Je préfère le dissensus dur au caramel mou

Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio

Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »

vendredi 21 juillet 2017

Dionysos se fout de moi (1)

Dionysos se fout de moi

Tout à l’heure, en nettoyant le passage du chemin, entre trois herbes, une couleur rouge attire mon œil : c’est un clathre rouge ! Ah ! il est revenu sans me prévenir. Je comprends alors quelques événements de ces derniers jours desquels il n’est pas tout à fait étranger. Je m’interrogeais sur les coïncidences qui s’étaient manifestées et je comprends que les hasards n’existent pas dans les rencontres en particulier.
Aurais-je pu penser que dans les histoires de garçons qu’il m’arrive de croiser çà ou là, Dionysos aurait pu mettre son grain de sel ? De quoi se mêle-t-il, me dis-je ? A-t-il besoin, lui en particulier, de me dire ce que j’ai à faire ou non ? J’ai traîné mes guêtres dans quelques pince-fesses mondains dans des villes différentes de ce Sud qui m’agace autant que je lui suis attaché. J’y retrouve des collègues, garçons ou filles, que j’ai plaisir à voir, que je n’ai l’occasion de rencontrer qu’à ces rares moments. Les rencontres se terminent parfois dans un restaurant où l’on apprécie la gastronomie populaire mais goûteuse de ces coins ensoleillés. Cette fois-ci une esquixada de morue fit mon bonheur, arrosée d’un vin gris qui fut le bienvenu. Et puis les conventions d’usage des repas se terminèrent, chacun retourna à ses obligations professionnelles ou familiales.
J’avais décidé toutefois de rester quelques heures de plus, profitant du déplacement pour revoir certains lieux un peu oubliés. Le baroque de ces régions est passionnant, témoignant d’une période où le Sud fut d’une autre capacité à prendre une place de renom lorsque la Méditerranée était ce lieu de rencontre entre Orient et Occident, dans le souci de promouvoir les échanges commerciaux à une époque où l’on définissait le commerce dans d’autres dimensions que la seule marge financière réalisée, dans la volonté de faire s’épanouir les imaginaires avant que les États hégémoniques ne règlent au pas militaire l’administration de frontières bien peu légitimes. Les siècles qui suivirent ne donnèrent pas un visage plus avenant à ces lieux, définitivement engoncés dans un repli sur eux-mêmes.
Le Sud aujourd’hui vit des heures difficiles, comme bien d’autres régions abandonnées par l’industrie. L’agriculture n’y est plus qu’une activité secondaire, même si certaines disparités montrent que demeurent quelques secteurs qui ne devraient pas disparaître. Il existe heureusement cette forte présence de la manière dont les hommes et les femmes ont su faire vivre leur relation à la nature, au sol. Et cependant, j’avais constaté l’an dernier que ce qui faisait encore il y quelques années la qualité et l’harmonie de ces lieux était en train, là comme ailleurs, de devenir des friches abandonnées, montrant que ce qui a fait autrefois l’enchantement de ce Sud était davantage lié à la capacité humaine d’en transformer les éléments naturels qu’à la seule dotation des dieux que seraient la mer, les côtes sableuses ou déchiquetées de ces roches argentées qui rappellent que les Pyrénées sont cette force avec laquelle il convient de composer sans jamais se lasser, comme avec toute montagne. Il est loin le temps où le peintre et sculpteur Maillol avait traduit cet enchantement dans sa générosité des formes qui était l’expression esthétique de ce monde méditerranéen d’alors. Il en demeure la trace dans les espaces publics. On évoque sa présence avec sa silhouette efflanquée qui contraste avec les formes féminines que son regard projetait sur ce monde, héritier des voyages d’Ulysse. Les passants déambulent devant ce regard déjà ancien sans que cela les affecte davantage : l’ouverture du monde au passage du monde est un poison sauvage, fait du goût de la liberté acquise, déjà perdue dès lors qu’elle est à peine consommée.

Aristide Maillol - La Méditerranée-La Côte d'Azur- 1895

Le tourisme peine toutefois à dissimuler de véritables pauvretés, liées à une segmentation affirmée de la population. L’État semble avoir abandonné son rôle dans le domaine social, faute des financements nécessaires. Dans cette ville où l’extrême droite réalise de bons scores, on constate le manque d’activités de certains quartiers, laissés à un habitat dégradé, peuplé par des communautés qui établissent leurs propres règles de fonctionnement. Je reste surpris qu’à cinquante mètres près, certains marqueurs délimitent ainsi le périmètre de ces populations segmentées, qui ne peuvent cependant être définies comme des « communautés ». Ce sont les détritus, abandonnés sans souci du rapport qu’on entretient avec eux qui permettent de marquer ainsi ces territoires. Là une trace de container qui a brûlé ; une façade délabrée dont on comprend que les propriétaires n’interviennent pas. Il reste, dans ces cas, à comprendre comment les « pouvoirs publics » peinent à jouer un rôle d’arbitre : la répartition de l’espace public et de l’espace privé, leur articulation dans l’usage même de cet espace public, traduisent la volonté politique de ce que l’extrême droite déteste : la notion du « vivre ensemble ». Les quartiers anciens conservent une large part du patrimoine bâti qui apparaît ainsi fossilisé, en décalage par rapport au reste des architectures qui se sont succédé. Les villes, où qu’elles soient, sont assez le visage de cette société, laissant de côté les populations les plus pauvres. Le taux de pauvreté a encore augmenté ces dernières années dans le Sud, mais rejoint en cela d’autres régions qui ont été dévastées par la désindustrialisation. Le quotidien incite à croire que ce repli qui se traduit également par d’autres formes d’économies, dites « parallèles », est aussi un repli du monde social.

Le Dévot Christ

Dans ma visite de cette église qui reste typique de la ville du Roussillon où je me trouve, un beau retable a été restauré, conservant certaines curiosités dont les périodes successives ont le secret. Il en résulte des syncrétismes parfois étonnants : on relit les périodes anciennes des textes religieux à la lumière de la période que l’on vit au présent. Rien de nouveau sous le soleil.
J’ai salué le gardien du lieu, qui était assis à l’entrée de l’église, se reposant de la chaleur implacable de ce mois de juin. Pour tromper son ennui, il s’est mis en devoir de me préciser certaines particularités de l’église, l’usage des confréries de pénitents. Il me montre une statue de saint Jacques, reconnaissable à son large chapeau, son bourdon, sa gourde à la forme si singulière de ces cucurbitacées méditerranéennes, sa large barbe. A-t-on oublié que saint Jacques est le héros matamore qui incarne la Reconquista espagnole catholique sur les Sarrazins ? Lorsque le roi Ferdinand, son épouse, la très catholique Isabelle établissent leur volonté d’unifier l’Espagne, c’est en rejetant tout ce qui n’est pas strictement catholique, abandonnant plusieurs siècles de partage de formes de vie communes, lisibles dans la poésie, l’architecture, la musique… Je garde en tête cette image des Cantigas de santa Maria d’Alphonse le Sage : deux musiciens jouent et chantent de concert, chacun vêtu selon les formes et les habitus de sa culture. L’un est glabre, vêtu d’une coiffe sur la tête, un pourpoint et des chausses, les pieds chaussés de savates ; l’autre est barbu, la tête coiffée d’un turban, le corps recouvert d’une djellaba nouée à la ceinture et il a les pieds nus. Jouant ensemble, ils savent que leur expression musicale commune excède leurs différences, que ce qu’ils donnent à entendre reste la sublimation de ce conflit qui fait que les sociétés sont différentes, que l’apparence des êtres humains les montre différents. La musique reste ce langage universel qui fait se retrouver la réalité de ce que vivent les hommes, de leurs espoirs, de leurs sentiments, de leur joie et de leur rire.

La Reconquista fut un retour en arrière, comme régulièrement l’histoire donne à comprendre la folie des hommes. Il fut un temps sur cette terre où l’on se souciait davantage de vivre avec les différences visibles. 
Du temps où le gardien de l’église est tout à cœur de me faire visiter les recoins les plus divers de ce lieu, deux garçons sont entrés, attirés par la curiosité du monument sans doute. Et cependant ce ne sont pas des touristes : ils n’en ont pas l’attitude. Ils se joignent à nous, écoutent notre discussion, nous interrogent. Leurs questions semblent naïves. Elles traduisent le paradoxe d’une interrogation plus forte que jamais vis-à-vis de la religion, dépourvue des bases élémentaires que représente la connaissance des textes. Les garçons sont barbus, mais comme le sont de plus en plus de garçons aujourd’hui. Je ne sais pas s’il faut lire ce trait physique comme une marque religieuse. Par principe, j’évite d’interpréter toute forme d’apparence, plus traître que jamais. Les garçons ne savent pas ce que signifient les représentations de la sainte Famille, les épisodes de l’Annonciation, de la fuite en Égypte. J’essaie de leur faire un résumé. Ils sont typés méditerranéens, ce qui ne m’aide pas à deviner leur relation aux croyances religieuses. 
De toute manière, je n’éprouve aucune espèce de sympathie pour les pèlerinages ; encore moins pour celui de saint Jacques de Compostelle. Si les imaginaires liés au Moyen-âge s’enflamment pour l’aventure que constitue le voyage, ses péripéties, ses découvertes de nouveaux horizons, ils font évidemment peu de cas sur la signification de cette révérence au saint matamore. « Celui qui extermine les Maures ». J’abandonne bien volontiers aux naïfs cette révérence, et préfère le regard de la Commedia dell’arte qui a fait du Matamore un personnage ridicule, hâbleur, lâche et trouillard. 
(à suivre)

jeudi 20 juillet 2017

Michael Dameski

Une très belle prestation d'un jeune danseur autralien d'origine macédonienne (aïe ! de quelle Macédoine s'agit-il ? Le sujet est sensible en Grèce !) En tout cas, si la vidéo est courte, elle donne à apprécier toute la sensibilité et toute la capacité de ce garçon à se servir de son corps !


mercredi 19 juillet 2017

Des maisons bulles

Je parlais il y a deux jours de la Villa Kerylos et des expériences architecturales dont la Côte d'Azur fut le théâtre. Voici un exemple de maison-bulles d'Antti Lovag réalisée pour l'industriel Pierre Bernard. Il faut saluer ces audaces, plus sympathiques que le fascisme larvé de Le Corbusier, qui exprimait dans sa vision de l'architecture son goût pour les sociétés hyperautoritaires. La courbe m'a toujours semblé plus porteuse de liberté que l'angle droit. Vaste débat. Je note ici ce qui n'a pas été souvent signalé, me semble-t-il, dans des réflexions sur les rapports entre les différents arts. Le monde rigide croit toujours qu'il n'existe pas de passerelles ou d'interactions entres les différentes disciplines intellectuelles. 
Ainsi, a-t-on remarqué que le passionnant André Franquin, le créateur de Gaston Lagaffe, mais aussi rénovateur de Spirou avec la création de personnages aussi loufoques que créatifs, a évoqué à quelques reprises ces maisons-bulles dans les albums publiés ?



Tout d'abord l'idée dans Spirou et les hommes-bulles d'une cité utopique sous la mer, abritée par d'immenses bulles de plexigas est sans doute la synthèse de plusieurs influences : il y a dans Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, une première évocation de jardins marins, dont les hommes tireraient l'intégralité des ressources alimentaires ; l'intérêt pour la découverte sous-marine popularisée par Cousteau (un autre facho antisémite, tout aussi antipathique que Le Corbusier),  et de son Monde du silence (voir ci-après l'intervention de Gérard Mordillat qui analyse avec le regard d'aujourd'hui le comportement prédateur de Cousteau et de son équipe) ; mais l'idée surtout que l'habitat est un révélateur d'une autre manière d'envisager la vie. Chez Franquin Le nid du marsupilami semble procéder de cette même approche esthétique.

Peut-être reviendrai-je prochainement sur ce sujet...



Voici l'intervention de Gérard Mordillat sur le site de La-bas si j'y suis :




dimanche 16 juillet 2017

Kerylos

La villa Kerylos (mettre un accent aigu est superfétatoire) est une utopie de Théodore Reinach, l'un des trois frères érudits, passionnés de culture antique, et donc hellénistique, qui ont été actifs dans ce passage des XIXe au XXe siècle. Théodore Reinach confie à l'architecte Emmanuel Pontremoli la construction de la villa en bord de mer, à Beaulieu, sur la Côte d'Azur, lieu rêvé de ce passage où l'on s'imagine que les Grecs ont débarqué préférentiellement. Ce qui est bien sûr une erreur : les Grecs ont établi des comptoirs sur tout le pourtour de la Méditerranée septentrionale, et dans la région niçoise bien évidemment.

Il en résulte une espèce de lieu improbable, qui reste une pure construction intellectuelle telle que la modernité pensait le monde grec, mais surtout un palais tout à fait comparable à d'autres utopies : à Hauterives, le facteur Cheval pensait l'Orient, lui aussi à sa manière, et il en résulte une autre oeuvre, impressionnante, mais inhabitable. Dans le cas de Reinach, il s'agissait de produire un palais, mais avec les fonctions que le XXe siècle naissant (la villa prendra six ans, de 1902 à 1908 pour être construite) exigeait. Il s'agit davantage aujourd'hui d'un musée, qui a été confié à la mort de Théodore Reinach à l'Institut de France.


La région niçoise  a donné nombre d'aventures architecturales. Il faut mentionner à ce sujet les maisons "bulles" d'Antti Lovag. Pierre Cardin lui commanda une villa dans le massif de l'Estérel qui reste une curiosité.

La Villa Kérylos est également le titre du roman d'Adrien Goetz paru cette année, qui imagine l'influence des frères Reinach sur Achille Eiffel le fils de la cuisinière, qui deviendra également un érudit passionné d'Antiquité. Je n'ai pas encore lu le livre. C'est prévu pour cet été.





samedi 15 juillet 2017

LGBT au British Museum

Cette vidéo faite par le Bristish Museum est toute récente. J'en conclus que la «visibilité» homosexuelle fait l'objet d'un parcours dans le dédale des collections du musée. Est-ce une bonne idée ? Peut-être. Il fallait être d'un aveuglement volontaire pour ne pas voir représentée, dans les diverses collections, l'expression  de l'empreinte évidente de la sexualité dans les rites des sociétés passées, qu'elles soient exotiques ou occidentales, l'homosexualité n'étant pas différenciée du reste des pratiques sexuelles.

Ce «marquage» doit être considéré alors comme une progrès sociétal : s'il est prévu un parcours de ces items, c'est à la fois que l'on considère que le public LGBT qui visite les musées n'est pas négligeable (ah ! le sens esthétique des garçons sensibles...) et d'autre part que la visibilité queer entre progressivement dans la norme sociale. Mais foin de tout optimisme béat, prenons cette expérience muséale pour ce qu'elle est : une tentative supplémentaire de faire progresser les mentalités, quitte à avoir des retours de réactions archaïques. L'avenir le dira.

Un reproche toutefois : cette vidéo est à la visite de musées ce que le hamburger est à la gastronomie. On ne visite pas le British Museum de cette manière-là, et l'intérêt pour les différentes civilisations qui y sont représentées ne se limite pas à la seule caractéristique homosexuelle !



vendredi 14 juillet 2017

14 juillet

Cette fête ritualisée semble trouver du sens : onze mille policiers et gendarmes sont mobilisés aujourd'hui pour la sécurité dans notre belle capitale ! Il paraît que le président américain sera présent. Il paraît également qu'il faut réduire les dépenses de l'Etat...



Si le 14 juillet a encore du sens, c'est dans les combats que mènent les jeunes gens ou les moins jeunes aujourd'hui pour continuer à refuser les absurdités : ventes d'armes et autres saloperies.
Allez, je ne serai pas long : retour à notre bon vieux Georges, et une belle vidéo de HK et les Saltimbanks. Reposons-nous aujourd'hui, et prenons les plaisirs où nous les aimons !





dimanche 9 juillet 2017

Lettre à Ludo

Cher petit Ludo,
On m’annonce cette triste nouvelle, et j’ai envie de te dire tout ce que m’évoque ce que tu avais voulu rendre public. J’avais écouté, l’autre année, cette espèce de cri de détresse que tu exprimais, qui m’avais laissé pour le moins mitigé : touché par tant de souffrance dite, mal à l’aise de la manière dont tout cela était rendu public. Mais après tout, en avais-tu vraiment le choix ? Ta naissance, comme le mariage de tes parents, fut un produit marketing, rendu bankable sur la presse qui ne s’appelait pas encore people, mais « à scandale », faite pour la population de pauvre culture qui faisait la masse que l’on méprisait ainsi.
Je ne sais pas si c’est une chance d’avoir connu cette période. Elle avait ses côtés amusants. Par bonheur en tout cas, j’étais trop jeune pour être vraiment touché par les artifices utilisés pour laisser croire aux adolescents que ce système était le miroir dans lequel ils pouvaient se reconnaître. Le « temps des copains » identifié comme celui permettant, au sortir finalement récent de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre d’Indochine, mais encore celui des « événements » d’Algérie, ce temps des copains donnait l’illusion que la société sortait progressivement de son engourdissement. Le modèle américain traçait pour a France des voies à suivre. La musique française fabriquait ses ersatz : Jean-Philippe Smet devenait Johnny Hallyday, Claude Moine prenait le nom d’Eddy Mitchell et le Niçois Hervé Forneri se voulait rocker sous le nom de Dick Rivers. Une marchande de bonbons à couettes habillée de jupes écossaises se mettait à chanter également. Il fallait bien que les filles trouvent leur place : elles représentaient la moitié du marché. Ainsi Annie Chancel devint Sheila, prénom anglo-saxon comme les autres. Il n’y avait à peu près que les Italiens qui essayaient à quelque chose près, de conserver leur culture dans leur façon d’être.
Il fallait alors un peu de culot pour se produire sur scène. Le samedi, les bals populaires étaient prisés, et dès qu’on savait un peu jouer de la guitare, de la batterie, du saxo, voire de l’accordéon, ou qu’on savait chanter, chacun était tenté de créer un orchestre qui rapportait quelque argent de poche, lorsque l’argent était réinvesti le plus souvent dans le matériel de sonorisation qui restait onéreux. Annie Chancel avait du culot, et l’envie de se produire sur scène. Rapidement elle devint ce miroir dans lequel les collégiennes se reconnaissaient. Les textes des chansons parlaient de la vie quotidienne et des amourettes naissantes dans les groupes de jeunes qui se constituaient de manière grégaire. On entendit successivement L’école est finie quand, justement, la jeunesse exprimait son dégoût d’une école trop ancrée dans les représentations de l’avant-guerre, de la rigidité autoritaire, la liberté apparaissant alors dans les groupes de copains. Le terme fut utilisé ad nauseam : « Vous les copains, je ne vous oublierai jamais, et dou-a, didi, didi dom, didi dou… » C’était un retour à la période zazou, en moins bien, sans doute. Un feuilleton télévisé s’appelait même le temps des copains : le comédien Henri Tisot, provençal, fit son succès un peu plus tard en osant imiter le Général de Gaulle, ce qui était alors d’une grande audace. On oublia les autres, et Janique aimée. Sheila fit son chemin, d’autant plus que « petite fille de Français moyen », elle affirmait sa place dans cette société qui déjà s’enfonçait dans le conformisme jeune. Il n’y avait sans doute que la « Rive gauche » parisienne qui laissait encore la place à la véritable poésie, et si la voix solide de Claude Nougaro surgissait parfois sur les ondes, la « vague yé-yé », sirupeuse ou rythmée était le quotidien nourricier des oreilles adolescentes.
Aujourd’hui, c’est avec amusement que l’on regarde cette période : elle eut ses bonheurs, sans doute, de même que les événements plus dramatiques de la fin de la colonisation apportèrent leur lot de tragédies. Dans une France qui sortait de son engourdissement, on fit peu de cas de ces tragédies qui s’individualisèrent et se réfugièrent dans une grande période de latence, quitte à ressortir plus tard dans une société en doute.
L’autre regard porté par la jeunesse française sur l’étranger fut la Grande Bretagne : les magazines pour la jeunesse tarissaient d’autant moins sur les sujets de la mode et de la musique d’Outre-Manche que la créativité y fleurissait sans borne. Les Beatles, les Rolling Stones furent de ceux qui permettaient de sortir du cadre seulement français : la contre-culture, mêlant des apports américains, britanniques, allemands, africains, asiatiques devenait alors ce lieu d’explosion des esprits. On ne reprenait cependant que ce qui avait déjà été, de manière beaucoup plus timide, dans les esprits à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième : le goût pour l’errance, le changement de mode vestimentaire, l’emprunt de formes musicales modales exotiques et surtout l’idée que le monde capitaliste ne permettait qu’un consumérisme sans lendemain devenait, finalement, le fondement d’une contestation généralisée du système économique. De quoi préparer l’explosion de mai 1968 pour les jeunes.
Le monde de la variété française n’allait pas aussi loin : conformiste il était, conformiste il restait, Michel Sardou représentant le parangon d’une société rigidifiée dans ses images autoritaires, parfois homophobes de ses représentations. Les autres chanteurs n’étaient pas beaucoup plus progressistes : l’idée que l’argent, issu de leur dur labeur, n’était que la récompense sans nécessité de redistribution fiscale, était bien répandue. Et parfois d’autant plus qu’issus de milieux pas toujours favorisés, cette réussite apparaissait comme le possible merveilleux de cette société en devenir, le facteur chance favorisant, de plus, le destin d’étoile qui se profilait. Le destin en favorisa certains. D’autres sombrèrent dans un oubli terrible.
La petite fille de Français moyen fut favorisée : les hommes du marketing lui fournirent ce qu’il fallait de promotion, de répertoire à adapter, de show dancers pour animer des soirées de télévisions. Et lorsque la musique de variétés s’adaptait au disco, la petite fille fit de même.

Entretemps elle avait rencontré l’un de ces musiciens chanteurs fabriqué de toutes pièces à partir de sa seule belle gueule. Un Français de l’Occitanie profonde, au nom typiquement occitan. On imagine mal ce nom sur une affiche. Le producteur de la petite fille de Français moyen lui donne un nom typiquement anglo-saxon : Ringo. Ce n’est que quelques années plus tard que la proximité phonétique de ce nom évoquera la sémantique de ringard. Mais le mot ringard n’est pas encore popularisé. Il évoque ceux qui sont derrière le ring du combat de boxe, qui ne sont plus dans la course. Ringo n’est pas encore tout à fait ringard. Il chante Elle, je ne veux qu’elle. Elle tombe, préparée à cela, sous le charme de ce modèle de macho franco-méditerranéen : ils s’habilleront tous deux avec les caricatures de fringues britanniques. La mode est aux pantalons moulants à pattes d’eph et aux chemises à jabots. Les Britanniques les portent avec ce sens de la manière décalée. Les Français qui s’y essaient sont seulement ridicules. Sheila et Ringo se marient avec pour témoin l’autre sommité de la variété : Claude François dont une électrocution ne nous a pas vraiment définitivement délivrés de sa voix nasillarde. La France réac se réjouissait ainsi de ce mariage qui faisait la joie de la presse pour femmes frigides et garçons sensibles. Car le « milieu » homosexuel adorait Sheila. Et Dalida, entre autres. Alors Sheila et Ringo laissèrent les gondoles à Venise, faisant la joie des rimailleurs en ise. Et toi tu arrivas deux ans plus tard.
Cela, Ludo, tu ne l’as connu sans doute que par ce qu’on t’en a raconté, et le fric dont tu as profité comme Fils de ne t’a pas apporté ce dont tu avais le plus besoin. De l’amour, et au moins de l’affection. Je ne suis pas sûr que les familles sont en mesure d’apporter cela. Lisant Edouard Louis, d’une famille qui n’avait, raconte-t-il, pas beaucoup de ressources, ce n’est pas l’argent ou la pauvreté qui fait la richesse du cœur. En tout cas, j’imagine le vide qui t’a entouré, comblé de choses les plus inutiles les unes que les autres prétendant combler celui de l’affection de tes parents.
Ton géniteur fout son camp six ans après le mariage. Il était davantage porté par une contamination du succès de ta génitrice que par ses propres talents. Sans doute savait-il à peu près chanter : autrefois, même dans la France pétainiste on aimait chanter, et parce que finalement, et plus particulièrement dans le Midi, on aime chanter. Mais il en faut davantage pour mener et poursuivre une carrière. C’était Sheila qui savait mener un spectacle, même si les deux avaient le même producteur. Alors le macho en prit ombrage, et s’enfuit d’un système où il n’avait pas sa place.
Plus tard, tu racontes qu’il t’a oublié, et que tu pars à sa recherche. Quand tu es plus jeune, il t’a téléphoné quelquefois, pour les fêtes, les anniversaires. Et puis plus rien. Tu conserves l’image de ce garçon qui apparaît sur les plateaux de télévision, image typique d’un garçon viril dans lequel tu aimerais te reconnaître.
Quand tu sonnes à la porte de cette maison d’une banlieue de Toulouse, c’est un homme en tatanes, en marcel et bedonnant qui vient t’ouvrir. Il vit lui-même avec sa mère. « Oublie-moi », te dit-il, « je n’ai rien à te dire, tu ressembles trop à ta mère ». La rencontre dure à peine plus d’une minute. Tu t’enfuis. Tu t’effondres en pleurant. Tu as compris que tu n’as pas eu en face de toi l’image d’un père, mais d’un type qui a seulement lâché un peu de sperme dans le con de celle qui t’a donné naissance. Tu as à chercher ailleurs ce père improbable. Tu dis que tu as été soulagé d’avoir finalement en face de toi l’image qui faisait exploser celle d’une réalité qui n’existait plus, qui n’avait sans doute jamais existé. C’est, bien sûr, une libération, brutale, salutaire. Elle te donne toute licence pour chercher qui tu es, en dehors de cette filiation qui n’a subitement plus de sens. Mais c’est également une quête amère, difficile qui te renvoie vers toutes les opportunités.
Il faut évoquer les moments où, te cherchant, tu t’es perdu vers les expériences les plus sauvages. Il y a eu cet accident de scooter qui manque te défigurer. Il y a ces expériences où tu vends ton corps, peut-être pour savoir ce qu’il vaut aux yeux des autres, davantage que pour trouver ton plaisir. Le plaisir, tu l’auras rencontré peut-être avec quelques personnes qui t’apportent une affection, sachant celle dont tu es en déficit depuis tant de temps. Mais l’affection n’est pas de ces marchandises qui se valent toutes. Elle reste dans cette configuration qui n’a jamais existé, d’une famille perdue, d’une mère toute entière vouée à l’image de son métier qui seul l’a fait exister. Le père est l’absent, même pas parti en héros pour une guerre troyenne. Non, c’est un petit gars minable, raciste de surcroît, d’une province sans ambition, encore capable de vendre des pizzas dans un quartier sordide d’une banlieue sans rêve.
J’imagine qu’à chaque fois, chaque rencontre avec un homme t’a permis de rêver, avec ce battement de cœur qui oscille entre le désir qui monte et la possibilité de rencontrer un type différent, porteur au moins d’un peu de tendresse. Mais le désir une fois assouvi, tout redevient d’une grande banalité ; la chair est triste, et là, il n’y a pas de livre. Jusqu’à l’exploration d’un corps à démembrer, dont tu recherches l’ultime souillure pour en retrouver l’essence. Lorsqu’on n’existe plus dans la fulgurance il reste à découvrir en soi ce qui reste de l’extinction de l’être.
Il était hautement improbable que nous nous croisions. Peut-être aurais-je pu simplement te parler de patience. Que pourrait la patience à un feu inextinguible ? Les quelques années qui me séparaient de toi m’auraient permis au moins de te parler d’apaisement, de silence devant encore davantage d’injustice de ce monde. Mais ce feu qui te consumait n’avait pas la vertu de te permettre d’attendre. Ton choix final n’est sans doute pas la meilleure décision que tu aies prise. Est-ce d’ailleurs vraiment une décision ? Tu ne connais sans doute pas ce texte qu’Antonin Artaud avait écrit à propos de Vincent Van Gogh et de son suicide : « Mais, dans le cas du suicide, il faut une armée de mauvais êtres pour décider le corps au geste contre nature de se priver de sa propre vie ». Les mauvais êtres, tu les as eus contre toi, en te donnant d’abord une vie que tu n’avais pas choisie ; en te faisant vivre dans l’illusion du confort quand l’esprit même te sollicitait vers un reflet de ton image qui n’était pas le tien ; en mettant autour de toi ces regards qui t’ont définitivement réifié parce que, comme tu l’as écrit toi-même, tu étais « Fils de », t’empêchant d’être, simplement.
Cher Ludo, tu as gagné ton néant. Je n’approuve pas ce que tu as fait, mais je ne juge pas ton geste : quand il ne reste que son pauvre corps pour exister, c’est déjà une victoire sur les mauvais êtres. Je t’envoie, dans ce néant où tu te trouves, une pensée pleine d’affection pour les moments d’enfer que tu as vécus. Faisant cela, je pense également à tous ces autres garçons dont on ne parlera jamais, qui, comme toi ont vécu d’autres enfers, perdus dans la recherche d’autres garçons, et qu’un père improbable n’a jamais été en mesure de serrer dans ses bras. Il reste pour tous ces garçons perdus ces mots d’un héros en qui la fraternité s’était exprimée, et l’appel à un père qui n’est jamais venu. Lamma sabacthani ? Que ton souvenir s’apaise aujourd’hui.

 Pour toi le Requiem de Gabriel Fauré.

vendredi 7 juillet 2017

jeudi 6 juillet 2017

Salonique

Une très courte vidéo de Maurice Amaraggi, empreinte de poésie et de nostalgie. Si Athènes possède une magie singulière, Thessalonique est pour moi la porte de l'Orient, lieu de passage où l'on ne peut s'arrêter qu'un court instant.
J'ai en mémoire ce café où je m'étais réfugié, un peu à l'écart de la place où la jeunesse dégustait des "frappés" et des colas. J'avais besoin simplement d'un moment de calme. Dans cette salle de café, ce kafeneion, où des retraités passaient l'après-midi, en silence et dans l'attente de l'éternité, je me suis posé un quart d'heure. J'ai demandé un skéto, que j'ai dégusté lentement, avec la parfaite conscience de l'instant que je vivais, entre deux temps, deux périodes qui s'entrechoquaient dans une Grèce en plein bouleversement. A cet endroit précis de Thessalonique, un instant j'ai savouré cette sensation d'être à la charnière du temps.



mercredi 5 juillet 2017