Je préfère le dissensus dur au caramel mou

Je préfère le dissensus dur au caramel mou
Medusa – Il Caravaggio

Parfois on aimerait, face à la violence du monde, qu’un garçon vous prenne dans ses bras et murmure : « Ça ira, je suis là, on connaîtra des jours meilleurs… »

lundi 30 avril 2018

Des amours jaunes


Qui connaît encore Tristan Corbière ? Poète breton dont le père était d’origine occitane, il appartient au groupe des « Poètes maudits » que réunit dans ce même élan Paul Verlaine. Il n’oublie pas, Paul Verlaine, de s’inclure lui-même dans cet ensemble très fermé où se retrouvent Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé, Marceline Desbordes-Valmore avec Tristan Corbière. C’est une poésie parfois difficile, dont les auteurs sont passés maîtres de la syntaxe et du verbe — Arthur, le maître absolu ! — et dont le destin fut parfois accablant, cherchant la lumière quand leur époque ou leur environnement ne leur laissait aucun choix.



Presque au hasard, s’il faut lui donner un peu de présence, voici un Paris diurne, écrit sans doute dans les années 1872-1873, dans lequel il donne à voir son goût pour l’ironie, qu’il s’applique souvent à lui-même, et son regard désabusé sur le monde. Tristan Corbière meurt de phtisie (c’est ainsi qu’on appelait alors la tuberculose) à trente ans. Il avait eu le temps, toutefois, de donner une œuvre dense, Les Amours jaunes, au titre évocateur de son état d’esprit. Nos romanciers, nos cinéastes manquent d’à-propos. Que n’ont-ils imaginé une rencontre fulgurante entre Tristan Corbière et Arthur Rimbaud, son cadet de neuf ans, dans un café dont Paris avait le secret, autour des absinthes fatales ?
Tristan Corbière avait eu toutefois l’occasion sinon de faire le « grand tour » méditerranéen, du moins un séjour dans l’Italie particulièrement lumineuse de Naples, Castellamare, Sorrente, Capri et Rome. Mais c’est la Bretagne et la mer qui lui donnent cet élan singulier dans lequel rien ne vient excuser les turpides du monde. S’il n’est qu’une partie de son œuvre à lire, alors lisez Armor dans lequel il écrit la désespérance des corps abandonnés.



PARIS DIURNE

Vois aux cieux le grand rond de cuivre rouge luire,
Immense casserole où le Bon Dieu fait cuire
La manne, l’arlequin, l’éternel plat du jour.
C’est trempé de sueur et c’est poivré d’amour.

Les Laridons en cercle attendent près du four,
On entend vaguement la chair rance bruire,
Et les soiffards aussi sont là, tendant leur buire ;
Le marmiteux grelotte en attendant son tour.

Tu crois que le soleil frit donc pour tout le monde
Ces gras graillons grouillants qu’un torrent d’or inonde ?
Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel.

Eux sont sous le rayon et nous sous la gouttière
À nous le pot-au-noir qui froidit sans lumière…
Notre substance à nous, c’est notre poche à fiel.

Ma  foi, j’aime autant ça que d’être dans le miel !


2 commentaires:

joseph a dit…

Il a même brisé le code du sonnet , dans les rimes des deux dernières strophes puis ajoutant un vers comme un envoi ! et puis j'aime beaucoup ses consonnes répétées aussi , et puis ces images : Gainsbourg aurait apprécié

Celeos a dit…

C'est en effet d'une grande modernité. Il est dommage que ses textes n'aient pas été mis en musique: le rythme sonne et les allitérations !