la plus « ignorante » d’Europe. Avant de laisser repartir le journaliste, le réalisateur lui lâche : «  Je suis une force du passé ». PPP reprend ici un vers de ses poèmes qu’il publie chez Garzanti l’année suivante : Poesia in forma di rosa – « Poésie en forme de rose »*. Le journaliste ne comprend visiblement pas. Le réalisateur explicite son propos : les ruines du passé, de l’Antiquité ont un sens, perdu aujourd’hui par la modernité consumériste.

L’environnement des acteurs illustre pleinement le propos du réalisateur. L’acteur qui joue le « bon larron » est le symbole même de cette faim permanente, jamais rassasiée, qui parvient malgré tout, par un artifice qui relève de la farce, à acheter le restant de ricotta du fromager, et à s’en gaver jusqu’à n’en plus pouvoir. La scène du retable, proprement dérisoire, appelle celle où le spectacle se passe à regarder la ricotta être dévorée, en accéléré, par le larron. Au manque de nourriture tout d’abord succède l’excès d’ingestion, sous les rires et la complicité de ceux pour qui tout devient spectacle, le strip-tease aussi bien que le fait de manger. Nul doute que certaines scènes de Fellini dans Le Satyricon ou de Marco Ferreri dans La grande bouffe, se sont inspirées de La ricotta (et sans doute également, la scène finale, qui a dû inspirer les Monty Python pour La vie de Brian).

Le lieu de tournage n’est pas indifférent : on est dans cette zone indéfinie, entre les pacages où vont les brebis et les « terrains vagues » encore délaissés tant que les barres d’immeubles n’ont pas tout envahi. On est dans un « entre-deux » inconfortable, où seule l’incapacité de comprendre les enjeux du lieu permet encore de se déplacer, dans une errance sans perspective de futur.

La férocité de la scène finale vient conclure le propos : sous les appareils des photographes, le producteur du film vient en troupe rencontrer le réalisateur, et assurer de sa présence les derniers moments où les crucifiés rejouent la scène du Golgotha. La caméra passe de la plongée à la contre-plongée pour donner toute sa profondeur à l’ensemble de la scène. C’est Stracci, le bon larron qui doit prononcer les paroles qu’il adresse au Christ, lui demandant de se rappeler son nom lorsqu’il sera « auprès du Père ». Le nom de Stracci, est une ironie absolue : il signifie en français « guenille », « chiffon ». L’assistant somme Stracci, sur sa croix, de prononcer les paroles. Mais Stracci a trop mangé, et d’un dernier sursaut, expire d’indigestion.

La satire est énorme. Elle est cependant à la mesure de l’Italie de l’époque. L’Eglise catholique ne s’y trompe pas qui intente un procès à PPP pour injures à la religion d’Etat, et blasphème. Il est condamné à quatre mois de prison avec sursis. PPP fait appel de ce jugement, et entretemps, tourne Il Vangelo secondo Matteo. Là, le propos est totalement différent. PPP montre dans ce film sa véritable attache au texte de l’Évangile de Matthieu. Pour le coup, l’Église catholique retire sa plainte contre PPP. On trouvera sur ce blog l’article que j’ai consacré en 2015 à ce film ici :


Et pourtant, on a dans cette farce tout Pier Paolo Pasolini, toute sa critique, forcément datée (cinquante-quatre ans !) de ce que la société est devenue. Force est de constater que ce qu’il disait du consumérisme — mais cette critique est aussi vieille que le capitalisme ! — est toujours d’actualité, de même que la soumission au monde des nantis, qui n’existe que parce qu’un ensemble extrêmement bien hiérarchisé de valets mangent les miettes que ces nantis leur octroient. Belle description de ce système dans lequel il implique le réalisateur : à chaque ordre de départ de caméra, une cascade d’assistants répercutent les mêmes paroles jusqu’au cadreur.
Je le disais dans un billet précédent sur PPP : l’ensemble de son cinéma n’a pas pour objet de montrer une évolution de sa pensée qui va d’Accatone à Saló. Chaque film de PPP, jusqu’à 1975 qui est l’année fatale, apporte un regard qui complète le puzzle de son œuvre cinématographique.
Ainsi, La ricotta ne doit pas être considérée comme ce sketch qui n’intègre Rogopag que pour des raisons de financement et de production, mais comme la partie bouffonne de son discours, pourtant clairement explicite dans le film, sur la société italienne et européenne. En ce sens il faut le regarder, je le crois, avec toute la gravité de ce que Pier Paolo Pasolini avait à dire, qui n’exclut pas, au contraire, la capacité à rire et à l’autodérision, à laquelle il s’est essayé avec Uccellacci e uccelini.

(Le film dure 35 mn environ ; prenez le temps de le regarder tranquillement.)

 * On peut lire le poème de PPP dans le billet que j'ai consacré au livre de Pierre Adrian, La piste Pasolini :

dimanche 28 janvier 2018

La couille à cent mille euros

Tiens, une fois n'est pas coutume, je vais être léger, léger. Voire frivole. Quitte à donner l'impression que je fais du TTO. Il ne faut pas avoir peur de tromper l'ennemi !

J'ai ri de bon cœur, en lisant quelques news, sur mon téléphone préféré, parmi lesquelles celle-ci : un homme victime d'un mauvais diagnostic à l'Hôpital Laveran, à Marseille, a perdu un testicule et l'usage de l'autre. C'était un problème de torsion testiculaire : le cordon spermatique, empli de vaisseaux sanguins, a pour fonction de transporter les spermatozoïdes produits par les testicules vers la prostate. Or il peut arriver que le cordon se vrille, entraînant la nécrose du testicule. C'est en outre, paraît-il, très douloureux (on veut bien imaginer). Il faut alors opérer d'urgence pour rétablir la circulation sanguine. 

Or dans le cas de ce pauvre garçon, l'hôpital n'a pas fait tous les examens utiles et nécessaires pour confirmer ce dont il souffrait. Les testicules se sont nécrosés. L'un a dû être enlevé, et l'autre fait piètre figure, si j'ose dire, ne produisant plus ce qu'on attendait de lui.


Vincenzo de Rossi - Le combat d'Hercule contre Diomède (détail) - ca 1550


Au procès qui a opposé le garçon à l'hôpital, le tribunal a retenu l'insuffisance de prise en charge et d'examens. Et donc a évalué la perte des testicules gaillards à une hauteur d'un peu plus de 192 000 €.

Evidemment, tout cela laisse perplexe : ça nous fait la couille à environ 100 000 €, et ça interroge sur la valeur vénale du reste du corps : combien vaut la bite ? Est-ce proportionnel à son état en érection? Le reste du corps, que vaut-il ? On se rappelle les histoires de pirates des Caraïbes ou d'ailleurs : dans les combats, on évaluait la perte d'un bras, d'une jambe, d'un œil... Pour le pauvre gars qui a perdu l'une de ses couilles, et dont l'autre pendouille seule maintenant sans pouvoir dialoguer ni toucher l'autre, c'est évidemment très triste, mais quels avantages ! 

D'abord s'il ne peut plus se reproduite, ça fera des cons en moins sur cette planète. Et d'autre part plus de souci de contraception ! Pensons que certains se font vasectomiser pour éviter de faire des marmots non désirés. Enfin, question qui me taraude : le sperme, enfin débarrassé de toutes ces petits gamètes au flagelle triomphant, change-t-il de goût, a-t-il enfin une saveur de fraise ou de framboise ? Enfin la prostate peut-elle triompher et assurer tout le plaisir qu'on attend d'elle ? 

Je vous laisse méditer sur ces questions existentielles...

samedi 27 janvier 2018

Le prix du sang

Ainsi l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne sera pas construit. On ne peut que s'en réjouir. D'un côté certains s'imaginent que le bétonnage de la nature, augmentant sans cesse avec de nouvelles infrastructures, de nouvelles routes, ne peut que traduire la voie de la modernité ; de l'autre, je suis de ceux qui pensent que cette pseudo modernité n'est que la rançon du système qui ne fait que détruire ce que des siècles de civilisation avaient patiemment aménagé. C'est en effet dans la région nantaise le cas du bocage, comme ici en Cévennes l'abandon des zones agricoles de pente laisse un goût d'amertume : la forêt gagne constamment du terrain, et si on ne peut qu'être satisfait que des zones arborées soient présentes dans cet environnement, leur place doit être contenue, permettant un équilibre entre l'habitat, les jardins, les vergers, les céréales, la vigne, les pacages. Les bêtes sauvages comme les êtres humains savent y trouver leur gîte.

Les médias, de manière générale, ont traité curieusement l'information, essentiellement du point de vue de l'analyse du comportement du pouvoir : le Président de la République avait, avant son élection, annoncé que le référendum restreint, qui donnait un avis favorable à l'aéroport, serait respecté. Y renoncer aujourd'hui montre le peu de cas fait à ce référendum, qui n'avait pas ainsi grande légitimité. Outre que le jeu du pouvoir est de louvoyer sur les outils que se donne cette pseudo démocratie, l'enjeu du renoncement à l'aéroport est peut-être, affirmé de manière inconsciente, que le territoire en France doit faire l'objet d'une autre forme d'attention.

L'ensemble du territoire français est en effet aujourd'hui terriblement déséquilibré : ce qui se passe avec le réseau SNCF en est une évidente démonstration. Outil d'aménagement du territoire pendant tout le XXe siècle, le réseau ferré témoigne de deux choses : il permet de croire, pendant la période du «plan Freycinet» mis en place sous le Second Empire, que tous les espaces, quelles que soient leurs difficultés dues au relief et à la topographie, pourront bénéficier des mêmes services de transport, selon le principe du libéralisme économique qui fait que hommes et marchandises doivent pouvoir circuler librement. L'aménagement est onéreux, mais l'enjeu est de taille. L’État encourage les sociétés privées à investir, faisant valoir qu'elles trouveront le retour de leur investissement dans les équipements réalisés. Ce bel élan est toutefois interrompu par les événements politiques et internationaux : guerre contre la Prusse en 1870, incertitudes de la IIIe République, puis la catastrophe de la Grande Guerre : ces aménagements ne s'en remettent pas, malgré quelques réalisations spectaculaires (viaduc de Garabit 1880-1884). Ils desservent même davantage les territoires ruraux puisque l'exode rural est favorisé par ces nouveaux aménagements. Tout se passe comme si le chemin de fer n'avait été installé que pour permettre au trop-plein des populations rurales d'aller grossir les faubourgs des grandes métropoles (Paris, Lyon, Marseille, Toulouse...) et de fournir ainsi le prolétariat facile dont l'industrie a besoin pour ses produits manufacturés.


Rémi Fraisse -  photo non créditée parue dans Télérama


Il y a juste cent ans, l'élan de l'aménagement est abandonné : il n'est que de faire le constat que les villages se vident, depuis les endroits les plus inaccessibles jusqu'aux chefs-lieux de ces cantons qui s'ornent de monuments aux morts. Les plus lucides maudissent la guerre. On n'a que trop compris à quel point les jeunes gens ne sont qu'une marchandise de plus dans l'arsenal des industries capitalistes. Napoléon avait lancé le mouvement : les campagnes fournissaient la chair fraîche ; lui apportait la mitraille. Les ambitions du rêve alexandrin légitimé par l'«universalisme» de la culture française se soldèrent par des Waterloo et des Bérézina. Tristes campagnes guerrières ! En 1918 les gueules cassées pleurèrent leurs virilités perdues, dans leurs corps aux cicatrices béantes aussi bien que dans leurs esprits castrés de toute joie.


Il est paradoxal que la volonté de résistance à l’embrigadement ait été perçue de manière univoque comme le seul attachement à la terre. Le vieux maréchal décati en fit un pot de vin aigri, sans futur, haineux des formes collectives que les montagnes en différents temps et différents lieux avaient su organiser dans les solidarités nécessaires et leurs démocraties réelles. Mais je ne vais pas refaire une histoire des mouvements de résistance rurale. Il faudra un jour que je parle de la Guerre des demoiselles qui s'est passée en Ariège. Il suffit de dire que la ZAD de Notre-Dame-des-Landes s'est magnifiquement inscrite dans ce long processus, dont la lutte pour l'abandon de l'extension militaire du Larzac fut l'un des grands moments du XXe siècle. L'agriculture n'y a pas vraiment gagné, d'ailleurs, et l'autoroute qui a créé une frontière de béton sur le plateau est une calamité. Un grand panneau indiquait, après la montée de Millau, il y a quelques années, «L'Espagne - 290 km». L'aménagement autoroutier indiquait ainsi la zone de no man's land que les aménageurs et les technocrates renommaient en mépris total du passé de cette terre. Qui ne s'est pas aventuré au Rajal del Guorp ne sait pas vraiment ce qu'est le Larzac, terre de poésie, de vaches, de mémoires templières, de flaques boueuses dans l'argile, de perdreaux abrités dans le creux des rochers, que l'écrivain Max Rouquette avait autrefois célébrés dans Verd paradís.

Mais je digresse. Si le bocage de Notre-Dame-des-Landes est temporairement sauvé, c'est sans doute grâce à cette longue tradition de luttes que la jeunesse a su conduire dans son désir de vivre une vie de sens et dans son espoir qu'une autre façon de vivre est possible. L'abandon du projet de barrage de Sivens est principalement dû à la mort de Rémi Fraisse, qui n'aurait jamais dû se trouver, selon la décision de justice, sur le passage d'une grenade offensive. Ainsi passe la justice en France comme ailleurs, c'est-à-dire que la perte de ce garçon ne sera jamais compensée par aucune décision de justice, que son sourire et sa joie d'être vivant ne sera jamais ailleurs que dans le souvenir que ses proches conservent de lui.
Le 15 janvier 1885, le bel Arthur écrivait ceci dans sa lucidité exacerbée :
« Le plus probable, c'est qu'on va plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce qu'on ne voudrait pas faire, et qu'on vit et décède tout autrement qu'on ne le voudrait jamais, sans espoir d'aucune espèce de compensation.»
 Il n'y aura donc jamais aucune compensation ni pour Rémi, ni pour aucun autre. Seule demeure la satisfaction de savoir qu'il est dans la mémoire de ceux qui œuvrent à d'autres façons de vivre et de penser.

Gustave Moreau - Saint Sébastien et l'ange ca 1876

Rémi, je découvre dans Télérama ce beau sourire, discret et réservé. Tu étais un beau mec, séduisant, comme tant de garçons qui sont passés depuis tant d'années. J'imagine que nombreux sont ceux qui te dédient cette victoire sur la fausse modernité. Le monde étouffe sous les bétons des aéroports, dans leurs parkings imbéciles. Tu savais que le monde réel était dans l'éclosion des fleurs au printemps, dans le cri des bêtes de la nuit, dans le hululement d'une chouette d'Athéna, et que la perception sensible et sensuelle de ce monde rapprochait les êtres humains du monde antique où l'on rencontre encore les dieux. Tu es devenu ainsi une sorte de héros que les dieux savent accueillir en les honorant de leur amitié, et du plaisir érotique qui les a fait triompher de thanatos.

Le monde, ici, n’a pas besoin de héros, seulement de quelques cœurs volontaires. Héros, ils le deviennent malgré eux, lorsque le monde se forge des mythologies. Mais nous n’aurions pas besoin de ces garçons sacrifiés pour nous confirmer que leurs beaux visages auraient pu fleurir plus sûrement dans les sentiments d’une autre âme où leur amour se serait tendrement épanoui. Pour les mythologies, nous avons le vin, la fumée des encens et des térébinthes dont nous savons jouir dans les imaginaires somptueux de nos étés.

Un témoignage sur Rémi, ici

mercredi 24 janvier 2018

Une ancienne du FHAR

Je ne suis pas sûr que cet article soit très apparent dans l'entrée des Infos libertaires dans la liste de mes blogs amis.




Ce témoignage de Lola Miesseroff est passionnant, non parce que ce qu'elle évoque pourrait paraître impensable aujourd'hui, mais justement, parce que la sexualité a été pensée, pendant quelques belles années, comme un acte politique, non comme une consommation qui aujourd'hui pourrait se situer entre une pratique culturelle, ou pourquoi pas? sportive... En tout cas qui ne laisse pas de grands moments autres que la vie de couple ou la drague sans lendemain.


Témoignage d’une ancienne du FHAR, cliquez ici .

lundi 15 janvier 2018

Seule la terre (traduction à la con)

Le titre anglais est God’s own country, ce qui est à peu près intraduisible en français, ou alors « Le propre pays de Dieu ». C’est effectivement peu parlant dans notre langue et à notre époque.
L’algorithme de Youtube, qui sait qu’il peut m’envoyer des vidéos de pédés, m’avait fortement recommandé début décembre une interview du très typé Josh O’Connor. Ce garçon m’avait paru très sympathique, et très impliqué dans son film. Passant à Paris, début décembre, j’avais pu voir en effet les couloirs du métro tapissés de l’affiche du film avec le titre du film. Je m’étais gaussé : un titre pareil en français, n’appelle qu’une proposition pour compléter ce titre qui ne veut ainsi rien dire (quoi, la terre est seule ? la terre est une zone de solitude ?) donc, avec mon mauvais esprit, j’avais complété par « ne ment pas » ! Et comme en France, je ne suis pas le seul, justement à être tenté par cette proposition complémentaire, je ne suis pas loin de penser que l’échec commercial du film, en France, en tout cas, est en partie dû à un titre incompréhensible. Passons.
Comme je n’avais pas le temps d’aller le voir pendant mon séjour parisien, j’ai sagement attendu qu’il apparaisse sur le programme du cinéma local, qui a fait peau neuve. Le cinéma tout neuf est devenu absolument moche, froid à glacial, et ressemble à tous ces multiplexes à la con sans âme. De plus il n’aura échappé à personne que, en même temps qu’on vous vend un ticket de cinéma, on vous propose de bâfrer du popcorn pendant que vous regardez un film. Américanisme à la con. Qu’est-ce que c’est que ces manières de bouffer du popcorn ? J’ai le souvenir des entractes ou les ouvreuses proposaient des bâtons glacés à sucer le temps qu’on se remette des publicités Jean Mineur, et du documentaire présenté avant le film. Aujourd’hui, je me la joue vieux con : oui, je préférais les cinémas de quand j’étais enfant. Voilà, c’est dit. Et comme le cinéma français actuel est d’une médiocrité à caguer sur son siège, ça n’arrange rien. Pour une Anne Fontaine, une Pascale Ferran, un Robert Guédiguian,  (et bien d’autres, heureusement, Téchiné, Honoré… !) combien de films sans grand intérêt, qui encombrent ces lieux dans lesquels on souhaiterait plus d’émotions, plus de réflexion. Mais c’est aussi que le cinéma français est à l’image de son territoire : trop de films se situent à Paris. Paris, c’est la France, le reste n’étant que des lieux désertiques où on n’a vraiment pas envie de mettre les pieds, sauf l’été. L’été, la campagne, c’est cool.


En fait c’est bien le problème de ce film : les Français, d’abord, hormis Londres, ont beaucoup de mal à s’intéresser à la Grande-Bretagne. Si, qui plus est, on y présente une Angleterre rurale, c’est l’horreur absolue. Il faut bien dire que le réalisateur est sans doute très différent dans sa manière de filmer que ce qu’on a l’habitude de voir des films britanniques. Dans Télérama, il avouait une certaine méconnaissance d’auteurs desquels on pourrait le rapprocher, notamment un certain réalisme italien. Lui se reconnaît davantage dans le cinéma des Frères Dardenne ou de Jacques Audiard. Sans doute. Mais en même temps, c’est peut-être également ce qui fait la faiblesse du film : l’histoire d’un amour gay dans une situation de difficulté sociale qu’on devine davantage qu’on ne l’apprend. Un garçon étranger vient apporter sa part de sensibilité à un autre garçon souffrant de solitude. Une happy end satisfait tout le monde, bien sûr. Il y a un peu de Brokeback Mountain, évidemment, mais qui finirait bien. C’est bien le problème, d’ailleurs : le scénario qui n’est pas beaucoup problématisé reste celui d’une histoire d’un garçon sympathique, un peu coincé dans son milieu et ne sachant pas ce qu’il doit faire de sa vie, dont la solution lui arrive toute cuite de Roumanie. Pourquoi pas, après tout, mais ça ne fait pas un grand film. Tout au plus, me référant au film d’Ang Lee (coïncidence de l’homonymie !) on constatait en 2005 un amour gay impossible dans une histoire de cow-boys sur fond de montagnes idylliques ; douze ans après, l’amour est accepté, ne fait plus vraiment scandale, car tout le monde est plus ou moins pédé, et ils vécurent heureux et eurent beaucoup de petits agneaux. Bon, les temps ont changé, tant mieux. C’est à peu près tout ce que dit le film, mis à part que vivre en milieu rural est toujours aussi difficile et n’est pas une partie de plaisir, sauf à aimer la solitude, apprécier les paysages, et savoir quoi faire de la nature envahissante. En France c’est vraiment le problème qui n’a été pris en compte par aucune réflexion politique réelle. Ce qui fait qu’à Paris, les bobos votent majoritairement Macron qui leur renvoie une image réflexive de ce qu’ils sont ou voudraient être (ciel !), et en milieu rural, on vote Le Pen, de manière encore plus forte si on n’a même pas vu un teint basané se promener dans ces campagnes. De la même manière qu’en Angleterre le milieu rural a majoritairement voté pour le Brexit. Je vais terminer là-dessus : ce film sympa, plein de bons sentiments (en outre, moraliste : c’est pas bien d’aller tirer un coup dans les chiottes du pub ; la promesse de fidélité sera la condition d’un bonheur en couple dans les odeurs de la bouse de vache !) pousse le réalisme jusqu’à faire dépecer un agneau par le gentil Gheorghe, faire plonger le bras dans le cul d’une vache par Johnny pour vérifier le stade du prochain vêlage, mais ne dit rien du Brexit qui risque de poser le problème de la présence même de Gheorghe. Bon, encore un film gay raté. Ce n’est pas très grave. 

On oubliera la scène calamiteuse de baise dans la boue par temps frileux, à mon sens totalement ratée (encore une fois, quid du désir, comment le présenter dans sa montée, l’approche de l’autre...?). Les acteurs sont, en tout cas, excellents : Josh O’Connor, Alec Secăreanu, Gemma Jones, la grand-mère, Ian Hart, le père handicapé habitent leurs personnages et sont, je le crois, dans le sauvetage du film, égaré entre documentaire et anecdotisme paysager.


Bonus : interviouve en anglais de Josh O'Connor, dans une langue plus claire (OMG!) que les borborygmes du film !

mardi 9 janvier 2018

Hommage à Cabu

Trois ans que cette folie s'est déroulée. J'ai appris cet événement dans des circonstances qui étaient elles-mêmes très éprouvantes, au retour de l'enterrement d'un ami, dans ces terres austères du Rouergue.

Le soir, dans cette ville du Languedoc, vomissant sa haine des musulmans, brandissant l'étendard du catholicisme qui n'aurait «jamais commis une telle barbarie», un tribun dont l'histoire oubliera le nom associait Charlie Hebdo à un engagement xénophobe avec le soutien de quelques pseudo intellectuels prompts à défendre une vision de la laïcité normative, assimilatrice, haineuse de toute différence.

J'y ai ainsi vu des gens que je connaissais pour leur racisme affirmé brandir des pancartes «Je suis Charlie», et chanter quelques instants plus tard une Marseillaise dont la nature hypernationaliste ne laissait aucun doute. J'ai quitté ce rassemblement avec un sentiment de profonde nausée. Le même tribun était présent le 11 janvier 2015 place de la République à Paris, dans cette messe d'Union nationale dans laquelle les meilleurs esprits étaient dans l'incapacité de comprendre ce qui se déroulait. La plupart ne l'ont toujours pas compris, et je lis toujours des sentiments de violence dans les propos lorsque certains essayistes ne veulent pas analyser ce que le terme de «catholiques zombies» signifie, expression utilisée par Emmanuel Todd pour définir les comportements inconscients qui se sont fait alors jour. 

Lorsque l'extrême droite reprend à son compte les thèmes critiques que la pensée des Lumières a élaborés pendant des décennies, sans nul doute une erreur de communication ou d'expression a été commise. C'est vraisemblablement dans cette ambiguïté que Charlie Hebdo a publié les fameuses caricatures, qui, à dire vrai, n'ont pas fait rire grand monde. Charlie Hebdo a évolué sous l'influence notamment de Philippe Val, ancien comique troupier versant dans la pensée très droitière, comme d'autres. D'anciens participants au journal des débuts étaient restés, par routine sans doute. Cabu en était. Cabu était dessinateur, non un penseur. C'était le père de Mano Solo, décédé du sida en 2010. Cabu ne fut pas un bon père, mais les deux hommes se réconcilièrent dans la tendresse dont ils étaient chacun porteurs, Mano avec la rage de dire combien la vie était putassière.

J'ai retrouvé ces dessins d'après Cabu dans un vieux carton du format un-quart raisin. Ils sont datés, bien sûr, et l'on y retrouve des disparus... Mon hommage à Cabu...

Celeos - Hommage à Cabu



lundi 8 janvier 2018

Christiansen

Cette chanson était revenue dans ma tête depuis quelque temps. Sans doute est-il regrettable que ce soit la disparition de son interprète, France Gall, qui devienne l'occasion de la diffuser. J'ai peu de goût pour les chansons dites de variétés qui, de mon point de vue, ont eu la fonction d'occuper les esprits des classes populaires en confortant, le plus souvent, la vision idéologique d'un imaginaire social véhiculé par les paillettes, les flonflons et les déploiements que mettait l'industrie phonographique à sortir des «produits» chantants qui ne duraient parfois le temps d'une saison, vite oubliés.

France Gall dura. On peut aujourd'hui faire l'exégèse des textes qu'elle interpréta, parler des sentiments que la jeunesse des trente glorieuses avait la nécessité irrépressible d'exprimer, mais dans le temps où la société européenne était en train de changer, notamment sous l'influence américaine qui lui proposait ses modèles, cette chanson «de variétés» avait aussi pour fonction d'occulter les violences terribles qui se déroulaient parfois dans le plus grand silence. La même année 1964, les pieds-noirs d'Algérie euphémisaient leur déracinement avec Les filles de mon pays d'Enrico Macias. Il fallait des exutoires légers. L'exotisme était italien.

Néanmoins on ne pouvait être totalement imperméable aux sentiments et aux émotions évoquées dans ces textes légers, pourvoyeurs de moments rêvés. Christiansen est la première chanson que j'ai entendue de France Gall. Dans les textes, on se projette vers l'un ou l'autre des personnages de la chanson. Inconsciemment, et pour l'enfant que j'étais, à travers la grille de tissu du poste à lampes qui était le lien avec le monde, je pensais à ce garçon qui dormait entre deux rochers sur une plage. Je ne savais pas si j'aurais pu être lui, plus tard, ou plus précisément dormir à ses côtés ou dans ses bras.

Dans la vidéo ci-dessous, France Gall passe à la télévision néerlandaise. L'autre aspect du produit est la touche de mode que présente la chanteuse : coiffure typique du début des années 1960. Un peu guindée, un ruban sagement noué en papillon sur une robe à fleur, elle présentait la jeune fille idéale de la classe moyenne, un cran au-dessus de Sheila. L'époque avait les tendresses de ses violences...


dimanche 7 janvier 2018

Bobby McGee and you, Janis

Vendredi la chaîne Arte diffusait un documentaire sur Janis Joplin, partie en 1970, documentaire dû à Amy Berg. 

«We are ugly but we have the music...» Il suffit d'avoir le ton de voix pour être aimé.

Il est des êtres comme des étoiles filantes qui illuminent dans le ciel d'obscurité...


samedi 6 janvier 2018

Lydie dans la nuit

En 1977, Jean Genet parcourt différents lieux de repérage pour le projet de film qu’il a en tête, La nuit venue, en compagnie de Ghislain Uhry. Le Cirque d’hiver est l’un des endroits où l’imaginaire de Genet peut projeter les séquences de son scénario. Le projet ne voit pas le jour, mais il rencontre au Cirque Bouglione Alexandre Romanès, poète tzigane et homme de cirque qui est alors le compagnon de Lydie Dattas. Lydie Dattas est depuis longtemps tombée dans la grâce de l’écriture de Jean Genet. Sa fréquentation de l’écrivain l’entraîne à pousser avec lui les discussions intellectuelles que les événements politiques, la Palestine, les raisons de l’écriture enflamment d’un lyrisme inégalé. Voici ce qu’elle dit de leur rencontre :

« Un jour, j’ai trouvé Jean Genet assis dans mon fauteuil. L’ayant reconnu dans la rue et désirant me faire plaisir, Alexandre l’avait avec sa science gitane, conduit jusqu’à ma porte. Le poète s’installa bientôt dans le studio du dessous. Le soir même, j’entrais dans sa chambre pour discuter avec lui, exprimant joyeusement mes désaccords à celui dont je vénérais l’écriture. Le lendemain Genet signifia mon bannissement. "Je ne veux plus la voir, elle me contredit tout le temps. D’ailleurs Lydie est une femme et je déteste les femmes." Cette parole qui me rejetait dans la nuit de mon sexe me désespéra. Trouvant mon salut dans l’orgueil, je décidai d’écrire un poème si beau qu’il l’obligerait à venir vers moi. Pendant des semaines, je cherchai le point d’attaque de mon verbe. Surmontant mon désespoir, j’écrivis La nuit spirituelle pour le blesser aussi radicalement qu’il l’avait fait, lui rendant mort pour mort. Quand j’eus mis le point final, face à sa haine des femmes, luisait le bloc de nuit de mon poème, lequel en lui donnant raison lui donnait tort. Le jour suivant, on cogna à ma porte : c’était Genet. »
En revendiquant par le heurt de ces deux esprits son appartenance à une nuit inaccessible aux hommes, Lydie Dattas pénétrait dans l’inversion dont Genet avait fait son domaine privilégié dans lequel l’exclusion seule du monde dominant permet de reconnaître ceux dont il a fait l’élection. Ce poème raconte ce que la blessure la plus pure d’une femme transforme de son être, magnifie de son sang.
Il a été édité tardivement par Gallimard, en 2013. Auparavant, Lydie Dattas, vingt ans après la mort de Jean Genet avait publié La chaste vie de Jean Genet. Le livre n’a pas eu le succès immérité de celui de Tahar Ben Jelloun, Jean Genet, menteur sublime. Le titre en soi n’a pas de sens : tout écrivain raconte une fiction qui est celle du réel de son imaginaire, et ne prétend pas, sauf à faire du journalisme, raconter des faits du présent, du passé ou du futur. Les historiens savent suffisamment la difficulté du rapport entre les événements passés et leur interprétation par le présent. En outre, il s’avère que Tahar Ben Jelloun a présenté des informations à son avantage qui ne sont pas celles que les faits, le jeu des acteurs, ont été dans les années qui ont précédé la mort de Jean Genet. Pour le coup, Tahar Ben Jelloun se fourvoie dans l’intérêt du récit : se faisant témoin, il s’interpose entre celui dont il prétend faire l’éloge et ceux qui ont accompagné Genet dans les dernières années de sa vie.

Lydie Dattas
Lydie Dattas en trace le portrait sans doute le plus sublime dans lequel Genet a enfin, avant que la mort ne vienne le saisir, accompli la profession de vie qu’il énonçait dans Journal du voleur :
« Parti des principes élémentaires des morales et des religions le saint arrive à son but s'il se débarrasse d'eux. Comme la beauté - et la poésie – avec laquelle je la confonds, la sainteté est singulière. Son expression est originale. Toutefois, il me semble qu'elle ait pour base unique le renoncement. Je la confondrai donc encore avec la liberté. Mais surtout je veux être un saint parce que le mot indique la plus haute attitude humaine, et je ferai tout pour y parvenir. J'y emploierai mon orgueil et l'y sacrifierai. »
Voici le chapitre qu’y consacre Lydie Dattas, dans La chaste vie de Jean Genet :
« Le vœu de pauvreté
Sous l’influence émerveillée de Dieu, Genet se transformait en clochard. Son âme flottait, libre et moqueuse, dans une chemise sale et un pantalon déguenillé. Il était vêtu si misérablement qu’il n’était pas rare qu’un patron de bistrot lui demande de montrer son argent avant d’accepter de le servir. Il était devenu un de ces gueux dont les honnêtes gens s’écartent en se bouchant le nez. Moine sans clôture, il n’avait d’autres biens qu’un vieux sac de Skaï noir où bringuebalait un exemplaire corné de La Gloire qu’il traînait partout avec lui. Depuis longtemps déjà il plaçait son argent dans la pauvreté. Pour rien au monde il n’aurait voulu d’une vieillesse à pommeau d’argent.
On ne le voyait plus à Saint-Germain-des-Prés, mais à Barbès. Pour les gens du quartier il n’était qu’un vieillard argileux, tant ses vêtements, dans les plis desquels reposait tendrement la crasse aimée, avaient fini par épouser sa chair grisâtre. Au Café des Oiseaux il baragouinait dans leur langue avec de vieux Arabes. Pour leur offrir une cigarette, il sortait de la poche usée de son blouson une main aux ongles vernis de crasse et un poignet libre du temps. Il aimait discuter avec les clochards, seuls Français selon lui à avoir gardé de la civilité. Chaque fois qu’il s’adressait à eux sa voix devenait surnaturellement douce : usant de sa bonté comme d’un appeau, il se mettait au diapason de leurs âmes traquées.
Son amour des parias se prolongeait follement à ce que chacun rejetait : aucun déchet qui ne fût illuminé par sa compassion. Dans chaque grain de poussière, il voyait gravé — comme sur un grain de riz — le visage apeuré d’un enfant maltraité. Un jour Alexandre voulut lui laver un couteau, mais Genet poussa un cri : " Non, ne le lave pas ! — Pourquoi ? — J’aime ce qui est sale. Je trouve un tas d’ordures, une décharge municipale très beaux." La table en merisier, sur laquelle s’écrasaient depuis des mois, les braises de ses cigarettes, était couverte de plaies noirâtres inguérissables. Par cet amour de la saleté, il espérait se décrasser de la gloire et décourager le prince de la Renaissance qui, en lui, rêvait d’une salle de bains en marbre rose.
On ne pouvait faire moins épicurien que Genet. Il déjeunait à midi d’une tranche de jambon ou d’une barquette de riz posée sur le couvercle des cabinets, qui, une fois abaissés sur la cuvette, lui faisait une coquette petite table. Le soir il ne mangeait pas. À quelqu’un qui, frappé par son ascétisme, lui demandait pourquoi il était si frugal, il répondit : "Je refuse de me régaler quand ceux que j’aime manquent peut-être de quelque chose." Avec ses droits d’auteur, il aurait pu vivre royalement. Au lieu de quoi il se réservait le luxe d’habiter de minables chambres d’hôtel. De loin en loin, soucieux de sa mauvaise réputation, pour briser l’image trop flatteuse que donnait un tel dépouillement, il s’offrait une chambre dans un palace comme on se mortifie.
Plus rien ne l’étonnait, ni la bonté des méchants ni la méchanceté des bons. L’ardente misère de sa jeunesse lui avait donné une lumière d’avance sur les théologiens ruminant à l’ombre des bibliothèques : "Ce m’aura été une très utile expérience et qui me permet de tendrement sourire encore aux plus humbles parmi les détritus." Jour après jour, il vivait comme un moine en plein cœur de Paris, charriant sa richesse intérieure comme un sac d’or. Il ressemblait à Lawrence d’Arabie qui, après avoir commandé au soleil, avait choisi de redevenir un obscur soldat, serviteur n’ayant que la mort pour solde. Il était de ceux qui, toute leur vie, promènent leurs biens dans une valise vide. "Ma pauvreté est celle des anges" disait-il en riant. Apercevant un jour sur un quai de métro un vieux clochard qui était le sosie de Genet, Alexandre cogna sur la vitre et lui fit un signe amical. »

Lydie Dattas, La nuit spirituelle, 2013, Paris, Gallimard.
Lydie Dattas, La chaste vie de Jean Genet, 2006, Paris, Gallimard.
Jean Genet, Journal du voleur1949, Paris, Gallimard.

lundi 1 janvier 2018

Καλή χρονιά - Melhors vòts

Depuis ces Cévennes où mes pensées vont si souvent en Grèce, le jeu des conventions fait que je dois projeter sur les mois qui viennent ce que pourrait être une bonne année. L'état d'incertitude de ce que sont les choses me met à l'écart de toute euphorie que le changement d'année pourrait susciter. Rationaliste, je sais que ce changement n'est qu'une progression du calendrier et que passé un certain âge, on ne croit plus beaucoup aux résolutions que l'on peut prendre en début d'année comme on peut le faire une fois dessoûlé après une beuverie. Ce ne sont pas, par ailleurs, les vœux d'un président que je n'ai pas élu - je n'en aurais choisi aucun de ce système de fausse démocratie - qui pourraient me faire adhérer à cette vision d'un monde plus archaïque que jamais, paternaliste et patriarcal.

Néanmoins il me semble que les jeunes générations sont aujourd'hui au fait des enjeux qui mènent notre monde. À elles je souhaite le courage, la persévérance, l'envie de curiosité, et par dessus tout le sens critique sans lequel toute entreprise humaine est vouée à l'échec. C'est sans doute à ce prix que la nécessité de vivre ensemble peut être envisagée, non parce que les hommes seraient «bons» par nature, mais parce que la condition qu'il leur est faite d'avoir cette emprise sur le monde et sur l'environnement les condamne à une attitude de responsabilité sur leur semblables et sur leurs conditions de vie.

En ce qui me concerne, ma propre vie arrive à un tournant. J'en suis arrivé à une période où mon esprit est davantage préoccupé par la danse des souvenirs que par les hypothèses que le futur pourrait échafauder. Ce blog a été écrit pendant un peu plus de trois ans au présent. Je ne souhaite pas en faire un carnet de mémoires. Il fut également un lieu d'expression de mes énervements contre les manifestations de la doxa qui mène le temps, sans beaucoup d'illusions sur l'impact qu'un blog à connotation gaie peut avoir sur les choses. Mes énervements sont souvent dirigés, par ailleurs, vers ce monde gay, narcissique, autocentré, qui n'a jamais réussi, au prétexte d'une volonté non explicite de pénétrer tous les milieux, à prendre à bras le corps l'héritage du FHAR et faire de la différence homosexuelle l'un des outils du changement de la vie. «Changer la vie»  avait écrit le grand Arthur, et non changer de vie, ce que les pseudo socialistes, lèche-bottes mitterrandiens devenus macronistes — la filiation crève les yeux —, avaient mis en pratique.

Concernant l'intégration, les «gays» l'ont plutôt réussie, et dans tous les milieux, sauf dans les classes les plus populaires, les plus conservatrices, peut-être, en matière de perception des normes dont les apparences de la virilité restent les plus fortes. Tous les milieux, celui du patronat, de la classe politique: on y trouve Guillaume Pépy, patron de la SNCF, peu à l'écoute des conditions sociales des cheminots, pas plus que de la mission de service public des transports en commun; de jeunes communistes comme Ian Brossat, l'ancien président de l'UNEF Bruno Julliard, qui auraient davantage ma sympathie si leur action politique était plus lisible et moins fondue dans une soupe dont on ne perçoit aucune espèce de percée imaginative, trop habitués, en bons apparatchiks, à servir le pouvoir dont ils sont une sorte de caution. Je ne parle pas de ceux qui ont rejoint l'extrême droite. Dans l'histoire de l'homosexualité, il y a toujours eu une sorte de fascination — c'est le terme en effet — pour une nostalgie du phallus appliquée à l'autorité absolue, jusque dans la révération de la mort. Celle des autres de préférence. Ainsi quelques « identitaires » imaginent-ils que le goût de la bite est meilleur lorsque cette dernière est blanche. Sans doute Pier Paolo avait-il raison, dans Saló, d’imaginer que la perversion décrite par Sade, dont la nature est de pousser à son extrême la caricature du pouvoir, ne pourrait que davantage s’installer dans les esprits dérangés par les usages du capitalisme marchand. Peut-être commence-t-on à en percevoir l’une des fins. Elle laissera cependant notre monde exsangue, dont l’amour des garçons pourra bien être finalement banni, ou relégué comme il le fut pendant des siècles dans les cabinets noirs et feutrés d’une bourgeoisie qui ne laissera, comme elle le fit si longtemps, rien apparaître. Encore une fois dans le déficit de l’image paternelle,  dans la recherche éperdue d’un double évanescent, dans la fuite désespérée qu’un garçon mènera contre le monde où il a eu le malheur de naître, l’amour éblouissant des garçons entre eux ne pourra que créer que l’illusion d’un instant, dans la tornade du temps. Ainsi vont les choses.

Je prévois de mettre fin alors à ce blog. Je n’ai pas totalement mis de touche de fin à quelques textes que je publierai dans les semaines qui viennent. J’ai défini, au départ de ce blog, Véhèmes comme une « décyclopédie », c'est-à-dire un cycle non totalement fermé, et en désordre, des sujets qui constituent, de mon point de vue, le questionnement utile sur le monde. J’ai souvent donné quelques moments d’intimité ; la poésie a pris dans les billets un peu de place — insuffisamment, j’en conviens — et j’ai toujours eu à l’esprit la présence de Clément, ce garçon que je n’ai connu que par sa mort, mais dont l’histoire et le visage me sont apparus lumineux. Je revendique cet élan romantique. J’aurais aimé avoir le lyrisme de Jean Genet, autre figure tutélaire qui hante souvent mes pensées, pour dire ce que j’ai perçu de Clément, de sa capacité à mordre la vie bec et ongles, de son goût pour un monde libéré de ses hypocrisies et de ses archaïsmes. Au moment de fermer ce blog mes pensées iront vers eux.

Je ne terminerai pas ce billet sans souhaiter aux lecteurs de Véhèmes le meilleur pour les mois qui viennent et sans leur dire que leur présence, aux travers des commentaires, ou des messages d’amitié qui me sont parvenus, a été et est encore le témoignage des émotions partagées depuis ces trois ans. À mes ami(e)s lectrices et lecteurs, à mes ami(e)s blogueuses et blogueurs je souhaite une année que la sérénité puisse combler et que l’affection de leurs proches, compagnons, et amies viennent conforter.


Et pour démarrer cette année en image, cette pépite me semble une belle allégorie : il s’agit du premier Tarzan, le personnage créé par Edgar Rice Burroughs, interprété par Gordon Griffith dont on sait assez peu de choses. Né en 1907 décédé en 1958, il apparaît ainsi nu, dans cette vision d’un paradis naturel, entouré de singes, comme la vision d’un homme nouveau. Ce premier film sort en 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale, et la rupture de la vie de cet enfant d’avec l’ancien monde pour une réconciliation avec la nature est, à l’époque, très dans l’air du temps. Apprécions-le pour ce qu’il est alors, un clin d’œil, et, pourquoi pas, cette allégorie sur le monde qui vient !


dimanche 31 décembre 2017

Vedro con il mio diletto

Un peu de Vivaldi en ce dernier dimanche de l'année. Il s'agit de la vidéo de l'émission Carrefour de Lodéon à Aix-en-Provence l'été dernier. Frédéric Lodéon, on regrette quand il jouait du violoncelle. Maintenant il parle, et il est très bavard. C'est beaucoup moins bien, mais que voulez-vous, on ne peut pas être bon dans tous les domaines...

Le contre-ténor est Jakub Józef Orliński, et le pianiste Alphonse Cemin.

Remarquerez-vous comment on tourne les pages des partitions aujourd'hui ? Ça me scotche!

En tout cas j'apprécie la tenue décontractée de ces garçons : la musique, fût-elle baroque, n'est pas tenue d'être présentée dans des fringues engoncées... Ah, le temps du queue-de-pie!

et pour le même prix, Jakub Józef interprète Händel Addio, mio caro bene en compagnie de Natalia Kawalek. La vidéo est un petit peu sophistiquée, mais quel régal pour les oreilles !

Passez un très agréable dimanche !





samedi 30 décembre 2017

Lost in the wilderness

Je parlais l'autre jour de ces personnes arrivant d'Italie dans des conditions terribles, accueillies à Briançon.

L'émission Quotidien a eu la bonne idée de faire ce reportage, qui se passe évidemment de commentaires. Ce qui me semble insupportable est que les personnes qui assurent cette veille humanitaire doivent se cacher de la police, de la gendarmerie pour ne pas tomber sur une procédure de délit. La France pays des droits de l'homme ? Non, fantasme publicitaire. Depuis tant de siècles, si des communautés villageoises se sont mobilisées pour assurer leur vision d'une éthique de l'humanité, en France on persécute depuis toujours ceux qui ne pensent pas et aujourd'hui n'agissent pas comme le voudrait le pouvoir, ce pouvoir que Michel Foucault analysait comme un biopouvoir dans ses derniers travaux. J'en ai déjà parlé dans ce blog, et aurai certainement l'occasion d'en reparler un de ces moments.

On a appris il y a deux jours qu'un jeune migrant d'une vingtaine d'années, d'origine africaine, a été retrouvé mort au bord de l'autoroute A8, sur la commune de Roquebrune-Cap Martin. Il dormait dans une cabane en surplomb de l'autoroute, et serait tombé. Il a été retrouvé pieds nus, dans son duvet, avec un petit carnet dans lequel il notait le détail des jours qu'il passait dans ce voyage, son dernier. Il y a dix ans sortait le film de Sean Penn, Into the wild, qui racontait l’échappée d'un garçon du même âge, Christopher McCandless dans la découverte d'une nature splendide et cruelle. Voici que le même scénario est écrit là, dans ce destin brutalement interrompu, dont la wilderness est écrite dans notre horizon, dans une nature qui réunit l'urbanisation la plus échevelée à la douceur de ce dont les paysages méditerranéens sont porteurs. Connaîtra-t-on son nom ? Ce marcheur inconnu à la peau sombre, aux semelles de vent, fit le chemin inverse du magicien des mots ardennais. Ainsi accueilli dans le monde sauvage qui seul, peut-être, était en mesure de le faire, il a rejoint la ligne claire d'un chemin qu'il s'est lui-même tracé. Seul et magnifique.


jeudi 28 décembre 2017

Appelle-moi par ton nom

Évidemment, Call me by your name sera le film à voir... dès qu'il sortira. En attendant, on est presque saturé des propositions d'interviouves à regarder d'Armie Hammer et de Timothée Chalamet. Quel beau couple! Nan je déconne ! Bien sûr qu'ils sont sympathiques, que l'histoire racontée au cinéma par Luca Guadagnino d'après le roman éponyme d'André Aciman est de la nature même d'une sorte de rêve que tous les garçons qui aiment les garçons ont eu un jour, se projetant dans Elio ou dans Oliver de manière indifférente : le cadre est idyllique. Ce n’est pas moi, amoureux de la Grèce, de l’Italie, d’une Antiquité romanesque dans laquelle il était plus facile sans doute d’aimer les garçons qui pourrais regretter que ce genre de film ait été rendu possible par l’air du temps. Air du temps, par ailleurs, qui fait que, paradoxalement, la situation des garçons homosexuels en Tchétchénie, certains pays d’Afrique, etc. soit toujours extrêmement difficile.

Et cependant, je subodore, justement, — mais ceux qui me lisent savent que j’ai parfois la dent dure et quelquefois mauvais esprit — que la mise en  spectacle de ce roman cache peut-être ce que je reproche bien souvent à ce qu’on appelle la « culture gaie », à savoir sa mise en scène de manière « hors sol » : un milieu petit-bourgeois, intellectuel, sans problème économique particulier dans lequel émerge un amour qui relève davantage du romanesque que du romantisme…

Le roman d’André Aciman ne semble pas être une parfaite réussite d’écriture, jugé trop intellectuel, et, là encore, le film ne peut pas être ce qu’est le roman. Rappelons que le scénario est dû à James Ivory, dont on connaît l’immense talent. Le film de Luca Guadagnino sera alors jugé sur pièces, à sa sortie, en février prochain. On enviera alors ces jeunes corps, le soleil qui leur donne la capacité d’exprimer leurs désirs. On restera attentif à ce que l’Italie proposée ne soit pas une carte postale supplémentaire, agréable décor dont on a évacué ce qui en a un temps constitué l’esprit.

Attention ! Hormis la bande-annonce, il est possible que la diffusion des deux extraits ci-après ne soient pas conforme aux droits du producteur... Et que Youtube les efface de son catalogue !




mercredi 27 décembre 2017

Maria la grande


Anna Maria Sophia Cecilia Kaloyeropoulou/ Άννα Μαρία Καλογεροπούλου devient Maria Callas dans le tournant des années 1945. 

Tom Volf  a réalisé un documentaire sur Maria Callas sorti récemment. La critique de Bernard Mérigaud dans Télérama est plutôt féroce. (Voir ici). Je ne l'ai pas vu. Toutefois l'occasion de lui rendre hommage n'est pas totalement inutile. Elle reste une voix incomparable, incarnant une forme de féminité troublante, fragile, sans doute la personne la mieux à même d'incarner la Medea/Médée de Pier Paolo Pasolini dans son film sorti en 1969. J'en parlerai certainement un jour. Son incarnation de la figure de la diva dont le nom même indique une parenté avec les dieux en fait une héroïne du XXe siècle, au destin forcément tragique ; sa vie fut écourtée alors qu'elle était déjà, elle aussi, une légende.

Voici un extrait du film de Tom Volf, suivi d'un entretien avec le journaliste Bernard Gavoty, qui fut celui par qui existait la musique «classique» lorsque la télévision française s'appelait l'ORTF.

« There are two people in me...»