Je préfère le dissensus dur au caramel mou

Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio

Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »

vendredi 25 mai 2018

Italia da incubo

En bon piéton de Rome, de Milan, de Turin ou de quelque lieu que ce soit en Italie, on se persuade que, de toute éternité, l'Italie reste la même, que la piazza della Signoria ne changera jamais, non plus que la piazza Navona, ni les escaliers de la piazza di Spagna où les jeunes gens de toutes nationalités donnent à voir leur satisfaction de s'approprier ce lieu. Je ne sais quel antique objet les smartphones ont remplacé entre leurs mains témoignant de leurs photographies sans grande imagination qu'ils ont été présents à cet endroit précis. Leur présence est un aboutissement d'un moment dans lequel déjà Rome n'est plus qu'un décor comme un autre qui cumule seulement le passage de précédentes notoriétés. Mais peu importe. On ne s'attardera pas davantage sur les trajets qui vont de la Barcaccia à la Fontaine de Trevi, de la via Margutta à la piazza del Popolo. 

Une fois précédente où j'avais été à Rome, la piazza del Popolo accueillait, le lendemain, Matteo Salvini, l'épouvantable leader de la Lega, Ligue du Nord s’entend, dont le discours xénophobe en fait le pendant italien du Front national. Il avait succédé à Umberto Bossi, définitivement rattrapé par des malversations et un AVC. Mais la bête immonde est féconde : si le Movimento Sociale Italiano — MSI — a disparu en 1995, il a engendré la Ligue du Nord et le Movimento Cinque Stelle  — M5S — de l’humoriste Beppe Grillo. Contre toute attente, l’homme du Nord et celui du Sud, a priori ennemis, se sont entendus pour une coalition improbable, et, de fait, dans ce système institutionnel tarabiscoté dont les Italiens se sont dotés — mais qui n’est pas pire que le nôtre, quasiment monopartite si pas encore bonapartiste, se retrouvent comme larrons en foire.

Ainsi sont projetés à la tête de l’Italie les Pieds nickelés : Matteo Salvini, le plus hargneux, Luigi Di Maio, napolitain dont le père était un responsable du MSI, et un troisième larron, Giuseppe Conte, choisi par les précédents pour former le gouvernement et devenir Président du Conseil. Giuseppe Conte ressemble en bien des points à notre zozo de l’Elysée, mais certainement en moins brillant.

Beretti del Sindacato Generale Italiano del Lavoro


Bref, les fondamentaux du pouvoir en Italie sont maintenant ceux de l’extrême droite, dont les thèmes récurrents xénophobes et homophobes vont s’appliquer dans la péninsule. Étant donné les difficultés économiques de l’Italie, le besoin d’Europe et de ses cofinancements feront mettre l’europhobie en veilleuse. Néanmoins, on voit déjà quelques conséquences illustrer l’actualité récente : Médiapart informait de l’annulation à l’Université de Vérone d’une journée d’études sur l’asile LGBT sous la pression de l’extrême droite maintenant au pouvoir. A lire ici.

Les oripeaux servis au tourisme de masse n’occultent déjà plus, à Rome, la dégradation de la ville qui n’a plus les moyens d’entretenir ses infrastructures. On apprenait récemment que plusieurs autobus de la Société Atac, qui gère les transports romains, avaient pris feu non à cause d’un attentat, mais de la vétusté des véhicules ; la piazza Venezia, incontournable dans les trajets romains, est défoncée au point que les scooters des industries japonaises en ont fait leur terrain d’essai ; la mairie de Rome met, paraît-il, à disposition des Romains un formulaire de demande de remboursement pour les frais occasionnés par les voitures endommagées par les nids-de-poule. Ceux qui ont expérimenté les rues romaines savent qu’on s’y tord les pieds sur les pavés de basalte qu’aucun service municipal n’entretient plus. Rome est sans doute, avec une maire qui appartient au M5S, après avoir été gérée par Ignazio Marino, du Parti démocrate, laissant la ville dans un état déjà peu enviable la préfiguration de ce que sera l'Italie dans son ensemble dans quelques années…

L’Italie, dans ses institutions politiques, est peut-être déjà à l’image de ce délabrement de Rome, qui ne laisse plus que la perspective de politiciens définitivement corrompus ou des nervis néofascistes. En matière de fascisme, l’Italie était déjà en avance au XXe  siècle. Quelques indices, pour la France, donnent à penser qu’on ne va pas tarder à rattraper l’Italie.

Je conseille la lecture, pour retrouver un peu d'humour, d'un très bon livre de Achille Corea, Roma senza vie di mezzo, qui vaut largement les Guide du routard souvent mal renseignés, paru en 2010 aux Editions Pendragon à Bologne.


mercredi 23 mai 2018

L'étoile rose

Il y a trente-cinq ans, une amie m'avait conseillé de lire L’Étoile rose de Dominique Fernandez. Le livre était paru quelques années auparavant, et cela fait quarante ans cette année. Je l'avais lu de manière trop rapide. J'étais un jeune homme pressé. Peut-être aussi les événements et l'histoire que raconte Dominique Fernandez me paraissaient déjà loin, alors qu'une partie du livre se déroulait quelques années auparavant, pour moi au sortir de l'enfance.

Je l'ai relu sans presque pouvoir le lâcher, tant il m'a semblé d'une surprenante actualité. Le texte d'introduction, que Dominique Fernandez a écrit en 2012 s'intitule « Trente-quatre ans après ». Il s’agit ainsi de cette période lorsque parut L’Etoile rose, où la place de l’homosexualité dans la société française peinait à sortir de son placard. Dix ans après les événements de mai, dans l’effervescence des esprits, de la volonté des corps de se saisir de la beauté du monde malgré les rigidités de la société, savoir que l’on préférait les garçons aux filles obligeait à se poser contre un certain nombre d’idées reçues, d’institutions attardées, et, dans le même temps, la volonté des peuples à sortir enfin de la pensée coloniale permettait de mettre en action l’autonomie de sa façon d’être et de faire. Cela permit et amena la victoire de la Gauche en 1981, rapidement décevante en beaucoup de perspectives, mais qui délivra le monde homosexuel de l’opprobre auquel son histoire occidentale le rattachait. Trente-quatre ans plus tard, l’état des choses reste mitigé : alors que le mariage peinait à être accepté par une société française déchirée, les thèmes culturels dont le monde gay restait porteur sont passés aux pertes d’un nouveau monde définitivement dévolu à la consommation. « Être homosexuel, ce n’était pas seulement aimer des personnes de son sexe, mais s’opposer au système en place, à ses valeurs, à ses lois, à ses dirigeants. C’était prendre ses distances envers la famille, la patrie, la religion, l’école, c’était choisir la marge et cultiver un ferment révolutionnaire. A présent, le triomphe des gays (au moins sur la scène parisienne) a changé leur nature : ils sont dans le chic, dans la mode, dans la consommation. Ils renforcent le système, ils ne le contestent plus. Ils en deviennent les piliers. » 

Le livre, qui se présente comme un roman, est écrit par David et s’adresse à Alain, plus jeune que David d’un peu moins de vingt ans. Il lui raconte de quelle manière l’histoire des homosexuels reste singulière, et comment, quelle que soit la forme dont on aime les garçons, on ne peut que ressentir ce confus sentiment de solidarité dans cette suite d’aventures contrariées qui émaillent le très long Moyen-âge.

L'extrait qui suit se déroule pendant les événements de 1968 à Paris.




mardi 15 mai 2018

Si je t'oublie, Gaza

Si je t’oublie, Gaza

Si je t’oublie Jérusalem, que ma langue se dessèche…

Comment pourrais-je t’oublier,

Toi qui vois aujourd’hui le feu de l’injure faucher en pluie d’acier les enfants philistins ?

Comment pourrais-je t’oublier, qui avales tes promesses d’une joie partagée, la terre de lait et de miel ravagée, les oliviers arrachés, les citronniers coupés ?

J’entends encore les pleurs : Auschwitz, Maïdenek, Treblinka. Les larmes aujourd’hui étouffent le chant du kaddish. Un autre nom allonge la liste pour le chanter plus fort encore : Gaza, Gaza, Gaza !




Ils croyaient qu’un dieu charpentier, amateur de boucs ou de béliers, de montagnes sans attraits, était plus seyant s’il se faisait géomètre :
« Que nul ne reste ici s’il ne se soumet pas à ma géométrie ! »

Dieu jaloux, dieu aveugle, sourd et muet, dieu à la nuque raide, trop gavé d’herbes amères pour apprécier le vin du voisin.

Dieu enivré de sa propre parole, pécheur d’avoir trop été prédicateur.
Dieu sans joie, éleveur de corbeaux barbus et de vautours sans grâce.
Dieu de la terre aride,

Quand les jardins odorants au goût de grenade
Riaient sur les lèvres d’enfants
Sous le soleil complice.




Si je t’oublie, Gaza, que ma main droite se colle à mon palais
Pour ne plus avoir à écrire
Et que mes mots s’étouffent sous mes yeux éborgnés.

Celeos - 15 mai 2018




mardi 8 mai 2018

Le Prince heureux

Je me méfie toujours des films biographiques, qu'on appelle maintenant «biopics» en français. Néanmoins je crois que je vais faire exception pour The happy prince de Rupert Everett, qui raconte les dernières années de la vie d'Oscar Wilde, (dont il faut rappeler qu'il était irlandais). Nul n'est besoin, j'imagine, de reprendre sa biographie qu'on retrouve très facilement sur Inernet. Je voudrais simplement saluer ce beau travail dans lequel Rupert Everett semble s'être fortement impliqué. Les critiques des commentateurs qui ont eu la chance de le voir sont élogieuses, tant sur la manière dont il a avec rigueur repris l'histoire d'Oscar Wilde que sur le souci de l'image et de son travail purement cinématographique.


On ne sait pas aujourd'hui quand le film sortira en France (il s'agit d'une production britanno-germano-belgo-italienne). Il est à l'affiche en Italie depuis quelques semaines et on notera quelques différences dans la présentation au public en Grande-Bretagne où il a été montré au festival LGBTQ et en Italie, où la musique de Vivaldi semble s'être imposée...
Le Blog du Cinéma en fait une très bonne critique ici.

Le titre choisi par Rupert Everett est, évidemment, paradoxal, choisi parmi les œuvres d'Oscar Wilde (The happy Prince and other stories est publié en 1888) . La vie d'Oscar Wilde fut une tragédie, mais menée avec élégance, et un goût du luxe déniant l' «horreur économique » dont parlait Arthur Rimbaud. L'esthétique contre la morale bourgeoise et religieuse.

Le film n'est pas desservi par une magnifique distribution : Rupert Everett dans le rôle d'Oscar, et «Bosie» Lord Alfred Douglas par Colin Morgan qu'on ne s'attendait pas à voir dans ce type de rôle.  Et Colin Firth, Tom Wilkinson, Emily Watson, qui joue l'épouse d'Oscar Wilde, et, pour les Français, l'excellente Béatrice Dalle et le jeune Benjamin Voisin, vu tout récemment dans le rôle de Victor dans la série courte Fiertés présentée sur la chaîne Arte.

A voir absolument à sa sortie en France. Quand ?



Voici une recension de « Wonder Roby Drones» en italien, avec la présentation publique du film en Italie. On appréciera (ou pas) le style de Roby...

vendredi 4 mai 2018

Pour Édouard


On n’est pas pédé sans qu’à un moment donné de l’histoire de son enfance ne soit apparue une défaillance de l’image du père. Les formes en sont multiples : père à la figure de Chronos, terrible et jaloux de la moindre prérogative qu’il dispute à un autre être de sexe mâle de l’île carcérale qu’est la famille ; père qui n’ose pas s’affirmer face à une mère dévorante, une Médée qui ne le cèdera en rien de ses capacités à ordonner l’île carcérale, à en gérer les relations avec toute tentative extérieure d’inciter à fuir l’île, à donner à téter son esprit à ceux qu’elle a engendrés après les avoir nourri de son lait réel ; père absent retrouvant sa propre liberté en dehors de l’île, père militaire pour qui la situation de petit chef vivant de l’admiration des grands chefs se suffit à elle-même ; père à l’image si diaphane qu’elle ne peut servir de rien, ni dans la peinture d’un héros improbable affrontant les dragons et les méduses, ni dans celle d’un saint Christophe portant dans ses bras et sur ses épaules un Jésus enfin rassuré, consolé des nuits solitaires passées à essuyer en vain les larmes de l’abandon.




Oui, sans doute, une société sans père est de loin préférable dans la cruauté du réel où l’on doit constater qu’on est seul à affronter le monde, et qu’en fin de compte, tout cela vaut mieux ainsi.
Il y a parfois d’éclatants revirements : lorsque le fils, vainqueur de son malheur, armé de ses seuls mots, de sa seule pensée est en mesure de dire les choses, de les nommer, percer à jour leur nature, rétablir une égalité des esprits et ne conserver de l’île carcérale que la seule chose qui vaille : sa capacité à percevoir la fraternité des êtres, quels que soient les êtres, purs objets inanimés de la nature, arbres majestueux ou plus graciles dont les racines profondes savent chercher l’eau des cascades, oiseaux voyageurs sans lesquels le langage n’aurait peut-être jamais échu aux hommes, poissons aux reflets de lumière, aux stances fulgurantes, pose hiératique d’un animal dans le creux d’un rocher. Il n’y a pas qu’à Gubbio que l’on peut établir le principe d’une fraternité absolue dans un monde qui n’a pas épousé le modèle de l’île carcérale.
Je n’ai pas encore lu le nouvel opus d’Édouard Louis Qui a tué mon père dont le titre n’est pas une question, mais le résultat des constats de ce que ce monde est devenu. Monde qui brise les êtres parce qu’ils ne sont pas sortis de l’île carcérale. Les prisons apportent parfois des conforts de l’esprit au point qu’on est prêt à en sacrifier son propre corps. Il en restera au moins tatoué, mutilé, porteur des multiples cicatrices dont on arrive à réchapper. Parfois le corps en reste brisé, anéanti d’une guerre sans gloire ni honneur.
Il y a l’accident dans l’usine : le poids qui chute sur l’échine, les années passées à l’hôpital. Le corps restera en souffrance dont il doit oublier les assauts : l’alcool est un ami redoutable. Il y a ce renoncement à tout ce qui, un jour, à pu ressembler à un moment esthétique qui ne participe pas des valeurs viriles. Lorsque l’image du père, absente même dans sa propre volonté de virilité, a perdu à jamais la force de ses symboles, il reste le goût pour une esthétique des formes qui passe d’abord par le corps des garçons puis par tout objet dont il sera l’expression d’une absolue altérité qui ne soit pas la trivialité du monde. C’est une lutte incessante pour que le monde ne soit pas dans ce rattrapage, cette banalisation des formes les plus sensibles. Il y parvient cependant, ce en quoi il faut mettre des bâtons dans les roues de cette normalisation.
Le fils prend le père comme objet, le réintègre dans le monde sensible dont il s’est préalablement amputé. La castration de ses sentiments participe des valeurs viriles, sans nul doute. Et la capacité à verser les larmes de ses émotions qui montent en flot lorsque le monde sensible rencontre, en miroir, ce qu’il est resté du souvenir de son propre abandon. Edouard raconte cet instant où son père est surpris, les yeux brillants au moment où la cantatrice lance sa partie. Il fut un temps où l’opéra était populaire, ce que les Italiens ont su conserver quand la bourgeoisie française a passé au broyeur du Père Ubu ce qui pouvait demeurer de ferveur esthétique dans les manifestations populaires.
Il faut féliciter Les Inrockuptibles d’avoir confié leur numéro de cette semaine à Édouard Louis pour un regard de combat sur la culture, et sur le rôle de la culture dans son engagement social. Il pouvait délaisser son milieu — et on lui a assez reproché de l’avoir caricaturé — pour endosser une posture de classe que sa résilience lui permettait. En affirmant sa solidarité avec ceux dont fait partie son père, brisé physiquement par une vie aux contours tracés par un déterminisme implacable, il restitue la place de ceux qui ont subi les violences du monde : le racisme, l’homophobie, le sexisme, la détestation des classes défavorisées — « les ouvrières illettrées », « ceux qui sont ne sont rien » — sont réunis dans la même démarche contre la volonté de domination par l’application des normes exclusives. Le bel éditorial d’Édouard Louis s’intitule « Allumez le feu ». Il rappelle les raisons de se révolter, et les derniers événements portés par les « Black-blocs » lors du premier mai font que l’on s’interroge sur le mot d’ordre : n’est-ce pas l’hyper autorité du pouvoir qui allume elle-même le feu ?
Le texte d’Édouard Louis Qui a tué mon père lui a été commandé par Stanislas Nordey pour être lu au Théâtre de la Colline, à Paris. J’évoquais tout à l’heure l’image du père. Peut-être un jour Stanislas parlera-t-il de son propre père, aussi talentueux que foutraque, le cinéaste Jean-Pierre Mocky. Il y a là une histoire qui leur appartient mais sans doute édifiante.
On trouvait Stanislas Nordey hier soir dans la série courte Fiertés, présentée sur la chaîne Arte. Les Inrocks  accordent une place à ces auteurs qui honorent le cinéma ou la télévision. Les trois épisodes de Philippe Faucon, Fiertés, sont une petite merveille de nuances du moment où chacun évolue dans ses contradictions. Trois périodes de la vie de Victor, qui découvre son homosexualité, affronte avec son compagnon Serge le moment du Pacs ; Serge évoque les difficultés de vivre avec la trithérapie et les gages que représente le sida sur les projets de vie. Philippe Faucon a réussi là un grand moment d’émotions, d’une grande force et d’une très belle humanité.
On peut le revoir en cliquant ici.



mercredi 2 mai 2018

Pages italiennes: Jean Giono à Bologne

Je crois qu'il faut fuir autant qu'on le peut les voyages en avion. Il ne s'agit que de reconquérir le temps qui permet d'aller d'un lieu à un autre, dont notre période a maintenant organisé l'accessibilité immédiate. En un peu plus d'une heure on est aujourd'hui en mesure de passer à un ailleurs avec la plus parfaite méconnaissance de tout le chemin nécessaire pour parvenir à la destination que l'on s'est fixée. C'est bien sûr une monstruosité que d'imaginer ce hiatus temporel qui permet de croire que cette immédiateté compense le manque de temps et que seuls quelques lieux singuliers choisis sur catalogue seraient alors dignes d'y faire figurer sa présence ; figé par quelques photographies banalisées selon les conventions de ce qu'impose le désir des images, l'aspect éphémère de la chose devrait cependant rappeler que l'intérêt du voyage n'existe que dans l'absolu de l'improbable.


Jean Giono, le « voyageur immobile », ne s’est que très peu déplacé, préférant le voyage en esprit. Toutefois, dans le courant des années 1950, il fait quelques exceptions pour l’Espagne, l’Écosse, et l’Italie dont il est beaucoup plus près à différents points de vue. Il raconte son Voyage en Italie, mené dans l’automobile d’un couple d’amis. Le passage en Italie, en dehors d’un vol en avion alors plus rare, se fait par trois voies principales : par Modane, par le col du Mont Genèvre, et par Vintimille. C’est par la route du col du Mont Genèvre, dont l’actualité rappelle son rôle de passage fréquemment, que s’effectue son voyage. Il achève son récit de voyage par Florence après être passé dans toute cette Italie du Nord, dont Bologne. Est-il nécessaire de dire à quel point son regard sur les choses les rend infiniment présentes ?

Bologna - Chiesa di San Petronio


«[…] Bologne a le monument aux morts le plus extraordinaire qui soit. Horrible mais parfait. Au point de vue esthétique, évidemment zéro et même moins vingt, mais cela ne nous change guère. C’est un mur, c’est un mur de San-Petronio, si je ne m’abuse, et chaque nom de mort est illustré par sa photographie et par sa photographie fournie par sa famille. Nous les avons ainsi tels qu’on les aimait : le gros joufflu à la moustache en guidon de bicyclette, le beau ténébreux à la cravate à ressort, tout le pauvre album d’un vin Mariani à l’usage des obscurs. Les larmes me sont montées aux yeux devant un nom qui avait été illustré par une mère certainement pas cornélienne, d’une photographie d’un petit blondin en culotte courte et col marin. Elle voulait le garder et le commémorer à cet âge. Je me suis approché très près de la photo, à la fois pour cacher mon émotion et me graver les traits de cet enfant dans la mémoire. C’était encore plus terrible que je ne pensais. C’était la photo d’un communiant, ébloui. Je n’ai pas du tout envie de verser dans la sensiblerie. J’aime beaucoup ce monument aux morts, je le dis carrément. Ces fantômes installés au bord du trottoir dans la partie la plus passante d’une ville et tels qu’ils étaient dans leur humble vie sont plus émouvants que tous les grands ordres architecturaux. J’ai beau entrer dans les églises, les chapelles, les cloîtres les plus célèbres je m’y satisfais de colonnes, de voûtes pures, mais rien ne provoque ma foi. La perfection détruit l’humain (qui, lui, n’est pas parfait et a les moustaches en guidon de bicyclette.) Vézelay, pour mes passions, me laisse froid. J’ai l’habitude d’aimer ou de haïr des esprits qui ne jouent pas de la harpe. L’orgue de Barbarie de Fualdès est beaucoup plus puissant. Se guinder, représenter les morts de la guerre serrés sur le cœur, même de marbre de la patrie et les représenter casqués et laurés, c’est les trahir ; disons simplement c’est ne pas les aimer. C’était ce bon gros tonnelier joufflu et qui l’est resté en mourant ; c’était cet employé de banque, ce clerc de notaire, ce professeur constipé, à col cassé et qui est mort constipé malgré une baïonnette ennemie dans le ventre. Il est très bon que les voyageurs du tramway, des autos, les passants du trottoir ne l’oublient pas.
À côté de cet admirable monument aux morts, il y a un kiosque à journaux. Cet imprudence n’est possible qu’au pays de Machiavel.
Je ne connais, en France, qu’un seul monument commémoratif qui puisse être mis en parallèle, pour l’émotion, avec celui de Bologne. C’est celui de la Bédoule, petit village près de Marseille ; encore que, fort paradoxalement, le monument français ait un tantinet d’emphase romaine. Il est cependant invisible de la route qui passe à trois mètres de lui. C’est, sur le talus, un simple bloc de pierre sur lequel est posé un livre ouvert (en pierre également) où sont inscrits les noms. Le trait de génie est d’abord d’avoir placé ce monument dans un cagnard où il fait bon prendre le soleil, et surtout, de l’avoir complété d’un banc qui est devant la pierre, comme un fauteuil serait devant une table de cabinet qui supporterait par exemple un gros volume du Dictionnaire de Bayle. On a l’air de dire : « Tenez, assoyez-vous, consultez, voilà nos raisons de croire ou de douter. » C’est d’un très joli sentiment. Si l’on s’assoit sur le banc (ce que j’ai fait) on a devant soi, au premier plan, le nom des morts ; au second plan, le paysage qui hantait leur nostalgie et a hanté sans doute leur agonie. Ce n’est pas précisément, à cet endroit, un beau paysage, au contraire. De là, une émotion intense que ne pourraient faire surgir de ces noms le pont du Gard, le Colisée ou l’abbaye du Thoronet.
Les avenues et les ruelles de Bologne sont froides quand souffle la bise des Alpes. Rien ne l’arrête ou ne la tempère quand elle traverse les plaines de l’Émilie. On l’a (comme ce soir) de première main. Ajoutez un éclairage qui est ici le contraire de celui de Brescia. Rien de plus lugubre. Quand nous sommes arrivés à neuf heures du soir, l’homme de la rue s’était réfugié au café où il parlait politique en jouant au loto. Quelques rares personnes emmitouflées entraient au cinéma. La distribueuse de billets était toute ratatinée dans sa cage de verre. Elle n’avait pas la figure d’une caissière qui fait recette. Son œil guettait les passants. En sortant de nos tripes à la Bolognèse, nous nous sommes trouvés dans une ville déserte où le seul bruit était celui de grandes feuilles sèches (sans doute de platane) que le vent traînait sur les pavés. Nous avons quand même fait quelques pas et écouté horloge qui sonnait onze heures avec une assez jolie voix. […] »

lundi 30 avril 2018

Des amours jaunes


Qui connaît encore Tristan Corbière ? Poète breton dont le père était d’origine occitane, il appartient au groupe des « Poètes maudits » que réunit dans ce même élan Paul Verlaine. Il n’oublie pas, Paul Verlaine, de s’inclure lui-même dans cet ensemble très fermé où se retrouvent Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé, Marceline Desbordes-Valmore avec Tristan Corbière. C’est une poésie parfois difficile, dont les auteurs sont passés maîtres de la syntaxe et du verbe — Arthur, le maître absolu ! — et dont le destin fut parfois accablant, cherchant la lumière quand leur époque ou leur environnement ne leur laissait aucun choix.



Presque au hasard, s’il faut lui donner un peu de présence, voici un Paris diurne, écrit sans doute dans les années 1872-1873, dans lequel il donne à voir son goût pour l’ironie, qu’il s’applique souvent à lui-même, et son regard désabusé sur le monde. Tristan Corbière meurt de phtisie (c’est ainsi qu’on appelait alors la tuberculose) à trente ans. Il avait eu le temps, toutefois, de donner une œuvre dense, Les Amours jaunes, au titre évocateur de son état d’esprit. Nos romanciers, nos cinéastes manquent d’à-propos. Que n’ont-ils imaginé une rencontre fulgurante entre Tristan Corbière et Arthur Rimbaud, son cadet de neuf ans, dans un café dont Paris avait le secret, autour des absinthes fatales ?
Tristan Corbière avait eu toutefois l’occasion sinon de faire le « grand tour » méditerranéen, du moins un séjour dans l’Italie particulièrement lumineuse de Naples, Castellamare, Sorrente, Capri et Rome. Mais c’est la Bretagne et la mer qui lui donnent cet élan singulier dans lequel rien ne vient excuser les turpides du monde. S’il n’est qu’une partie de son œuvre à lire, alors lisez Armor dans lequel il écrit la désespérance des corps abandonnés.



PARIS DIURNE

Vois aux cieux le grand rond de cuivre rouge luire,
Immense casserole où le Bon Dieu fait cuire
La manne, l’arlequin, l’éternel plat du jour.
C’est trempé de sueur et c’est poivré d’amour.

Les Laridons en cercle attendent près du four,
On entend vaguement la chair rance bruire,
Et les soiffards aussi sont là, tendant leur buire ;
Le marmiteux grelotte en attendant son tour.

Tu crois que le soleil frit donc pour tout le monde
Ces gras graillons grouillants qu’un torrent d’or inonde ?
Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel.

Eux sont sous le rayon et nous sous la gouttière
À nous le pot-au-noir qui froidit sans lumière…
Notre substance à nous, c’est notre poche à fiel.

Ma  foi, j’aime autant ça que d’être dans le miel !


vendredi 27 avril 2018

Padre padrone

Gavino Ledda  a aujourd’hui 79 ans. C’est une aventure étrange qu’il a vécue, racontée d’abord dans un livre paru en 1975, Padre padrone : l’éducation d’un berger qui confronte deux mondes, celui, archaïque, conservateur, de la société sarde ; celui, en pleine effervescence, de la société italienne qui est au diapason de la dynamique mondiale : un enfant de six ans est arraché par son père de l’école du village pour ne servir que de berger, main d’œuvre bon marché pour son père dont le domaine agricole et le troupeau sont la raison d’être et la seule compréhension du monde. Il s’arrache enfin à cette domination pour acquérir un statut d’intellectuel à même de décrire sa propre expérience.
Deux ans après la parution du récit, Vittorio et Paolo Taviani entreprennent la réalisation du film d’après le récit. Le succès littéraire — mais ce n’est pas un roman — de Gavino Ledda suscite ces images, fortes, imparables, dures, qui font de l’arrière pays sarde un contre-exemple de ce que peut être la société italienne. Ces années-là ne sont pas propres à l’Italie : en France, autre pays latin qui a conservé des pratiques et un développement lent dans bien des régions, on s’extasie sur d’autres récits : la Bretagne donne le prétexte à Pierre-Jakez Hélias à son récit Le cheval d’orgueil, paru d’abord en breton, puis traduit en français et publié la même année que celui de Gavino Ledda. L’Europe est en pleine mutation industrielle, et elle achève cette structuration, tirée notamment par l’industrie automobile. C’est toute la vie de la Cité qui est bouleversée : l’urbanisme, le plus visible, la capacité à consommer, l’invention du tout jetable dont les matières premières venues d’Afrique notamment, mais aussi de plus en plus d’Extrême-Orient qui ne produit pas seulement de la soie. Cette explosion de l’économie capitaliste modifie également les structures mentales dans un beau paradoxe : les mentalités européennes sont à la fois formées sur le principe d’une autorité pyramidale, patriarcale, mais de plus en plus influencées par les pensées libérales de la culture anglo-saxonne, fondée sur un renouvellement des modes de décisions, la dissociation notamment entre le pouvoir économique et le pouvoir politique. Les empires se sont effondrés en laissant la place à d’autres formes d’assujettissement plus insidieux, par le transfert des pouvoirs localement, par les compromissions culturelles bien orchestrées pour que le contrôle reste de la plus grande efficacité.
Je ne vais pas décrire cette période plus avant : chacun a, peu ou prou, en tête les éléments de cette transformation du monde. Mais comprendre la réception de cette production culturelle des années 1960-1970 ne peut se passer d’une mise en contexte, d’un rappel de ce qui fait le fondement des dynamiques collectives et individuelles. Les pays méditerranéens, évidemment, sont déchirés par ces contradictions entre conservatisme culturel, religieux qui imprègne profondément les structures sociales, et le désir légitime de connaître de nouvelles façons de vivre, aux promesses d’abondance, à la capacité d’inclure le plaisir comme moteur de l’existence. De tous les pays latins, la péninsule ibérique est en retard : le vieux Franco disparaît précisément dans cette période de l’année 1975 ; la Révolution des Œillets a eu lieu l’année précédente au Portugal, effaçant le salazarisme. Il est pour le moins ironique que ce soit des militaires que vienne cette transformation politique, montrant à quel point un pays appauvri, corseté ne comptait plus d’élite qu’au sein de son armée ! La dictature des colonels grecs s’effondre en 1974, la même année. Cette convergence des transformations politiques n’est évidemment pas un hasard, si elle n’a pas été le résultat d’une volonté réelle des peuples respectifs, mais de cette nécessité systémique qui faisait accompagner la lente transformation économique de la modification plus rapide des mentalités.
Le livre de Gavino Ledda, pour l’Italie, est un phénomène de dessillement, sans aucun doute qui fait regarder en arrière, mais là, tout juste en arrière, pour s’interroger sur cette société archaïque dont la nouvelle société[1] ne veut plus, sinon transformée d’un autre regard, de rejet dans un premier temps.

Saverio Marconi dans le rôle de Gavino Ledda
Le thème du récit, qui se fonde sur cette capacité de résilience dont on parle beaucoup plus tard, est celle du petit Gavino qui se heurte en premier lieu à l’autorité de son père. C’est un pater familias tels que l’histoire antique les présente, père et patron tout à la fois, car la famille et l’unité de production économique ne se distinguent pas. Les membres de sa famille sont sa propriété, non des êtres libres pourvus de leur libre arbitre. Ils sont donc assujettis à la logique de la production d’une azienda agricola  dont il est le seul décideur. Accroître la propriété, lui permettre d’augmenter ses revenus permet également de gérer davantage d’ouvriers agricoles. C’est non seulement une question de conserver une emprise sur un territoire, mais aussi d’obtenir le prestige accordé à celui qui permet de vivre à ceux qui ont moins que lui, avec lesquels il peut s’associer dans une entente dont il garde la maîtrise, mais aussi d’avoir avec lui ceux qui n’ont aucune terre, aucun autre moyen de subsistance que leur force de travail et qui lui conserve une fidélité tant que le contrat du gîte et du couvert n’est pas rompu. Un asservissement tacite, car alors il ne possède pas la propriété des personnes qui ne sont pas de sa famille. Le pater familias et sa clientèle, décrit tant pour la société latine que pour les gaulois. L’unité de production agricole comme seul modèle de la vision du monde. Les enfants sont alors sa propriété, sur lesquels il a encore droit de vie et de mort. Le système mafieux n’est qu’une dérive de l’antique autorité patriarcale dont on a ici le modèle archétypal.
Dès lors, l’école reste un danger potentiel : les savoirs ancestraux, syncrétisme entre l’antique religion polythéiste et le christianisme, sont la seule culture de référence. À quoi bon laisser les enfants à l’école à perdre un temps qui manque forcément à la production ? L’hiver est une saison plus calme, mais dès que le printemps arrive, il faut nécessairement cette force de travail que représentent les enfants. Mais un enfant trop jeune n’a pas beaucoup de forces, et seul le travail de berger peut convenir à un être non encore achevé ou déjà marginal. Garder les moutons, veiller sur la sécurité des brebis, des agneaux, dont le lait permet la fabrication de fromage, dont la viande est vendue, dont la laine est traitée pour l’industrie lainière est déjà une importante responsabilité. Elle exige ainsi une vie marginale, désocialisée laissée au bon vouloir des éléments de la nature. Le silence n’est distrait que par le son assourdi du battement de la cloche, un tocsin tatoué dans la tête de Gavino comme la marque des enfants abandonnés.
Une nature qui ne donne aucune envie de retour quelconque, aucun fantasme urbain nourri d’imagerie virgilienne. Les chaleurs de l’été sont suffocantes, le froid de l’hiver transperce jusqu’aux os. La nature permet de comprendre la nature de l’hostilité : un combat dans lequel il faut trouver sa place. Une fois acquise, on est pétri des mêmes éléments qui la composent. On devient pierre, bois, eau et feu. La nature fait là œuvre sélective : qui ne supporte pas ce genre de vie n’ira guère loin dans son existence. Dans la société archaïque, ce n’est pas très important : la natalité permet de compenser le manque de main d’œuvre.
La violence masculine efface celle des femmes qui restent à l’accepter comme une fatalité. Violence de la nature, violence de la sexualité que l’on veut voir en tout lieu sans s’interroger sur son apprentissage. Violence subie, violence apprise, violence reproduite.
Il reste dans ce contexte à savoir où trouver un espace de liberté, non celle de la nature qui ne donne que l’idée d’un enfermement, mais celle de l’esprit qui cherche dans la moindre distraction la possibilité d’un exercice de l’apprentissage, de la mémorisation, l’idée d’un ailleurs de tous les possibles. Un accordéon troqué fait l’affaire : il est le point de départ d’une insurrection larvée contre cette situation.
Le troupeau est échangé contre une oliveraie sur laquelle le Padre compte pour accroître sa propriété et ses ressources. Mauvaise affaire : le grand gel de 1956, le Marché commun du traité de Rome de 1957 rompent avec l’équilibre fragile de cette campagne méditerranéenne déjà dépassée. Les processions n’y font rien. Les jeunes gens sont déjà tentés par une vie où un salaire vient remplacer la pauvreté de la famille patriarcale. Le Padre n’a pas signé l’autorisation de partir en Allemagne, où vont les jeunes gens de cette contrée de Sardaigne. Il vend à perte l’exploitation, en ne conservant que l’essentiel. La banque lui fera un pécule des intérêts du capital placé. Les autres enfants sont placés de la même manière, et enverront la plus grande part de leur salaire à la vie de la famille. Gavino est envoyé à l’armée par son père pour y apprendre le métier de monteur-radio. Il se heurte au vide de ses savoirs, lui qui ne parle que le sarde, langue interdite à l’armée italienne. Ce vide se remplit d’une autre matière, celle de la distance sur les choses dans laquelle s’opère une autre alchimie. Alors l’inversion devient permise : l’abandon se transforme en conquête de nouveaux territoires, dont la langue devient la seule véritable bataille, acquise sur le monde ancien. Faire de ses cicatrices l’objet même de son implication au monde reste le choix de marcher dans la lumière.
« Tu es dans ma maison et tu n’as pas d’ordre à me donner, » dit le père. « Tu n’es le patron de rien et je me moque que tu sois mon père » répond le fils.
L’inversion est réalisée. La société patriarcale prend alors, avec le film de Vittorio et Paolo Taviani, un coup définitif. Le film ne modifie sans doute que peu de choses dans la société italienne ou méditerranéenne. Mais la mise en lumière des relations qui ont fondé la culture méditerranéenne autour de la figure paternelle permet là, en 1977, d’amorcer plus fortement le changement progressif des esprits. Le patriarcat n’est pas aboli, tant s’en faut. Et il n’est pas l’apanage seul des sociétés du Sud. La mise en contexte, paradoxalement, du système économique issu de la pensée des Lumières, ne justifie pas ce système économique, qui n’opère qu’une transformation des structures et des mentalités pour assurer autrement la domination économique et idéologique. Néanmoins, ce tournant est majeur alors que les sociétés urbaines ont déjà marqué le refus du monde ancien autoritaire. On sait aujourd’hui de quelle manière les sociétés contemporaines ont résolu le principe de l’autorité et du contrôle des esprits.
Vittorio, récemment disparu, et Paolo Taviani ont donné au travail de Gavino Ledda une dimension d’une immense qualité : les acteurs sont excellents, et Saverio Marconi incarne un Gavino adulte magnifique, totalement imprégné de son personnage, de même qu’Omero Antonutti, le Padre, dont le film ne donne jamais le prénom, éminemment symbolique : Abramo. Ils ont tenu à intégrer Gavino Ledda lui-même au commencement et à la fin du film, mêlant fiction et réalité, récit et documentaire, dont il incarne le prologue et l’épilogue.
Je tiens Padre padrone pour l’un des films les plus importants de ce vingtième siècle. Et cependant, malgré sa Palme d’or à Cannes en 1977, on l’oublia assez vite, et suffisamment pour que l’histoire du cinéma ne s’intéresse, en fin de compte qu’à sa propre industrie qui s’autoalimente de productions américaines. Baste ! Ce cinéma et son industrie ne sont même pas en mesure de conserver dans les conditions nécessaires les étapes qui font les jalons de son histoire. Dans un billet précédent, je regrettais qu’un film admirable, Chronique des années de braises, de Mohammed Lakhdar-Amina, sorti et Palme d’or à Cannes en 1975 soit indisponible en DVD. Si l’Italie a un peu plus de considération pour son cinéma, la version disponible, lorsque je l’achetai, n’était pas restaurée et les extraits présentés sur Youtube sont techniquement de mauvaise qualité. Petit bijou que contient le DVD, une interviouve d’Abramo Ledda est disponible dans les bonus. Hélas, elle n’est pas sous-titrée et le parler sarde n’est pas très facile. Néanmoins, il est loisible de comprendre l’essentiel de ce qu’il dit, et on reste décontenancé par l’aspect bonhomme d’Abramo Ledda, très différent et, paradoxalement, très urbain comparativement au personnage composé par Omero Antonutti. L’âge est venu, et sans doute une attitude de sidération que sa propre histoire ait été ainsi racontée par ce fils insurgé. Chaque période ainsi trouve ses propres justifications. Il est vraisemblablement décédé aujourd’hui. A-t-il eu conscience que dans sa propre vie il a incarné cette figure mythologique d’un Chronos, que Freud évoquait dans Totem et tabou ? Tout cela n’appartient aujourd’hui qu’à une fragile mémoire : notre temps est sans doute passé à autre chose…











[1] Cette expression de « nouvelle société » était due à  Jacques Chaban-Delmas. Pompidou, incarnant le conservatisme post soixante-huit, rejeta fondamentalement l’idée que portait cette expression dans laquelle il voyait  se profiler en même temps économie libérale et permissivité sociale. Une vidéo de l’INA est à ce sujet, édifiante ! (http://www.ina.fr/video/I00016825)

samedi 21 avril 2018

Page italienne - Thomas Mann

L'Italie est-elle un pays de rêve ? Mais alors qu'est-ce que rêver ? Existe-t-il des lieux singuliers où la rêverie, et notamment celle qui éclaire le regard sur les garçons, pourrait ainsi s'exercer sans oblitérer sa propre capacité à intervenir sur le réel de son propre désir amoureux ?
Thomas Mann a tracé les contours d'une réponse...
La suite se trouve dans l'objet physique qui s'appelle un livre... 

vendredi 20 avril 2018

Vittorio et Paolo Taviani

J'avais revu, il y a quelques mois le film des frères Taviani,  Padre padrone, film important, sorti en 1977 — année marquante à bien des égards  , en m’interrogeant sur la manière avec laquelle les jeunes générations pourraient aujourd’hui regarder ce film, et sans doute avec beaucoup de distance. J’y reviendrai. Le cinéma a accompagné pendant tout le XXe  siècle les questionnements que le monde en plein bouleversement a suscités, et aucun lieu de ce monde n’y a échappé. Peut-être a-t-il fallu le regard singulièrement incisif des Italiens pour donner à ce point ce sentiment d’une tradition de l’image qui puise ses sources aux temps précieux de la Renaissance, où le raffinement a côtoyé sans vergogne les barbaries, sans s’imaginer qu’on était sans doute loin des industries qui viendraient quelques siècles plus tard. Je ne crois pas qu’on puisse en finir de revenir sur la richesse de ce cinéma, et de la maîtrise avec laquelle les cinéastes se sont emparés de cette matière.
D’entre eux, Vittorio et Paolo Taviani ont su particulièrement donner ce ton d’une superbe narration de l’histoire italienne. Voici un extrait de La notte di san Lorenzo, qui raconte cette nuit du mois d’août 1944, moment des Perséides où les étoiles viennent à la rencontre de ceux qui sont en recherche d’espoirs divers. Il ne faut jamais rater ces moments-là qui redonnent la dimension des hommes face à l’immensité de l’univers. C’est là que l’on retrouve son humanité, ce que Vittorio et Paolo Taviani avaient en partage. L’extrait donne la manière dont les combats sont vécus dans le mélange des époques et dans cette conscience que ce que chacun peut vivre appartient encore à une mythologie, fût-elle portée par les événements tragiques auxquels le présent ne manque pas de pourvoir.

Vittorio est décédé ce quinze avril dernier, le surlendemain de Milos Forman. S’il existe une grande nostalgie à revoir ce cinéma, je reste persuadé que la manière singulière qu’ils ont eue de filmer appartient de plein droit aux meilleurs moments du cinéma italien dont les réalisateurs actuels seraient d’une grande vertu de s’inspirer.
Je parlerai dans quelques jours de Padre padrone.


dimanche 15 avril 2018

Hommage à Milos Forman

On l'apprend aujourd'hui : Milos Forman est décédé. C'est un truisme de dire qu'il fut un immense cinéaste. La chaîne Arte diffusera certainement l'un de ses films les plus célèbres, Vol au-dessus d'un nid de coucou ou peut-être plus délirant, son Amadeus qui donne de cette période une approche plus romanesque que ne fut l'histoire de Mozart.

Fiction également que son dernier film Les fantômes de Goya, sorti en 2006, qui rappelle certains visages de l'Espagne qui resurgissent aujourd'hui. A croire que l'Espagne n'en finira jamais de l'Inquisition créée par le moine Domenico Guzman, frère prêcheur fondateur de l'ordre des Dominicains. Il s'agit déjà, bien avant «l'Âge classique» qu'évoque Michel Foucault pour son Histoire de la folie, d'assurer l'emprise du pouvoir d'Etat monarchique sur les esprits et les corps. Comment ne pas voir dans l'obstination de Rajoy, mobilisant les institutions contre les tentatives des républicains catalans, la même volonté d'une Espagne ossifiée qui ne veut rien lâcher de ses symboles et de ses intérêts économiques, quitte à laisser démanteler, justement, l'économie catalane qui restait plutôt, même si elle était loin d'être un modèle, un exemple d'équilibre fondé sur une confiance - sans doute aveugle - envers l'Europe politique. Mal leur en a pris !

Voici la bande annonce de ce film de Milos Forman qui rappelle le rôle détestable de la France napoléonienne, et de la place de Francisco Goya dans ce regard intransigeant sur l'Espagne et sur sa culture.


jeudi 12 avril 2018

Pasolini et Rome, regards brusqués de Ferrara

La chaîne Arte présentait le 4 avril dernier le film d'Abel Ferrara, Pasolini. Je n'avais pas eu l'occasion de le voir à sa sortie, faute de salle le diffusant là où j'étais alors. J'avais toutefois retenu la bonne prestation de Willem Dafoe qui campe un Pasolini troublant, certes un peu plus âgé qu'il ne l'était en réalité au moment de sa mort, mais assez incarné pour donner une belle idée de sa personnalité.

Le film passe à côté cependant de beaucoup d'aspects, et il faut être suffisamment averti de la biographie et de l'oeuvre de PPP pour compléter les moments qui ne sont dans le film montrés que comme des anecdotes.

Je n'en ferai pas une recension longue : je ne suis pas sûr que le film en vaille la peine, hésitant entre le documentaire, l'essai de fiction à la manière de PPP, et enfin l'assassinat reconstitué qui ne penche vers aucune thèse que les amis de PPP ont pu esquisser : la mort recherchée d'un côté à la fin d'un parcours d'artiste et d'intellectuel qui ne supporte plus le monde, ou le crime crapuleux dont la mafia aurait été la main agissante. 

Faute de cette inscription dans le débat, qui aurait pour le moins pu être rappelé, ce patchwork hésitant ne dépasse pas la démarche de l'épure maladroite. Elle a au moins pour vertu de faire jouer Ninetto Davoli qui emprunte pour un instant le costume de son amant, mentor et ami. La nature généreuse de Ninetto transcende, fort heureusement, avec l'excellent jeu de Willem Dafoe, la pauvreté du scénario.

Combien plus intéressant est le documentaire d'Alain Bergala, sorti en 2013, un an avant que ne sorte le film d'Abel Ferrara. Il pénètre la pensée et le chemin de Pier Paolo, bien plus intensément que la moindre séquence du film de Ferrara, qui n'a pas saisi grand chose de l'esprit de Rome. Est-ce la faute à une sorte de vision très américaine ? Le film de Woody Allen, To Rome with love, me semblait pécher par les mêmes défauts, ce regard très superficiel sur les choses...

Voici deux extraits du documentaire d'Alain Bergala, Pasolini, la passion de Rome, très courts, trop courts à mon goût. Mais le documentaire est disponible auprès d'Arte Boutique. A revoir absolument.







mardi 3 avril 2018

Colle mi te mène par le bout du nez

Réponse à JPB

A réitérer que j'ai vu le film à partir d'un filtre « gauchiste », vous devenez désobligeant. Vous m'incitez à croire que vous avez là un problème car vous introduisez un élément politique là où je n'ai utilisé que des éléments de sociologie: peut-on faire autrement puisque la culture que propose Guadagnino est un ensemble caricatural de pratiques culturelles qui constituent un fond de décor, mais le film s'abstient totalement - à moins que des passages m'aient échappé, mais je n'ai pas dormi ! - d'introduire des éléments de débat culturels et intellectuels alors qu'ils sont induits, mais débouchent sur une impasse ! « Vous auriez souhaité, me dites-vous, une œuvre de combat façon Almodóvar ou Pasolini, là où il nous est proposé un superbe conte dans une Italie de rêve ».



D'abord je ne souhaite rien de particulier, que du bon cinéma.
Mais où avez-vous vu que le cinéma d'Almodóvar était un cinéma de combat, ou même celui de Pasolini ? Concevez que le cinéma n'est pas forcément un outil militant, ce en quoi il se fourvoie souvent lorsqu'il cherche à l'être. Le cinéma de Pasolini, de Fellini (dont j'ai évoqué les Vitelloni) est d'abord une recherche d'esthétique narrative, forcément porteuse d'un contenu et d'une critique sociale dans le cas de Pasolini, sociétale dans celui de Fellini, d'un imaginaire baroque dans la Movida que représente Almodóvar, d'une esthétique implacable dans celui de Sorrentino qui est en même temps celui d'une grande férocité; reprenez le cinéma de la nouvelle vague française, qui est un regard éminemment critique; celui plus classique de Clouzot, etc. A chaque fois, les qualités des réalisateurs servent un propos et un geste esthétique qui est un miroir du temps. Disant cela, je conçois que Call me... répond à un besoin éminemment puissant dans la sphère gay, dont les angoisses existentielles sont loin d'être aplanies. Comme vous le dites si bien, il s'agit d'un conte qui utilise des figures répondant à ce qu'on appelle en sociologie des « sociotypes ». Là où le cinéma normé hétérosexuel aurait fait intervenir une petite princesse et un beau chevalier, le scénario opère une transposition. Dans la combinatoire des éléments du scénario, vous pouvez à l'envi modifier les accessoires qui sont tous porteurs d'un signifié, qui sont des marqueurs sociaux. Or ce n'est pas un hasard, justement, si depuis des lustres  le monde gay s'imagine dans des paysages de la région des lacs de l'Italie du Nord, si un arrière plan d'humanités classiques vient conforter cette vision pour le moins discutable, construction très marquée par un monde anglo-saxon : les photographies de von Gloeden à Taormina, dans une Sicile qu’on peut également considérer comme une Italie « de rêve » ; si von Gloeden et ses suiveurs s’intéressent aux jeunes éphèbes italiens, rappelant une Antiquité édénique perdue, le roman de Thomas Mann fait de Venise un lieu non de rêve pour Aschenbach, mais c’est bien ainsi que le lecteur reçoit le roman puisque Mann y établit le lieu d’une rencontre érotique impossible entre un écrivain ennobli sur le tard et un adolescent « préviril », dans laquelle la mort est la réelle rencontre puisque l’autre rencontre, fantasmée, érotique à défaut d’être physique est autant inacceptable qu’impossible. Tous les ingrédients sont là : une Italie dans laquelle les fantasmes sont permis, sauf la réalisation de l’amour physique.



Call me by your name : un film qui a la pêche !

Le film « Call me… » sublime ces fantasmes, ce qui fait, à mon sens, son succès. L’écrivain est transposé en la figure du professeur Perlman. Mais ce n’est pas lui qui porte la charge érotique, celle de l’éraste, mais l’étudiant, son disciple, qui est son double physique, celui qui a vingt ans de moins. L’éromène, c’est Elio, son fils. Ce que permet la période de réalisation de ce film, c’est la réalisation de l’amour physique entre l’éraste et l’éromène. La scène, qui reste d’une relative pudeur, aurait été impossible il y a quelques années auparavant dans une sortie grand public. Et les éléments de la « grande culture », celle qui s’oppose de manière irréductible à la culture « de masse » sont ainsi forcément dans cet arrière plan comme justificatif de ce référentiel romanesque, mais que Guadagnino, par incapacité intellectuelle, ne sait pas utiliser : toute histoire, qu’on le veuille ou non, est une recomposition d’une histoire précédente, parce qu’on n’invente rien depuis toujours. Or ce que ce décor culturel posé par Guadagnino est ses accessoiristes ne dit pas, c’est à quelles histoires antérieures se rattache l’amour d’Elio et d’Oliver. Celle d’Achille et de Patrocle ? Mais il n’y a pas de guerre de Troie. Celle de Roméo et Juliette, que Shakespeare a eu la bonne idée de situer dans cette même Italie du Nord ? Mais il n’y a pas l’obstacle de familles ennemies. Simplement les engagements amoureux antérieurs d’Oliver, et le fait que, en 1983, un peu avant qu’interviennent les années sida, dans des modèles normés par une représentation conservatrice de la culture, une aventure de deux adolescents n’a pas plus de consistance que les histoires de jeunes garçons du XIXe s., qu’on emmenait au bordel et qui tombaient amoureux de la belle dame avec laquelle ils avaient joui pour la première fois.
Où avez-vous vu dans cette histoire un conte dans un pays de rêve ? 

« Ils vécurent très heureux et eurent beaucoup de cachets de trithérapie… »

A voir un film de Guadagnino, on ne peut dire qu'une chose : attention, la colle mouille !

PS 1 : Si vous ne connaissez pas mon blog, cher JPB, n’allez pas plus avant. Vous risqueriez d’être contrarié.

PS 2 : Sans déconner, JPB, ce n'est pas moi qui contesterais l'amour des livres et du savoir partagé, mais regardez mieux la manière vraiment, vraiment ostentatoire avec laquelle l'accessoiriste a disposé les bouquins, mieux que le Petit Poucet ne le faisait de petits cailloux, puisque vous aimez les contes.

Bien à vous,

Celeos

dimanche 1 avril 2018

Les douaniers français ne se sentent plus pisser

Lors d'un précédent voyage en Italie, je suis passé en train à Bardonnechia. Les douaniers ont alors investi le train de manière arrogante, inquisitoriale. On oubliait les accords Schengen. Ce fut très désagréable.

On apprend hier qu'un incident grave sur le plan symbolique s'est déroulé à Bardonnechia : les douaniers français se sont permis d'effectuer un contrôle d'urine sur un migrant sans aucune légitimité. Je disais que la France glisse lentement, mais sûrement, sur une pente fascisante que les petits chefs en uniformes incarnent avec toute la suffisance de leurs frustrations sociales. Les petits godillots du vieux Collomb, que même ses collègues ministres surnomment SAS, son altesse sénilissime. Voici ainsi un parfait exemple de ce glissement inacceptable. 

Voir ici l'article du Huffington Post.

La vidéo de Fernand Raynaud Le douanier a disparu du catalogue de Youtube. Et Daily motion nous abreuve de publicités chiantes et stupides. C'est regrettable. (note du 20 avril 2018)